mercredi 15 mars 2017

Un de nos Zouaves aux mains des barbiers grecs




Gustave Adolphe Drolet, revêtu 
de son uniforme de Zouave pontifical 
(Source : Montréal Explorations)

AVERTISSEMENT : Cette Glanure risque fort d'être la plus amusante, sinon tordante, à avoir été publiée jusqu'à présent. 

Gustave Adolphe Drolet est né à Saint-Pie en 1844 et il est mort à Montréal en 1904. Peu après avoir été reçu avocat, il fut l'un des premiers Canadiens français (comme s'appelaient les Québécois d'alors) à s'enrôler en tant que Zouave, c'est-à-dire membre de l'armée engagée dans la défense des États pontificaux en Italie, sous le pape Pie IX, et contre les forces de l'unité républicaine italienne dirigées par Giuseppe Garibaldi.

En tout, environ 500 hommes de chez nous se sont enrôlés dans l'armée des Zouaves, dont le bataillon canadien avait Gustave A. Drolet parmi ses principaux dirigeants, et 388 parmi eux firent le voyage jusqu'à Rome. Pour comprendre ce phénomène bien particulier qu'étaient les Zouaves dans notre histoire, on peut lire l'excellent et passionnant ouvrage de René Hardy, qui est encore disponible sur commande chez votre libraire et dont vous pouvez trouver les informations ICI.  


Par la suite, Gustave A. Drolet devint un important propriétaire foncier du Plateau Mont-Royal, à Montréal. Tel qu'on peut le lire ICI, il exerça un rôle majeur dans le développement immobilier du Plateau, et la rue Drolet rappelle justement son souvenir. 

Gustave A. Drolet publia, en 1893, Zouaviana, un recueil de lettres et de souvenirs en bonne partie relatifs à ses aventures en tant que membre de l'armée du pape. Même si aucun Zouave venant du Québec n'a perdu la vie durant les rares batailles auxquelles notre bataillon pontifical canadien-français a participé, le contenu du livre de Drolet reste néanmoins captivant à cause des événements et faits dont il a été le témoin privilégié et qu'il nous raconte de sorte que l'on se sent au coeur même de l'action et des incidents qu'il décrit.
Dédicace du livre Zouaviana adressée par Gustave A. Drolet à l'écrivain
Faucher de Saint-Maurice. La reliure du livre a malheureusement causé
la rognure sur la droite qui a coupé une partie de l'inscription manuscrite. 

On peut néanmoins comprendre qu'il est écrit : «Au Capitaine chevalier Faucher
de Saint-Maurice, homme de lettres, ancien député à Québec. En souvenir d'une 

inaltérable amitié datant du 1er mars 1864. G. A. Drolet, Montréal, 17 février 1893» 
(Collection Daniel Laprès). 
La présente Glanure vous présente l'un des passages à la fois les plus enlevants et, surtout, les plus hilarants de l'ouvrage de Drolet, qui, comme le constaterez par vous-mêmes, avait un talent inouï de conteur, en plus d'être doté d'un sens de l'humour imparable qui, bien que presque 125 ans se soient écoulés depuis que ces lignes furent écrites, reste hautement susceptible de vous faire rire à vous en tordre les côtes. 

De fait, puisque Drolet n'a pas beaucoup été exposé aux dangers des champs de bataille, l'expérience qu'il raconte, alors qu'il se trouvait sur l'île grecque d'Andros, constitue sans doute le moment où, durant son belliqueux périple européen d'alors, son existence frôlat les plus grands périls.

Mais je ne vous en dis pas plus afin de ne pas gâcher vos plaisirs et amusements, donc à vous maintenant de plonger dans le désopilant récit de notre cher Zouave, récit qui pourrait faire une excellente scène de film ou théâtre burlesque : 


«Au sortir de l'église, je m'aperçus que tous ces messieurs s'occupaient beaucoup plus de moi que de mon voisin. Je savais assez de grec pour comprendre que le vieux père disait à son fils qu'il ne pouvait me présenter dans mon état actuel à la société hellénique de l'île. Je cherchais dans ma tenue ce qu'elle avait d'incorrect, quand il affirma que j'avais l'air d'un Turc avec ma barbe, ma redingote boutonnée et mon fez, car j'avais adopté cette coiffure en partant de Marseille. 

Je laissais croître ma barbe depuis quelques mois et je venais de tomber dans un nid de Grecs fanatiques qui, par horreur de leurs anciens oppresseurs, les Turcs et les Musulmans qui portent toute leur barbe, et pour ne pas leur ressembler, ne portaient que la moustache coupée en brosse. Tout en discutant, notre petit parti de voyageurs, de parents et d'amis passa devant une maison où flottait une serviette au bout d'une perche ; c'est l'enseigne des barbiers, en Orient. 

Le capitaine s'arrêta et me communiqua le résultat de la conférence hellénique que l'on venait de tenir à mon sujet, tout en me priant de consentir à me laisser raser avant de pénétrer dans la case de son père. J'acquiesçai de grand coeur à la proposition, d'abord parce que je m'assurais la tranquillité pour les trois jours que nous devions passer dans Andros ; de plus, j'étais curieux de voir comment l'on rasait en Grèce. Je me laissai donc pousser dans la boutique du barbier de cette ville. 

Hélas ! comme aurait dit un héros d'Homère, c'est la fatalité qui me poussait dans l'antre maudite du figaro d'Andros. Mon ami Flavien Bouthillier, à qui je racontai cette aventure dernièrement, a toujours une explication sous la main. Selon Flavien, c'est certainement à la frayeur que j'éprouvai ce jour-là, en me faisant raser le menton, que je dois le blanchiment précoce de la barbiche qui m'a poussé depuis. 

Toute la société, y compris le chef douanier, eut la complaisance de s'arrêter à la porte et attendit que je fusse sorti des mains de l'exécuteur, pour continuer sa route.

Le barbier était seul avec sa femme ; sur la recommandation de mon capitaine, la Kyria androsienne me fit asseoir sur un simple banc de bois, sans dossier, et s'armant d'une paire de ciseaux, commença à me tondre les joues, pendant que son mari allumait une cigarette et causait avec mes compagnons du voyage de l'agios giorgios.

Je m'aperçus sans peine, ou plutôt avec peine, aux tiraillements dont j'étais la victime, que les ciseaux ne coupaient pas du tout, et je reconnus à leur odeur infecte qu'on les employait à toutes les sauces, et surtout à moucher les lumignons de chandelles et les mèches des lampes. Enfin mal tondu, presqu'écorché vif, la barbière décrocha du mur un grand plat de cuivre, échancré, et me le mit entre les bras, après l'avoir rempli à moitié d'eau tiède d'une limpidité douteuse. 

Cette excellente femme qui commençait fort à m'agacer, ni vieille ni jeune, plutôt laide que jolie, était un fort vilain type de cette belle race grecque des îles qui servit de modèle à la célèbre Vénus de Milo, trouvée dans l'île de ce nom, à quelques lieues seulement d'Andros. S'armant d'un blaireau, ressemblant bien plus au bout de la queue du chien d'Alcibiade qu'à une bonne savonnette canadienne, et saisissant un gros morceau de savon, cette matrone commença à m'en frotter vigoureusement la figure, puis trempant le blaireau dans la cuvette de cuivre qui m'enserrait le cou, elle m'aspergea généreusement et commença la grande opération de la mousse. 

Promenant son moussoir de droite, de gauche, de ci, de là, d'une oreille à l'autre, dans peu de temps je fus moussu à ne plus distinguer mes traits. J'en avais dans la bouche, dans les narines, dans les oreilles, et les yeux, que je tenais fermés comme une huître, m'en cuisaient d'avance. 

Pendant ce temps-là, j'entendais le barbier causer avec mes compagnons et je me demandais si le barbier femelle qui me torturait depuis dix minutes allait achever de m'exécuter, quand, me trouvant à point, elle cria à son homme d'arriver à la rescousse. Sans se presser, ce dernier entra, suivi de tout le cortège, et commença à repasser son rasoir, tout en continuant la conversation qui, depuis quelques instant, était devenue très vive et montée de plusieurs tons. On parlait politique et on tapait sur ces maudits Turcs qui venaient de réprimer pour la dixième fois un soulèvement grec dans l'île de Crète. Pendant ce temps-là, la mousse me séchait sur les joues, mais la colère gagnait mes Grecs, qui se montent comme une soupe au lait dès qu'on parle Turc ou Musulman. 

Je commençais à regretter amèrement ma situation cuisante, lorsque le figaro jeta sa cigarette et me soulevant le menton d'un mouvement brusque, il commença à me travailler le cuir facial. Son rasoir coupait encore moins que les ciseaux de sa digne femme, mais manoeuvré par la main d'un patriote grec excité comme l'était mon barbier, il fallait bien que ça marchât, de gré ou de force, et ça marchait. 

Je pensais à part moi que Denys le Tyran avait eu bien raison de refuser de confier sa tête à un barbier et de s'être brûlé la barbe avec des coquillages, lorsque mon bourreau qui, tout en me travaillant, avait continué à prendre part à la conversation, poussa un juron formidable contre les musulmanos et m'appliqua un grand coup de rasoir sur le nez ; en même temps, il m'introduisit de force son pouce dans la bouche, jusqu'au fond de la gorge. 

Je n'eus pas le temps de compter les millions de chandelles que je vis dans un éclair, car je crus ma dernière heure arrivée. Je pensais à me défendre contre ce palicare qui m'empoignait traîtreusement pour mieux me saigner, lorsque je sentis couler dans la bouche, que cet animal me tenait entr'ouverte, un liquide tiède et épais que je pris d'abord pour du sang. 

J'éprouvai en même temps une violente nausée, car mon bourreau venait de me toucher le fond de la gorge avec son pouce encore tout humide de la cigarette qu'il avait sacrifiée pour m'entreprendre. Il me promenait si vigoureusement son pouce dans la bouche, pour me soulever les lèvres et les joues, et me rasait ainsi, à peau tendue. Je reçus un nouveau coup de rasoir sur le nez, et le liquide épais et tiède qui me coula derechef dans bouche... c'était du savonnage ! 

Ce maudit barbier essuyait tout simplement son rasoir sur le nez de ses clients ! On comprend qu'un nord-américain qui n'avait pas l'habitude de ce procédé, pourtant connu depuis longtemps en Grèce, dût être surpris en l'expérimentant une première fois. 

Je fermai de nouveau les yeux, en pensant que si le barbier se coupait le bout du pouce avec lequel il me soulevait la peau des joues, il s'apercevrait qu'il avait dû me faire une rude trouée pour arriver à sa propre peau. Je me recommandais à tous les dieux de la Grèce ancienne à chaque nouveau coup que je recevais sur le nez. 

Tout a une fin, même les meilleures choses, et pour abréger, j'en fus quitte pour vingt sous, ce qui est pour rien, et les larmes encore aux yeux, je remerciai en grec moderne ce digne couple du quart d'heure de jouissance qu'ils avaient procuré à un pauvre voyageur, dans leur île fortunée. Si ces lignes tombent sous les yeux de l'artiste capillaire à la mode de Montréal, je lui recommande ce procédé aussi antique qu'économique, les jours où sa boutique est trop encombrée. Il verra le vide se produire». 

Extrait de : Gustave A. Drolet, Zouaviana, Montréal, Eusèbe Sénécal & Fils, Imprimeurs-Éditeurs, p. 24-28. 


Gustave A. Drolet, en 1900.
(Source : BANQ)
L'extrait ci-haut est tiré de ce livre publié en 1893.
(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)
En haut : La rue Saint-Denis, à Montréal, direction sud, vers 1900. On aperçoit la maison
de Gustave A. Drolet à droite, au coin sud-ouest de la rue Rachel (source : Le Plateau).
En bas : édifice sis aujourd'hui à l'emplacement de la maison Drolet.
(Source : Architecture & Branding ; cliquez sur l'image pour l'agrandir).

mardi 7 mars 2017

L'ermite du lac Mégantic

L'ermite du lac Mégantic dans sa barque.
(Source : Centenaire de Piopolis 1871-1971)

"C’est donc dire que «les petits et les sans-grades» ont aussi une histoire. Contrairement à ce qu’affirmait Victor Hugo".  —  Paul-Henri Hudon, Président de la Société d'Histoire de la Seigneurie de Chambly 


De 1978 à 1983, je passais mes étés à Piopolis, une petite municipalité sise sur les bords du magnifique lac Mégantic et l'une des plus pittoresques et charmantes localités du Québec, ce qui, à cette époque, restait encore un secret bien gardé car le village n'était alors pas affecté par un tourisme excessif ni par la laideur de certaines constructions de style "parvenu" et "nouveau riche" qui ont défiguré plusieurs régions québécoises, ce qui fait que, sous cet angle, Piopolis, c'est encore une sorte d'«anti Mont-Tremblant». 
Le village de Piopolis, sur le bord du lac Mégantic, tel qu'il apparaît de nos jours,
relativement peu changé depuis l'époque de l'ermite Lemieux. 

(Source : Tourisme Mégantic ; cliquez sur l'image pour l'agrandir)
Âgé alors de 12 à 15 ans, j'adorais discuter avec les vieux du coin. Je me rappelle notamment d'Henri-Louis Guay, surnommé «Tout p'tit» (mais que j'appellais respectueusement «Monsieur Guay»), à qui mon grand-père louait la roulotte où nous logions durant notre premier été à Piopolis et dont le chalet se trouvait juste à côté. Ou encore de Paul Corriveau, un monsieur un peu taciturne qui, par beau temps, s'asseyait sur le perron du magasin général, et qui suscitait mon intérêt parce qu'il était une espèce d'homme à tout faire du village, en plus d'être le fossoyeur attitré du cimetière. 

En 1979, alors que j'étais âgé de 13 ans à peine, j'avais d'ailleurs aidé M. Corriveau à enterrer un mort, M. Jos Allard, un vieillard de 92 ans qui était lui-même un légendaire "cook" de camps de bûcherons à la sévère et austère réputation, et qui, l'été précédent, ne s'imaginait sans doute pas que le gamin qui lui faisait causette sur son balcon, au village à l'entrée du «Rang des Grenier», participerait moins d'un an plus tard, et de manière très littérale, à son propre enterrement ! Ma grand-mère et ma grande-tante passèrent devant le cimetière au moment où j'étais affairé avec la pelle au bord de la fosse. Leur émoi ne fut pas minime ; j'entends encore ma grande-tante Claire s'exclamer : «Hein ! r'garde donc Daniel en train d'enterrer pépère!» Malgré les bienveillantes exhortations de ces dames, je tins néanmoins à rester jusqu'à la complétion du travail, n'étant, déjà à ce jeune âge, pas du genre à abandonner une tâche commencée. 
L'auteur de ces Glanures sur la tombe de M. Jos Allard,
personnage pittoresque de Piopolis et ancien "cook" de camps de bûcherons,
32 ans après avoir participé à son enterrement avec le fossoyeur du village.
(Cliquez sur la photo pour l'agrandir)
Les vieux du village me parlaient de certains personnages légendaires, dont l'un était encore bien portant, Dollard Jacques, qui vivait avec sa soeur sur sa ferme ancestrale d'où on jouissait de la meilleure vue sur le lac Mégantic. Il s'adonnait que la ferme de Dollard était voisine du terrain de M. Guay, alias «Tout p'tit», donc ma curiosité s'orienta naturellement de ce côté. Dollard et sa soeur Maria vivaient comme dans les années 1890, comme en témoignaient leurs accoutrements et leurs équipements aratoires plutôt désuets. 

Mais surtout, Dollard avait la réputation d'être un dévot religieux pour le moins excessif, et il inspirait une certaine peur, surtout aux jeunes de mon âge dont certains croyaient dur comme fer qu'il avait un pouvoir de malédiction. Avec un cousin aussi sociable que brave, Jean-Marc Dupont, je me souviens m'être risqué à aller voir Dollard à la porte même de sa vétuste maison. 

La scène avait quelque chose de terrifiant : en guise d'accueil, deux bergers allemands grognaient tout en exhibant leur dentition acérée. Puis Dollard, que je voyais de près pour la première fois, sortit de la cambuse. Chevelure dégarnie, âgé environ 65 ans, l'oeil à la fois perçant et furibond, l'aspect hirsute du personnage n'avait rien de rassurant. Mais la gentillesse et l'entregent naturels de mon cousin (pour ma part, l'effroi me glaçait le sang) contribuèrent à détendre l'atmosphère et, au final, Dollard ne fut pas mécontent de notre visite qui lui permit d'avoir à sa disposition un public à qui prêcher ses thèses surnaturelles, bien qu'au moment de notre départ il nous promit les flammes éternelles de l'enfer si nous nous avisions de manquer «la messe du premier vendredi du mois».
La ferme de Dollard Jacques et de sa soeur Maria, telle qu'elle paraissait
jusque vers la fin des années 1980. Les deux ayant quitté ce monde, cette 
ferme si pittoresque qui cadrait parfaitement avec le bucolique décor naturel 
est aujourd'hui remplacée par une horrible construction de style carton-pâte 
et "nouveau riche" qui défigure le paysage et qui n'a d'autre caractéristique 
notable que celle d'avoir coûté 5 millions $. (Cliquez sur l'image pour l'agrandir)
Un autre personnage de légende dont j'entendis alors souvent parler était quant à lui disparu depuis un bon demi-siècle : l'ermite Lemieux. M. Guay, alias «Tout p'tit», m'avait d'ailleurs montré la pointe où se trouvait la cabane de ce personnage qui a marqué la population de Piopolis, et ce, jusqu'à nos jours. 

L'ermite Lemieux (comme aussi Dollard Jacques dans une certaine mesure), c'est l'un de ces personnages de légende qui auront donné à notre peuple québécois beaucoup de sa saveur et de ses couleurs. Excentriques, un peu fous ou beaucoup, bizarres, souvent mystérieux, ils hantent et fécondent encore notre imaginaire collectif (Louis Fréchette en a tiré de saisissants portraits dans Originaux et détraqués, que l'on peut encore aisément se procurer en librairie). Il vaut donc certainement la peine de parler de ces personnages hors du commun, même s'ils n'étaient pas des «grands» de la politique, des arts ou des milieux académiques, car les oublier eux aussi, ce serait renoncer à une part importante de nous-mêmes et de ce qui nous a faits en tant que peuple. 

Afin de vous présenter l'ermite Lemieux, ces Glanures ont retranscrit pour vous le captivant dossier paru en 1971 dans l'album du centenaire de Piopolis. Celui qui a préparé ce dossier est Jean-Marc Grenier, qui présida et organisa avec beaucoup de brio les fêtes de ce centenaire, et ce, alors qu'il était âgé d'à peine 21 ans. 

Et maintenant, faisons connaissance avec l'ermite Lemieux : 


L'ermite Lemieux

par Jean-Marc Grenier (1971)


L'ermite Lemieux
(Source : Centenaire de Piopolis 1871-1971)

Perdu dans la brume du large, écoutant silencieusement le clapotis des vagues contre la barque, je me souviens de tout ce que mon grand-père me racontait de l'ermite. De voir un homme, songeur, passer lentement ses doigts rugueux dans une barbe blanche, un homme qui avait fait de la vie une longue réflexion solitaire, cela faisait quelque chose au coeur. Et pourtant, le temps a passé et comme ces étrangers, les humains, l'ermite n'est plus qu'un souvenir.

"C'était un curieux homme", me disait mon grand-père. Pour lui, l'ermite c'était quelqu'un venu par hasard, quelqu'un qui traînait sur son dos tout un passé d'histoires et de malheurs. Juste à voir ses yeux profonds, on pouvait sentir sa destinée. Ce mode de vie adopté par l'ermite était peut-être le résultat d'une peine d'amour, pensaient bien des gens de par ici. Tout cela était malheureusement vrai, et pour l'ermite la vie fut un long passage sur terre où ses deux seuls amours furent la barque et sa cabane. 


Le sujet de l'ermite serait inépuisable. Par cet album, je vous transmets un récit sur l'ermite qui fut toujours conservé en filière au presbytère de Piopolis. C'est un manuscrit d'auteur inconnu qui daterait du 15 octobre 1898 environ :  

"Il s'asseyait sur le bord de la boîte à bois. Quand la famille (de M. Edmond Grenier) se mettait à table, il enlevait son chapeau; à part cela, il l'avait toujours. Il ne mangeait pas à sa faim. Il causait avec M. Edmond Grenier et ne parlait presque pas aux autres. 

D'après l'ermite lui-même, il serait là depuis environ 25 ans, soit depuis 1873 ? ... Personne ne sait au juste quand il est arrivé. Il est arrivé «longtemps» avant le premier colon ! À l'arrivée des colons, son logis était déjà construit et un lopin de terre défriché. Il connaît le curé Choquette, de Sainte-Agnès (à la ville de Lac-Mégantic). Le premier voyage pour lui parler fut nul. Il est armé et fait signe de déguerpir. Au deuxième voyage, soit le 15 octobre 1898, il nous reçoit, puisqu'on déclare : «C'est M. le curé Choquette qui nous envoie vous voir».

Est-il vrai qu'il ne souriait jamais ? Certains l'ont vu sourire... ! Il sait comment faire la pêche; il se montre réticent et considère le lac comme son royaume. Il jette un regard curieux sur le Kodak — explication : photographie — il s'objecte. Il avoue son admiration sur le Kodak mais doute de son efficacité. Il essaie de s'en servir, il photographie la rive opposée mais place le Kodak pour qu'il photographie de ce côté-ci, comme un chasseur qui fait mine de tirer par la crosse de son fusil. Beaucoup de négatifs gâtés avant de parvenir à photographier l'ermite. Il demande au départ de lui laisser le portrait que le photographe venait de prendre. On lui explique l'impossibilité de finir le portrait immédiatement, il penche la tête et ne se gêne pas de dire que la petite boîte ne valait rien.

Est-il ignorant des choses du temps ? Oui. Il n'est gouverné que par les lois naturelles qu'il interprète d'après le degré d'éducation et de connaissance qu'il possède. Lorsque M. Choquette lui risque un sage conseil, l'ermite se montre obéissant. Il est anachorète endurci, mais avant tout catholique. Il ne peut tirer rien de certain sur ses antécédents, sa jeunesse et sa famille. 

Son portrait : petit vieillard âgé de 81 à 82 ans... Pesanteur : 130 lbs environ. Hauteur : 5 pieds et demi, un peu voûté, le pas alerte, l'oeil vif et perçant (bleu). Barbe et cheveux hirsutes, peau jaune et plissée, mains calleuses, résultat d'un rude labeur. Ses yeux disparaissent presque entièrement sous de longs sourcils d'un brun jaune. Il a l'air bon garçon, mais le regard de quelqu'un qui se méfie de tout le monde. De temps en temps, il vous regarde sournoisement et si ce n'était sa petite taille, ce regard serait embarrassant pour celui à qui il est adressé. 

Son vêtement : il était vêtu en étoffe du pays : pantalon, blouse grise et chemise en toile écrue. En été, il porte un chapeau mou, sans aucune forme ni couleur particulière, en hiver il porte le casque. 

Son quotidien : il ignore les choses modernes, "techniques", mais l'ermite sait lire et est fort heureux quand le curé Choquette lui apporte des journaux. Ou qu'il n'ait pas lu depuis quelque temps, ou que sa mémoire soit défectueuse, il ignore le trépas de Sir J. MacDonald ainsi qu'une foule d'événements importants dans les dernières années d'histoire. 

Il connaît mieux ce qui se passe sur les bords du lac. Pourvu que ça morde à l'hameçon, il est heureux. Il passe des journées et des nuits entières, surtout à surveiller les lignes dormantes. Il pêche un peu partout sur le lac et ses nombreux tributaires. Une fois par semaine, il joue l'aviron jusqu'au quai de Lac-Mégantic, vend les produits de sa pêche et revient au coucher du soleil. Sachant que le vieux n'est pas bavard et n'aime pas la société, les habitants qui veulent acheter du poisson vont à sa rencontre, choisissent, paient puis s'en retournent sans plus de façons. Il lui est arrivé de se tromper de jour et de se rendre au quai le mercredi au lieu du jeudi...
L'ermite Lemieux.
(Source : Société d'histoire de la Seigneurie de Chambly)
Souvent on l'a vu débarquer au village. D'une misanthropie révoltante vu le beau sexe... voit-il une femme cheminer dans sa direction, il rebrousse chemin et il s'éloigne en grognant. Lorsque le petit vapeur qui fait le trajet sur le lac passe vis-à-vis chez lui et qu'il y a une femme à bord, l'ermite se renferme dans sa cabane pour ne sortir que lorsque le bateau est disparu. 

Sa famille : une personne qui connaît bien l'ermite dit : «Cet homme se nomme Hilaire Lemieux. Il est natif de Lévis, d'une très respectable famille de cette ville. Il fit des études presque complètes au Séminaire de Québec. Joli garçon, il aimait la société, et était la coqueluche des demoiselles de son époque. Alors qu'il passait pour être amoureux d'une fort jolie fille de son oncle, il disparut un beau matin et ne revint jamais dans sa famille». 

On n'a jamais su ce qui détermina le jeune Lemieux à renoncer d'une façon aussi brutale au brillant avenir qui s'ouvrait devant lui. On a toujours supposé que ce coup de tête était le résultat d'une querelle d'amoureux. La jeune fille qui, d'après la légende, a été l'auteur inconscient du malheur de l'ermite, est morte il y a quelques années sans avoir voulu embrasser l'état matrimonial où elle a refusé d'entrer plusieurs fois. Lemieux, paraît-il, alla s'établir au pied du mont Beloeil, alors que ce pays n'était qu'une vaste forêt. Il y a vécu environ deux ans; de partout on venait le voir. (M. Eugène Grenier m'a déclaré qu'on le surnommait "le fou de Beloeil"). Il se fatigua donc de ces profanes et décida de venir s'établir sur les bords du lac Mégantic; le voyage dura plusieurs semaines. 

L'ermite assiste à la messe de Piopolis tous les dimanches, il possède sa chaise droite à l'arrière de l'église ainsi qu'un petit agenouilloir. Il ne parle aux habitants que pour acheter le lard et la farine dont il a besoin. 

Sa cabane : l'ermite vit dans un trou et dit n'avoir jamais été malade. Il ne fait usage ni de la boisson ni du tabac. Seulement quelques articles modernes dans sa cabane : un cadenas à la porte, un établi de travail, un fusil, un petit poêle en tôle, une corde de bois de grève, un godendard, une hache et un casque, voilà son avoir. 
La cabane de l'ermite Lemieux, sur le bord du lac Mégantic.
Sur le toit : Dr Millette. En bas de gauche à droite :
Eusèbe Huard, M. l'abbé Huard et Michel Couture.
(Source : Centenaire de Piopolis, 1871-1971 ;
cliquez sur l'image pour l'agrandir)
Il couche sur une peau de mouton et garde près de la cabane deux barils remplis de petits frênes; une provision de bois et de têtes de poisson. Une embarcation est attachée à deux planchons jetés sur le rivage. On le voit souvent assis dehors alors qu'on travaillait sur la grève. C'est une joie d'entendre le «bateau de ligne» saluer l'ermite de son sifflet lorsqu'il passe devant chez lui. 

Et tout ceci n'est pourtant qu'une infime partie de la vie de l'ermite".

Les gens de Piopolis se rappelleront toujours de cet honorable vieillard. Rien de plus doux que de se remémorer ceux qu'on aimait. Ainsi, j'ai cherché dans mon petit village ces morceaux de souvenirs que les gens âgés ont si bien conservés de l'ermite. Humorisé parfois, cet homme extraordinaire s'était bâti toute une philosophie de la vie, une vie de solitude. Voici ce dont Piopolis d'aujourd'hui (1971) se souvient :

"Pépère l'ermite c'était quelqu'un qui nous impressionnait tous, quelqu'un de respectable. Il avait toujours l'air songeur mais n'était pas méchant. Ce que je me rappelle le plus de lui, c'est qu'il ne regardait jamais lorsqu'il passait devant la maison. Mais une bonne fois, c'était l'après-midi, notre petit Jérôme regardait des images sur le bord de la tablette du châssis qui donnait sur le chemin. Voici que notre pépère l'ermite s'amène en en passant il envoie la main à Jérôme. Ceci impressionna tout le monde de la maisonnée; pépère l'ermite qui avait envoyé la main ! ... C'était quelqu'un qu'on respectait beaucoup». 
 Mme Henri Grenier

"On se rappelle surtout du fameux trou que l'ermite creusait dans la glace l'hiver pour y puiser son eau. Les gens qui passaient y faisaient boire leurs chevaux. Un beau jour, M. Jos. Dubuc sauta haut-en-bas de sa voiture et tomba dans le trou jusqu'à la ceinture... L'ermite, c'était un bon vieux et parlait bien. C'était bien triste dans sa cabane. Il était très bon catholique et venait à la messe à pied, toujours habillé en over-all bleus. Il mangeait de son poisson et en donnait beaucoup pour faire la charité».  M. et Mme Dominas Trudeau

"Chez-nous m'envoyait voir à la cabane de l'ermite si cela faisait plus de deux ou trois jours qu'on ne l'avait pas vu, surtout l'histoire. Quand je ne voyais pas de pistes sur la neige, j'avais toujours peur qu'il soit mort. Mais avant d'arriver, j'entendais parler; c'était l'ermite qui se parlait tout seul. Il se posait des questions et répondait. Il disputait souvent contre le gouvernement et les femmes. Il ne pouvait endurer les gigantesques chapeaux de plumes que les femmes portaient : il bougonnait beaucoup lorsqu'il en voyait une avec cela sur la tête... Une année, avant de partir pour son pèlerinage à Sainte-Anne, il se demandait bien si en faisant traîner son énorme barre de fer derrière le train, cela l'amincirait et la rendrait par conséquent plus «légerte»... Il ne vivait pas pour manger mais il mangeait pour survivre... Il se faisait souvent de la soupe à la rhubarbe et aux framboisiers... Pour se guérir des rhumatismes, il buvait beaucoup de vinaigre pur et de demandait souvent si en se coupant «la grosse orteil» le mal qu'il ressentait partirait... Enfin, lorsqu'il venait aux bazards, il mangeait pour $0.50 et ne remarquait pas si on riait de lui; il mangeait souvent aux trois tablées..." — M. Eugène Grenier

"L'ermite venait chez nous, après la messe du dimanche. Il faisait faire sa couture par maman et la payait avec du bon poisson frais. Il apportait toujours son petit paquet de poissons sous son bras. C'était un homme étrange pour nous, mais nous étions contents de le voir. Maman le faisait manger et il apportait avec lui ce que maman lui donnait. Oui, je me le rappelle avec sa belle grande barbe et son chapeau mou..." — Mme Bella L'Heureux-Mercier
Pointe de l'ermite, lac Mégantic.
(Source : Patrimoine des Cantons)
"M. Lemieux était pour nous enfants un personnage énigmatique qui suscitait à la fois notre curiosité et notre admiration. Nous observions son arrivée à la ville à distance du coin de l'oeil, car nous le craignions un peu à cause de sa réputation d'homme sévère. Nous étions également fortement impressionnés par la dignité que lui donnait sa longue barbe blanche et le courage qu'il montrait dans son mode de vie. Mon frère et moi parlions de lui si fréquemment  à la maison, qu'un jour mon père, pour satisfaire notre curiosité, nous amena à bord du «gros bateau» qui faisait dans le temps une randonnée quotidienne autour du lac. Nous avons pu alors observer la cabane qui abritait notre héros... Il a donc été la cause de notre premier voyage sur le lac Mégantic et nous en avons conservé un souvenir pénible et agréable à la fois". — Garde Marie Thibault, Lac-Mégantic

"Je me rappelle monsieur l'ermite toujours vêtu proprement de ses pantalons et de sa veste d'over-all. Le dimanche, il s'asseyait dans les marches du perron de l'église et parlait quelque peu avec les gens venus pour la messe. Il parlait beaucoup de la température et ne manquait pas de dire lorsqu'il voyait des «pieds de vent» que le diable battait sa femme pour avoir des crêpes. En un mot, il connaissait par coeur toutes les prédictions de température qu'on pouvait remarquer sur le lac. Une chose qu'on trouvait bien curieuse, c'est qu'il n'acceptait aucune femme dans sa cabane... Le pauvre vieux..." — M. Alfred Laflamme

"Je me souviens surtout lorsque je marchais au petit catéchisme et que monsieur l'ermite venait nous chercher en bateau. Eh bie, pour ne pas nous voir, parce qu'on était des femmes, il s'assoyait à reculons et ramait tout le long en sens inverse... Il faisait de même lorsqu'il conduisait Mélanie à l'école en bateau". — Mme Johnny Martel

"Monsieur l'ermite, on en a entendu parler, mais on ne pouvait lui parler souvent. Je me souviens quand on passait non loin de chez lui, on s'arrêtait faire boire les chevaux au lac. Il nous regardait par la fenêtre de sa cabane mais je ne me rappelle pas qu'il soit venu nous parler une fois. Il pêchait beaucoup et s'y connaissait sur le lac. Pour ma part, l'ermite c'était un phénomène; il menait une drôle de vie pour le temps..." — M. Télesphore Goupil

"Il mangeait beaucoup de gros oignons forts et quand ses rhumatismes le faisaient trop souffrir, il faisait chauffer sa pelle ronde et s'assoyait dedans. Une fois, en plein coeur de l'hiver, il disait qu'il avait envie de descendre jusqu'à Mégantic sur le lac pour réchauffer ses fameux rhumatismes... Une fois, deux femmes vinrent en bateau pour regarder sa cabane; il leur dit : «Eh ben, regardez-la!», et il se sauva dans le bois. Quand il mangeait ailleurs, il mangeait tellement qu'il en devenait malade. Une fois, Godfroy avait mis une «poêlonne» sur son tuyau : l'ermite sortit voir ce qui se passait et était bien malpropre... Il arrêtait quelquefois le bateau de ligne et vendait du poisson à l'ingénieur... C'était en un mot un curieux de type..." — M. Napoléon Grenier

Les gens le trouvaient bizarre, ce pépère l'ermite, mais la mort ne regarde pas celui qu'elle vient chercher. Ainsi, en ce dimanche du premier juin 1919 décédait subitement dans sa cabane l'ermite âgé de 84 ans. C'est M. Émile Richard qui le trouva couché sur son lit peu après la grande messe paroissiale. Une «chaudronnée» de soupe aux feuilles de rhubarbe dormait sur le poêle éteint. Et la vie venait de passer, à 84 ans, de cet homme que tous estimaient grandement. On le coucha sur des planches placées sur les sièges d'un bateau, et on monta l'exposer au presbytère du village. Le 3 juin 1919, M. le curé J. A. Robidas célébrait le service de feu Hilaire Lemieux dit l'Ermite, et signaient comme témoins MM. Edmond Grenier, Hormidas Martel, Israel Dubuc, Raymond et Apollinaire Chouinard. On porta la dépouille au cimetière paroissial et elle fut inhumée dans le lot de M. le curé Robidas. 

Et vous tous maintenant qui connaissez l'ermite tel qu'il fut, lorsque vous verrez un petit bateau rempli de fleurs au cimetière de Piopolis durant l'année du Centenaire, rendez vous à la fosse et ayez une pensée pour cet être cher...

Ce texte de Jean-Marc Grenier est extrait de l'album Centenaire de Piopolis, 1971-1971
Jean-Marc Grenier, auteur du dossier sur l'ermite Lemieux reproduit dans cette Glanure,
alors qu'il présidait, à l'âge de 21 ans, le comité du Centenaire de Piopolis, en 1971. 

Son vibrant amour pour son coin de pays est nettement perceptible dans l'album du 
centenaire dont il a coordonné la conception. Il est décédé prématurément durant les années 1990.
(Source : 
Centenaire de Piopolis, 1871-1971)
Album Centenaire de Piopolis, 1871-1971 (cliquez sur l'image pour l'agrandir). 
Tel que le mentionne l'article de Jean-Marc Grenier reproduit ci-haut, l'ermite Lemieux a été inhumé au cimetière de Piopolis dans un lot ultérieurement acheté par l'abbé Joseph-Arthur Robidas, curé de la paroisse à l'époque du décès du légendaire personnage. Selon le livre St-Zénon de Piopolis, Historique (1871-1990), de l'abbé Gilles Baril, l'abbé Robidas était très apprécié et estimé de ses paroissiens : 

«Le curé Robidas est resté au nombre des pasteurs qui a marqué le plus notre population. Encore aujourd'hui, nos aînés se plaisent à en rappeler le souvenir. On dit de lui qu'il était la bonté
même, [avec] son sourire conquérant, son accueil chaleureux, son esprit avisé dans la conduite spirituelle et matérielle [...] Ce curé-là, dit-on encore de lui, recevait les gens au presbytère pour jouer aux cartes et avec lui, on ne s'ennuyait pas! Il a travaillé avec les hommes de la paroisse à la reconstruction de la grange de la fabrique : il savait manier la hache et le marteau. On n'avait encore jamais vu un curé retrousser sa soutane pour faire du travail manuel. Régulièrement, il fendra du bois de chauffage, il participera aux corvées paroissiales et par son exemple il encouragera les colons dans leurs pénibles travaux». 
L'abbé Joseph-Arthur Robidas (1885-1948), curé de Piopolis de 1916 à 1920.
(Source : Gilles Baril, Paroisse St-Zénon de Piopolis, Historique 1871-1990, p. 42)
Dans son ouvrage Vie en Église de Saint-Zénon de Piopolis 1871-2009, Yvette Jacques-Grenier fournit des précisions quant au contexte ayant entouré l'inhumation de l'ermite Lemieux, de même que l'acquisition, quelques années plus tard, du lot dans lequel repose l'ermite et trois autres personnes au cimetière de Piopolis, lot qui sans doute était à l'origine une fosse commune. On peut en déduire que c'est pour éviter l'anonymat destiné aux personnes enterrées dans une fosse commune que, trois ans après avoir quitté ses fonctions dans cette paroisse, l'abbé Robidas est revenu à Piopolis afin de procéder à l'achat de ce lot, qui de nos jours encore, est désigné comme étant "le lot du curé Robidas", que celui-ci a également pris soin de doter d'un monument que l'on peut encore voir avec les noms des quatre personnes qui y sont inhumées. Ce geste atteste très certainement de la générosité et de l'humanité de ce prêtre. Voici comment Yvette Jacques-Grenier relate le tout : 

«Durant le mandat du curé Robidas, quatre personnes qui ne possédaient pas de lots seront inhumées dans le cimetière de Piopolis, soit : Clément Chaussé, 83 ans, en 1918; Georgina Chaussé, 58 ans, en 1918; Hilaire Lemieux, surnommé l'ermite, 86 ans, en 1919 et Félicité Bouchard, 55 ans, en 1920. 

Le 24 mai 1920 marquera le coeur des habitants de Piopolis. En effet, leur curé que tous vénèrent et considèrent comme un membre de leur famille doit obéir à son évêque en déménageant à la cure de St-Malo. Piopolis est en deuil. [...]

L'abbé Robidas revint à Piopolis le 15 juillet 1923 pour acheter le lot #11 dans le bloc C du cimetière où sont enterrées les quatre personnes nommées ci-haut. La vente a été faite par le curé Jules-Norbert Boucher en vertu d'une résolution des marguilliers en date du 21 janvier 1923. Ceux-ci sont Alphonse Lecours, Joseph Tétrault et Hormidas Patenaude». 

Preuve de l'achat par l'abbé Joseph-Arthur Robidas du lot où, en 1919,
a été inhumé l'ermite Lemieux au cimetière de Piopolis.
(Source : Yvette Jacques-Grenier, Vie en Église de Saint-Zénon de Piopolis, 1871-2009, p. 105) 
Piopolis, dans les années 1950. On aperçoit le lac Mégantic au fond,
et à l'avant le cimetière où repose l'ermite Lemieux depuis 1919. 

lundi 20 février 2017

Nérée Beauchemin et Rodolphe Duguay, ou la lumière des gens et choses simples de chez nous

Le poète Nérée Beauchemin et le peintre Rodolphe Duguay

En décembre 2015, ces Glanures vous présentaient Nérée Beauchemin, «chantre de l'intime patrie», l'un des poètes les plus touchants et les plus authentiques de ce qu'on appelait de son temps la littérature «canadienne-française», et aujourd'hui «québécoise». Cette Glanure a été l'une des plus appréciées du public lecteur, comme en ont témoigné les nombreux messages que nous avons reçus, et ce, sans doute parce que l'oeuvre de Beauchemin se situe au plus près de nous, descendants de la Nouvelle-France. 


Nous avons trouvé depuis de très beaux et éclairants écrits de l'abbé Albert Tessier au sujet de Nérée Beauchemin. L'abbé Tessier est en lui-même un personnage fort intéressant, ne serait-ce que parce qu'il a été l'un des pionniers du cinéma québécois, comme on peut le constater ICI, et ce, sans mentionner ses oeuvres sur notre histoire nationale, de même que le fait que c'est lui qui a baptisé «Mauricie» le coin de pays qui longe la rivière Saint-Maurice, de Trois-Rivières jusque par-delà La Tuque. 

Le premier écrit de Tessier sur Beauchemin dont vous pouvez prendre connaissance dans la présente glanure est extrait des mémoires qu'il publia en 1975, l'année précédant son décès. Il y raconte comment il a fait redécouvrir la poésie de Nérée Beauchemin, qui était alors cachée dans les tiroirs du sympathique mais trop discret poète-médecin d'Yamachiche. C'est d'ailleurs l'abbé Tessier qui a financé l'édition du recueil Patrie intime, qui assura la renommée de Beauchemin. Pour tout dire, sans l'initiative de Tessier, on peut présumer sans trop se tromper que Nérée Beauchemin ne serait jamais sorti de l'oubli dans lequel il était confiné jusqu'alors. 

Nous avons pensé qu'il pourrait valoir la peine de mettre en relief le récit de ce qui aura été une belle aventure littéraire, sans laquelle il est fort probable que l'oeuvre de Beauchemin ne se serait pas rendue jusqu'à nous. Voici comme l'abbé Tessier raconte le tout : 

Un peu avant de mourir, l'abbé Gélinas m'avait demandé de rendre visite au poète oublié, Nérée Beauchemin : «Vous réussirez peut-être à le décider de publier un recueil de ses meilleures pièces. Des centaines de poèmes dorment dans ses tiroirs, et c'est bien dommage pour notre littérature...»

Dès le premier contact, sans préambule, j'exposai au docteur Beauchemin le voeu de son ami, l'abbé Gélinas, et j'exprimai le désir de jeter au coup d'oeil sur son trésor caché. Le procédé était peut-être cavalier, mais le docteur-poète ne s'en formalisa pas. Il se prêta gentiment à ma demande et il me lut quelques-uns de ses poèmes préférés. Quant à lancer un deuxième recueil, pas question : «J'ai publié mes Floraisons matutinales en 1897. J'en ai vendu à peine cinquante exemplaires. Je n'ai pas le goût ni les moyens de risquer un autre échec». Je n'insistai pas ; avant de le quitter, je lui demandai combien il lui restait d'exemplaires des Floraisons matutinales dans son grenier. 
Nérée Beauchemin discutant de son recueil Patrie intime avec l'abbé Albert Tessier
devant le porche de sa résidence de la rue Sainte-Anne, à Yamachiche, vers 1928.
(Photo parue dans Troisième centenaire trifluvien, édition 1934 de l'Almanach trifluvien, p. 158)
Je connaissais l'esprit ouvert du Secrétaire provincial, l'honorable Athanase David. Je savais aussi que Nérée Beauchemin n'était pas du bon côté en politique. Je rappelai au ministre libéral que son père L.-O. David et Nérée Beauchemin avaient participé ensemble à l'inauguration du monument au poète Crémazie. Je lui exposai mes projets et lui demandai d'acheter le reliquat de l'édition de 1897. Très chic, l'honorable Athanase David me fit remettre un chèque de $250 à l'ordre du docteur Beauchemin et me promit une commande de $500 pour le volume projeté. 

Quand je remis le chèque à Beauchemin, ses mains tremblaient d'émotion. Il me fut facile ensuite d'obtenir son adhésion. Je pouvais lui promettre qu'il ne perdrait pas un sou ; j'assumais tous les risques financiers. Lui, il recevrait tous les surplus des recettes... s'il y en avait ! 

Je me demandais dans quelle mesure le doux Beauchemin accueillerait des réserves ou même des critiques. Les poètes sont chatouilleux d'ordinaire. Comme Cyrano, souvent «leur sang se coagule» à la pensée qu'on puisse «changer une virgule» à leur texte. Il n'en fut pas de même avec Beauchemin. Il me remit ses poèmes, dactylographiés ou manuscrits ! Je ne connaissais rien aux lois de la littérature rimée. Il me fallait donc me fier à mon instinct pour établir un choix. À part quelques timides restrictions, Beauchemin accepta la sélection et l'agencement proposés. 

Patrie intime vit le jour en 1928. Le poète presque octogénaire y révélait une fraîcheur d'âme et une simplicité enfantines. Une dédicace exprime bellement son humilité et sa bienveillance : «Ô cher maître, ô saint ami, c'est par le miracle d'une divine amitié, et non par la magie des doctes muses, que les ailes closes se sont ouvertes, et que s'envole, et vole et vole, le coeur du vieil enfant que je suis». 

En juillet 1927, un artiste rencontré à Paris, le peintre nicolétain Rodolphe Duguay, était revenu au pays nicolétain après un séjour de sept années en Europe. Il y avait, entre lui et Beauchemin, une étonnante parenté d'âme. À la suggestion d'un ami, le Père Vincent Bélanger, franciscain, il fut convenu de les associer dans un hommage commun, au cours d'une cérémonie publique. On inventa pour la circonstance un Prix d'action intellectuelle par la poésie et la peinture, soit un tableau de Rodolphe Duguay à présenter à Nérée Beauchemin. 

La remise eut lieu le 11 novembre 1928 dans la salle de l'Hôtel de ville des Trois-Rivières. Un public de choix avait répondu à l'invitation. Nérée Beauchemin, tout menu et discret, laissait tomber l'avalanche de compliments qui s'abattait sur lui comme une averse de fleurs. Les Universités de Québec et de Montréal y allèrent de doctorats d'honneur. La voix onctueuse de Mgr Camille Roy et celle plus rugueuse du chanoine Émile Chartier chantèrent tour à tour la gloire de l'obscur poète. Monsieur le chanoine Antoine Camirand, de Nicolet, apporta le salut de l'Alma Mater du poète et de Duguay, Jean Bruchési, celui de la Société des Poètes. 

Sans dire mot à personne, de peur de faire chou blanc, j'avais adressé les deux volumes de Beauchemin aux académiciens René Bazin et Georges Goyau. La réponse de l'Académie arrivat en retard et faillit être renvoyée à la docte Assemblée avec mention : destinataire inconnu. Heureusement qu'un employé des douanes eut la bonne inspiration de me téléphoner avant de retourner le colis contenant la médaille d'or Richelieu, adressé simplement : Nérée Beauchemin, poète, Trois-Rivières.

Extrait de : Albert Tessier, Souvenirs en vrac, Montréal, Les Éditions du Boréal Express, 1975, p. 147-151. 


Puis nous avons déniché dans l'édition 1934 de l'Almanach trifluvien, consacrée au tricentenaire de Trois-Rivières, un autre écrit du même abbé Albert Tessier, alors qu'il était préfet des études au Séminaire Saint-Joseph. Dans ce texte lumineux que ces Glanures sont ravies de sortir de l'oubli en le publiant pour la première fois sur le Web, Tessier présente la parenté d'esprit et de valeurs qu'il a perçue entre le poète Nérée Beauchemin et le peintre et sculpteur Rodolphe Duguay, qu'il a également côtoyé et dont il s'efforça, tout comme il le fit pour Beauchemin, de faire connaître les oeuvres. Préparez-vous à passer un bon et beau moment de lecture : 

BEAUCHEMIN-DUGUAY 

par l'abbé Albert Tessier


«Pourquoi cette persistante pensée 
que Duguay est un autre Beauchemin 
mais broyant des couleurs ? » 
          - J.-Eugène Lapierre

Le nom de Rodolphe Duguay a été révélé pour la première fois au grand public le 11 novembre 1928, lors de l'apothéose faite à Nérée Beauchemin. À cette occasion, les admirateurs du poète octogénaire n'avaient pas trouvé, pour honorer sa vie harmonieuse, d'hommage qui parût plus expressif que l'offrande d'une toile de Rodolphe Duguay. 

Aujourd'hui, le témoignage pieux que le R. P. Gonzalve Poulin rend à la mémoire du chantre de la patrie intime se présente sous le même signe et il allie officiellement pour la deuxième fois, l'art de Duguay à celui de Beauchemin. La beauté sobre du bois gravé qui orne la page-couverture de cet ouvrage Nérée Beauchemin, par le R. P. Gonzalve Poulin, pages Trifluviennes, série B. No 5 — de même que la ferveur mystique du fusain qui nous révèle mieux qu'une longue dissertation l'âme inspirée du poète, montrent avec quelle plénitude émouvante ces deux personnages se rencontrent et s'harmonisent. 
La brochure du P. Gonzalve Poulin sur Nérée Beauchemin
avec une gravure de Rodolphe Duguay sur la couverture.
Pour moi, qui m'honore d'avoir connu assez intimement Nérée Beauchemin et de fréquenter régulièrement Rodolphe Duguay, cette association fraternelle revêt un sens profond et met en relief une parenté d'âme qui honore ces deux purs artistes. 

Rarement les deux hommes se sont touchés d'aussi près par les pointes supérieures de l'âme et ont présenté de plus frappantes affinités de goûts, de principes  de pensée, de façons de vivre. Une simple visite suffisait à révéler ces traits communs et à manifester chez ces deux hommes même simplicité de vie, même fraîcheur d'âme, même sincérité absolue, même souci de mesure et d'équilibre. Dans le salon clos d'Yamachiche, comme dans l'atelier-ermitage de Nicolet, flottait la même atmosphère recueillie, sereine, reposante ! 

Le salon de Beauchemin donnait l'impression d'une solitude claustrale. Dans la demi-clarté de la pièce, les propos tranquilles et nuancés du Maître troublaient à peine le silence, l'immobilité de l'air. On retenait d'instinct sa voix...
En haut, résidence de Nérée Beauchemin, à Yamachiche, années 1910 (photo
parue dans Troisième centenaire trifluvien, édition 1934 de l'Almanach trifluvien, p. 158)
En bas, la même maison en 2016 (photo : Daniel Laprès).
Avec des gestes retenus, à pas rapides et feutrés, le Maître allait d'un tiroir à un autre, en tirait des calepins, des liasses de feuilles, qu'il apportait et posait sur un coin de la grande table. Les mains pâles, souples malgré la vieillesse, tournaient les pages, déplaçaient les feuilles aux coins fatigués, triaient les pièces favorites. Et les poèmes défilaient...

Il fallait insister pour en obtenir la lecture. Avec une pudeur un peu craintive, le poète se dérobait. Ses hésitations n'avaient rien de ce qu'on appelle la modestie à crochet !  Il éprouvait une répugnance réelle à exhiber ses oeuvres, dont il s'exagérait les lacunes et les faiblesses. Lorsque nous nous risquions à commenter un passage, à souligner une trouvaille heureuse, sa figure s'illuminait d'une satisfaction où la vanité n'entrait pour rien. Notre appréciation, en le rassurant, lui apportait la joie de l'artiste qui peut se rendre le témoignage d'avoir exprimé un peu de l'émoi sacré que la beauté éveille en lui. Cette satisfaction mettait un éclair de bonheur enfantin dans ses yeux doux de vieillard. 

Il n'y avait chez lui ni pose, ni prétention, ni manie capillaire ou vestimentaire d'artiste ! Il était la simplicité même, dans ses habits comme dans ses manières. Un peu de timidité donnait à sa courtoisie un cachet archaïque cadrant on ne peut mieux avec le décor des meubles et des tentures du salon. Parfois je discutais certains passages de ses poèmes. Il s'animait un peu, exposait ses vues avec chaleur, mais sans entêtement. Ces discussions sont peut-être les souvenirs les plus nets que je garde de mes visites chez Beauchemin. Elles m'ont révélé tout ce qu'il y avait de pesé, de mûri, dans l'oeuvre de ce poète minutieux, et m'ont prouvé dans quelle mesure exceptionnelle ce vieillard était droit, équilibré, modeste. 
Plaque apposée sur la résidence de Nérée Beauchemin,
à Yamachiche, au coin des rues Sainte-Anne et Nérée-Beauchemin.
Ainsi, durant la préparation de son ouvrage Patrie intime, il a retranché des pièces auxquelles il tenait et sacrifié des strophes aimées, tout simplement parce que je lui en exprimais le désir et lui assurais, avec le candide aplomb des inexpérimentés, que ces coups de sarcloir amélioreraient son volume ! 

Toutes ces qualités composaient un ensemble touchant et mettaient autour de l'homme une atmosphère grave, épanouissante. 

Même impression auprès de Duguay. Son atelier, perché sur la berge de la paisible rivière Nicolet, s'abrite sous les arbres, et des vignes l'enveloppent comme pour l'isoler des bruits du dehors. La salle de travail, lumineuse, aérienne, s'orne de dessins, de toiles, de gravures, de fusains, de pastels. Il y en a sur les murs, sur les chevalets, dans les coins, partout !  La lumière y joue, avive des teintes, souligne des jeux d'ombre et de clarté, met de l'allégresse dans l'air, une allégresse calme, posée, pleine de mesure et d'équilibre. 
Rodolphe Duguay peignant un paysage de Mauricie.
(Photo parue dans Troisième centenaire trifluvien,
édition 1934 de l'Almanach trifluvien, p. 159)
Beauchemin a chanté dans ses vers les menues choses de l'existence. Il choisissait par système les sujets les plus simples, les moins frappants par eux-mêmes. «Le poète est un créateur», répétait-il souvent. «Il tire la Beauté de rien. Avec des sujets insignifiants en apparence il doit produire des oeuvres d'art».

Duguay obéit au même souci dans le choix des thèmes qui fixent son attention. Il s'applique à éliminer la surcharge, l'exceptionnel, le tourmenté. 

Dans cette sobriété sûre d'elle-même, l'art du peintre rejoint celui du poète. À Yamachiche j'écoutais, ravi, des vers paisibles aux sonorités reposantes où chantait dans la lumière l'âme simple des gens et des choses de chez nous. À Nicolet, je retrouve la même âme, saine, peu compliquée, transposée sur la toile par le jeu magique du pinceau ou du crayon. 

Le R. P. Gonzalve a mis en belle lumière l'influence du milieu sur l'âme et sur l'art de Beauchemin. On pourrait faire une démonstration semblable pour Duguay. 

Beauchemin avait écrit : 

          Mon rêve n'a jamais quitté 
          Le cloître obscur de la demeure
          Où, dans le devoir, j'ai goûté
          Toute la paix intérieure. 

Duguay pourrait lui aussi répéter la même affirmation. Fidèle à sa terre, à son foyer modeste, il l'est par toutes ses fibres. Même durant ses longues années d'études artistiques à Paris, l'emprise de la petite patrie intime s'exerçait en permanence sur son âme. Aux murs de son atelier on retrouvait des scènes canadiennes et, à voir la flamme qui dansait dans ses yeux en parlant du pays, on sentait que les paysages et les gens de chez nous continuaient d'enchanter ses visions d'artiste. 

Cette fidélité aux choses familiales joue sans doute un rôle prépondérant dans ces deux vies. Camille Jullian n'a-t-il pas écrit : «Être chez soi, près d'un foyer, sur une terre que l'on aime, à la vue des paysages qui caressent toute notre vie, voilà qui fait les poètes et voilà qui fait les savants». Et aussi les artistes. 

L'âme de Duguay, comme celle de Beauchemin, s'est épanouie dans l'enveloppement discret d'une nature calme, parmi des gens aux moeurs simples, à travers la trame d'une vie sans complications. Elle y a gagné une puissance tranquille, sûre d'elle-même, qui s'exprime dans des oeuvres sobres, équilibrées, dépouillées de toute surcharge, de tout maquillage. 

Le paysage nicolétain offre des particularités marquées. Il respire la sérénité et la mesure. Il y a quelque chose d'enveloppant dans cette succession de plaines calmes et de collines aux lignes adoucies, qui se développent dans une alternance harmonieuse, selon un rythme grave qui s'élève et invite au recueillement. La lumière joue librement dans ce paysage ordonné. Elle s'accroche aux bouquets d'arbres, aux sapins ramassés au ras du sol et au panache opulent des ormes qui déploient leurs feuillages dans l'air bleu. Elle flotte partout, aérienne et vibrante, même dans le creux des côteaux où elle sommeille mêlée d'ombre violacée. 

On peut dire que cette lumière subtile et impalpable a littéralement ensorcelé Duguay. Presque tout son art s'emploie à la saisir, à l'exprimer sur la toile. Le thème de ses divers tableaux n'est qu'un prétexte : c'est la lumière que ses pinceaux impatients essaient de capturer ! 

À cette poursuite, faite surtout de contemplation devant des paysages et des personnages aimés, Duguay s'est créé un état d'âme posé, grave, méditatif. Sans rien de concentré ni d'austère toutefois : il est la cordialité et la simplicité mêmes. Sa figure, ronde et jeune, est habituellement détendue et souriante. Une flamme, narquoise, joue dans les yeux clairs et droits. 

Il éprouve, à l'égal de Beauchemin, une répugnance invincible pour la publicité, pour la louange indiscrète, pour le tapage. Avant de le mettre en confiance, il faut l'assurer de notre sincérité. Les compliments ampoulés l'agacent et l'énervent. Sa timidité tourne à la brusquerie lorsque des visiteurs en veines d'amabilités l'accablent d'hommages. Vous le trouverez au contraire en pleine forme si vous analysez et critiquez les oeuvres qu'il vous montre, et si vous en signalez les lacunes et les faiblesses. Il devient alors expansif, émet des théories, précise ses formules d'art, exprime ses ambitions, ses rêves ! Pour lui, l'art n'a été qu'une longue et décevante poursuite. Il cherche depuis au-delà de vingt ans et ses meilleures réussites ne le satisfont pas parce qu'il juge tout en fonction de l'idéal inaccessible qu'il s'est fixé. 

Cette incertitude, ces sévérités excessives, mettent un autre point de contant (sic) entre Duguay et Beauchemin et elles nous amènent à ce qui uniformise et domine leur vie : le culte fervent, inquiet, respectueux, de la Beauté. Pas cette Beauté de surface, bâtie souvent de toutes pièces pour satisfaire les engouements passagers de la mode, mais cette Beauté profonde, inaltérable, qui se cache partout autour de nous, sous les gestes les plus humbles comme dans les moindres choses, et qui ne se laisse capter qu'à force de pureté d'âme, de sincérité et de méditation. 

[...] Par leur sagesse de vivre, par cette faculté de se faire de grandes joies avec des petites choses, Beauchemin et Duguay nous donnent aussi d'autres leçons plus modestes mais fort précieuses. Ils nous apprennent à puiser autour de nous les parcelles de bonheur, de beauté, que la vie met à notre portée. Ils ont demandé à leur existence modeste, à leur foyer, à leur région, tout ce qui fait leur force, leur noblesse et leur bonheur. Et les menues choses de la vie courante, que nous négligeons et méprisons, leur ont donné ce qu'il y a de plus grand et de plus noble ici-bas ! 

Extrait de : Troisième centenaire trifluvien, édition 1934 de l'Almanach trifluvien, p. 157-159. 


Pour découvrir l'oeuvre de Rodolphe Duguay, visitez ICI le site de sa maison et de son atelier.  Quant à Nérée Beauchemin, on peut encore se procurer son recueil Patrie intime sur commande dans toute bonne librairie. 
Tombe de Nérée Beauchemin, à l'entrée du cimetière d'Yamachiche.
(Photo : Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)