dimanche 28 janvier 2018

Un médecin patriote comme il ne s'en fait plus

Le Docteur Pierre Martial Bardy (1797-1869)
(Source : Le Docteur Pierre-Martial Bardy,
sa vie, ses oeuvres et sa mémoire
, Québec,
Presses de la Libre Parole, 1907)


Dans le quartier Maizerets de l'arrondissement La Cité-Limoilou, à Québec, se trouvent une avenue et un parc portant le nom de "Bardy", un patronyme qui, de nos jours, ne dit strictement rien à la plupart des gens. 

Comme l'indique la fiche toponymique de la Ville de Québec (voyez ICI), cette avenue et ce parc commémorent Pierre Martial Bardy, un médecin politiquement engagé qui fut actif au 19e siècle dans le secteur Saint-Roch de la Vieille Capitale. 

Depuis longtemps totalement oublié, Pierre Martial Bardy, en plus d'avoir été un médecin dévoué et généreux jusqu'à l'héroïsme, était un patriote exemplaire qui n'hésitait pas à dédier son intelligence et ses talents à la défense de notre nationalité aux heures où de graves périls la menaçaient. 

Ainsi, cet allié et ami intime de Louis-Joseph Papineau, en réaction à l'Acte d'Union qui visait à faire disparaître la nation canadienne-française, fut le président-fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, en 1842, désirant ainsi contribuer au réveil et stimuler l'attachement de nos compatriotes à leur langue, à leur culture, à leurs droits et aux institutions nécessaires à leur sauvegarde.

Bardy oeuvra également en faveur de l'achèvement du Monument aux Braves, inauguré en 1863 dans le Parc des Braves, toujours dans la Vieille Capitale et qui commémore la victoire des troupes françaises, canadiennes et amérindiennes contre l'armée anglaise lors de la Bataille de Sainte-Foy, en 1760. 

Le Monument aux Braves, à Québec, dont Pierre Martial Bardy présida à la réalisation.
(Source : Wikipedia ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Pierre Martial Bardy fut aussi surnommé "le médecin des pauvres", à cause de son dévouement de tous les instants au service du peuple ouvrier du quartier Saint-Roch. Comme on peut le lire dans l'article que lui consacra l'historien et journaliste Laurent-Olivier David, et que ces Glanures mettent ci-dessous à votre disposition, l'engagement du Dr Bardy au service de ses patients dépassait l'abnégation et reflète les valeurs profondes d'un humaniste conséquent pour qui le don du meilleur de lui-même à ses compatriotes était un devoir sacré. 

Malgré tout le bien qu'il aura fait, il fallut quand même peu de temps pour que, après sa mort en 1869, le nom de Pierre Martial Bardy sombre dans l'oubli, et ce, même au sein des sociétés patriotiques et nationales dont il fut pourtant l'un des plus dévoués animateurs. 

Sa fille, qui fut l'unique survivante de ses sept enfants, Célina Bardy Valin (dont on peut lire un beau poème ICI), s'est beaucoup démenée pour corriger cette injustice faite au souvenir de son père. Elle fit notamment publier, en 1907, un livre, intitulé Pierre Martial Bardy, sa vie, ses oeuvres et sa mémoire, qui contient divers articles et discours de son père, de même que plusieurs lettres et articles à son sujet. 

Cet ouvrage contient l'article de Laurent-Olivier David que voici, et dont la lecture nous fait réaliser à quel point nous avons collectivement perdu, du moins dans nos élites, certaines valeurs essentielles à la survie de toute nationalité, comme le patriotisme, la solidarité et le dévouement envers nos compatriotes, valeurs qu'incarnait profondément le Dr Pierre Martial Bardy, un médecin et patriote comme il ne s'en fait plus de nos jours. 

Donc, plus d'un siècle après la mort, en 1914, de la fille de Pierre Martial Bardy qui oeuvra avec tant d'ardeur afin que la contribution de son père ne reste pas oubliée, ces Glanures prennent à leur tour le relais en vous présentant ce sympathique personnage dont le souvenir, en vous touchant et en vous inspirant, pourra reprendre vie :  

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Pierre Martial Bardy

par Laurent-Olivier David

Laurent-Olivier David
(Source : Projet Gutenberg)

Le véritable mérite ne consiste pas à faire le plus de bruit et à soulever le plus de poussière sur son passage. Être bon citoyen [...] tous les jours de sa vie est plus difficile et méritoire que de l'être une fois par hasard, que d'accomplir un acte éclatant de patriotisme ou de vertu. Beaucoup d'hommes peuvent dans un moment d'enthousiasme, sous l'empire d'une grande passion, faire une action remarquable, héroïque même. Mais il en est peu qui puissent montrer comme le Dr Pierre-Martial Bardy une vie entière de bonnes oeuvres, qui aient la continuité du dévouement et du sacrifice. [...]

Après avoir fréquenté plusieurs écoles élémentaires, Pierre-Martial Bardy entra au Séminaire de Québec en 1811. Quatre ans après, il terminait sa rhétorique sous Mr Hyppolite Hudon. [...]

En philosophie, Pierre-Martial Bardy et Elzéar Bédard furent les deux plus brillants élèves de leur classe. Tous deux prirent la soutane et reçurent en même temps la tonsure de Mgr Plessis. Le jeune Bardy, devenu orphelin à l'âge de quatorze ans, seul, sans protection et sans ressources, s'était senti peu attiré vers le monde. L'état ecclésiastique seul, d'ailleurs, paraissait capable de satisfaire sa nature généreuse, son amour du bien. Pendant deux ans, il étudia la théologie au Séminaire de Québec et enseigna les belles-lettres et la rhétorique. 

Parmi les hommes distingués qui furent ses élèves, citons : Sir Narcisse Fortunat Belleau, l'illustre et honnête Augustin-Norbert Morin, le juge Bossé, le recorder Jacques Crémazie, M. le Grand-Vicaire Mailloux, etc. 

Étant allé visiter, pendant les vacances, Messire Louis Bardy, curé de La Présentation, son oncle, le vénérable abbé le décida à renoncer à l'état ecclésiastique pour entrer dans le monde. Le jeune clerc hésita, réfléchit beaucoup et finit par se rendre aux conseils du bon prêtre. 

Dans l'automne de 1821, on le trouve à Boucherville, où l'abbé Tabeau l'avait appelé pour ouvrir une classe de latin. [...] 

Le cinq février 1822, il épousa Mlle Marie Marguerite Archambault, de La Présentation. 

Comprenant que l'enseignement, dans un pays comme le nôtre, était la carrière la plus ingrate, il se décida à étudier la médecine, s'imposa beaucoup de privations, pratiqua l'économie comme on savait la pratiquer à une époque où des hommes distingués vivaient avec quatre ou cinq cents piastres par année, et eut, en 1829, le bonheur d'être reçu médecin après un examen des plus brillants. [...]

Il s'établit d'abord à Saint-Jacques et ensuite à Saint-Athanase et se fit en peu de temps une telle réputation, qu'une députation composée des citoyens les plus influents de Québec fut envoyée auprès de lui pour le prier de venir s'établir à Québec. Il ne voulut pas abandonner sans raison les gens au milieu desquels il vivait heureux, estimé, et ne se décida que plusieurs années plus tard à aller se fixer à Saint-Roch de Québec. 

Les labeurs d'une grande clientèle ne pouvaient empêcher un homme comme le Dr Bardy de s'occuper des affaires du pays, à une époque où le patriotisme unissait sous le même drapeau tous les amis de la liberté. Son patriotisme était aussi connu que son habileté médicale. Partisan et admirateur de Louis-Joseph Papineau, il approuvait hautement sa politique de résistance et travaillait de toutes ses forces à son triomphe. 

Aussi, aux élections générales de 1834, le Dr Bardy, croyant que les hommes d'influence devaient payer de leur personne et donner l'exemple du patriotisme, consentit à accepter la candidature du comté de Rouville. La votation dura quinze jours ; les bureaucrates furent battus à plate couture par les deux candidats patriotes Bardy et Careau

Le Dr Bardy prit place dans la Chambre au premier rang de la phalange libérale qui, serrée autour de son vaillant chef, lutta corps à corps dans les sessions de 1835 et 1836 contre les ennemis de nos libertés politiques. Personne n'était plus dévoué à M. Papineau. Un jour, voyant le tribun, qui venait de parler pendant trois heures, attaqué avec fureur par les députés bureaucrates, il se leva pour le défendre, et le fit avec tant de succès que M. Papineau, cédant à l'émotion générale, s'élança d'un mouvement généreux et spontané vers son ami, et lui dit en lui serrant la main :

« Mon vaillant ami, vous m'avez non seulement rendu un service signalé, mais vous vous êtes encore fait bravement et noblement le champion des intérêts sacrés de notre patrie. Aussi que notre amitié se resserre davantage, et je vous assure que si cette fois est la première que je vous cède ma place, elle ne sera certainement pas la dernière ». 


M. Papineau rendait au Dr Bardy confiance pour confiance, amitié pour amitié. Il l'appelait l'un de ses meilleurs amis. [...]

Le Dr Bardy se fatigua vite de la politique. Il fallait à son esprit studieux, à son âme douce et paisible, une vie plus tranquille. 

Voulant se consacrer à l'exercice de sa belle profession sur un théâtre digne de sa noble ambition et de ses talents, il alla se fixer à Saint-Roch de Québec, au milieu de cette brave population aux fortes passions, à la tête un peu chaude quelquefois, mais au coeur si bon, si généreux, où l'âme et le corps offrent un champ si vaste aux opérations de l'homme de bien et de science. 

À peine fut-il arrivé dans la Vieille Capitale que sa maison fut assiégée. Ils n'étaient que deux médecins, lui et le Dr Rousseau, pour satisfaire aux besoins de la clientèle, et il en aurait fallu quatre. Sa bonté, son zèle, son affabilité, ses succès, lui firent bientôt une réputation considérable. Tout entier à ses devoirs, infatigable et d'une patience admirable, partant au premier appel, il n'a, pendant des années, dormi que trois ou quatre heures par nuit. Pendant vingt-cinq ans, le Dr Bardy a été le serviteur dévoué de cette rude population de travailleurs de Saint-Roch ; pendant vingt-cinq ans, il s'est livré corps et âme à son service et a réalisé au milieu d'elle le type admirable du médecin tel que représenté dans le drame et le roman du "Médecin des pauvres". 

Quelques traits, pris au hasard entre mille, donneront une idée de sa charité. 

Un jour, on l'appelle dans une pauvre famille atteinte du typhus. Le père, la mère et les cinq enfants, en proie au terrible fléau, étaient devenus des objets d'horreur pour leurs meilleurs amis, leurs plus proches parents ; tout le monde les fuyait. Le bon docteur est touché de compassion ; il s'installe, en quelque sorte, au chevet de ces infortunés ; et non seulement il leur donne tous les secours de son art, mais les voyant dans le plus complet dénuement, il les nourrit, leur porte tous les jours du linge, des aliments, des bouillons, tisanes et autres potions, que son excellente femme, pour être de moitié dans sa charité, préparait de ses propres mains. Poussant le dévouement jusqu'à ses plus extrêmes limites, lui, l'homme délicat par excellence qu'une femme et une fille chéries traitaient comme un enfant, il donnait à cette famille abandonnée ces soins intimes qui répugnent aux natures les plus fortes. Il disputa à la mort avec acharnement ces pauvres gens et ne cessa de combattre que lorsqu'il eut remporté une victoire complète. 

Cette victoire faillit lui coûter cher ; le terrible fléau l'atteignit lui-même ; un moment il fut entre la vie et la mort. La mort, heureusement, eut honte de briser une pareille existence, d'enlever aux pauvres leur providence. Il guérit et se remit au travail. 

Il avait un vieux serviteur, « le père Beaumont », qui passait la plus grande partie de son temps à porter à droite et à gauche les aumônes de son maître. Un jour, le père Beaumont perdit patience et dit au bon docteur : 

« Écoutez donc, pensez-vous qu'à mon âge je puis continuer longtemps encore à courir après tous les quêteux de la ville pour leur porter vos paquets, à monter et descendre des escaliers avec des paniers chargés ? Tous les jours, du matin au soir, c'est la même chose : je n'arrête pas ! »

« C'est vrai, père Beaumont, ce que vous dites là. Eh ! bien, quand vous ne pourrez plus marcher, je prendrai votre place ; j'irai moi-même, si ma vilaine jambe cassée me le permet, porter à ces pauvres gens ce qu'il leur faut ». 

L'une de ses dernières pensées, l'un de ses derniers battements de coeur, fut pour les pauvres. Sur son lit de mort, il biffa dans ses livres les comptes d'un grand nombre de personne, et fit promettre à son épouse de ne jamais inquiéter ces pauvres gens. C'était sa dernière aumône ; elle représentait quatre mille cinq cents à cinq mille dollars (Note des Glanures : une somme considérable à l'époque)

Sa probité était aussi grande que sa charité. Un jour, deux personnes se présentent à son bureau et lui offrent cinq cents piastres s'il voulait seulement répondre en deux mots à une certaine question délicate. Elles n'avaient pas fini d'exposer leur affaire que le Dr Bardy, se levant indigné, leur disait de passer la porte. Le cas, pourtant, n'était pas grave ; pour cinq cent piastres aujourd'hui, beaucoup de médecins ne se feraient pas scrupule de répondre à une pareille question. 

L'instruction publique n'a pas eu, dans notre pays, de partisan plus dévoué, de protecteur plus généreux ; elle a été, après la médecine, le principal objet de ses études et de son dévouement. Nommé Inspecteur des écoles en 1852, il a rempli les devoirs de cette charge avec un zèle et une intelligence qu'attestent ses nombreux écrits et discours. Que de jeunes gens appartenant à toutes les classes de la société lui doivent leur éducation ! 

Toutes les oeuvres qui avaient pour but d'instruire et de rendre le peuple meilleur et plus heureux trouvaient en lui un protecteur aussi ardent qu'éclairé. Comme il ne perdait jamais un instant, il trouvait le temps de tout faire, de s'occuper d'une foule de bonnes choses en dehors de sa profession. Bon écrivain, orateur agréable, fort instruit, il a écrit et parlé avec talent sur les sujets les plus variés, entre autres : la médecine légale ou jurisprudence médicale, la physique organique et inorganique, l'éducation des idiots et des imbéciles, les bienfaits de l'instruction publique, etc. 

La plus belle de ses oeuvres, la preuve la plus éclatante de son patriotisme, fut la fondation, à Québec, de la belle Société Saint-Jean-Baptiste. 

M. Ludger Duvernay avait, en 1834, à une époque de luttes et de dangers, jeté les fondements de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. 

En 1842, au lendemain de l'Acte d'Union destiné à nous perdre, le Dr Bardy crut avec raison que les Canadiens-français n'avaient pas moins besoin qu'en 1834 de s'unir pour recommencer le combat de la liberté. Le 19 juin de cette année, dans une nombreuse assemblée [...] au faubourg Saint-Roch, le Dr Bardy démontrait la nécessité de fonder une grande association pour célébrer la Saint-Jean-Baptiste. Sa proposition fut acceptée avec enthousiasme ; on jeta immédiatement les fondations de la nouvelle société ; le Dr Bardy fut nommé président et M. Napoléon Aubin, l'un des fondateurs, vice-président. 

Quelques jours après, la Saint-Jean-Baptiste était célébrée pour la première fois dans les murs de Québec. La vieille cité de Champlain, couronnée de fleurs et de drapeaux, fut belle et joyeuse comme une fiancée le jour de ses noces : jamais elle n'avait paru si jeune. Une grand'messe des plus solennelles fut célébrée, et le sermon du jour fut prononcé par l'ex-abbé Chiniquy. On ne pouvait, dans le temps, choisir une voix plus éloquente. 

Après la messe, il y eut procession à travers les principales rues de la ville, au milieu d'une population enthousiaste ; et le soir, un banquet magnifique réunissait deux cents convives. [...] Les orateurs de circonstance furent : le Dr Bardy et MM. Cauchon, Chauveau, Belleau, Aylwin, Étienne Parent, Auguste Soulard et F. M. Derome. Inutile de dire, après avoir cité ces noms, que les discours furent éloquents. 

Ce fut un jour de joie et de gloire pour la Société Saint-Jean-Baptiste et pour son dévoué fondateur et président, le Dr Bardy. Pendant plusieurs années, la Société ne voulut pas avoir d'autre président. Le Dr Bardy vit avec fierté grandir et se développer, grâce à ses soins constants, à son travail persévérant, cette enfant chérie de son patriotisme. 

Mentionnons encore, parmi les oeuvres que Québec lui doit en grande partie, l'érection du monument de Sainte-Foy. 

On avait posé en 1855 la pierre angulaire de ce monument destiné à honorer la mémoire des braves soldats tombés dans la dernière bataille des plaines d'Abraham. Cinq ans après, en 1860, il n'était pas encore achevé, faute d'argent. Le Dr Bardy était alors redevenu président de la Société Saint-Jean-Baptiste. Il entreprit de compléter cet hommage de reconnaissance nationale et se mit à l'oeuvre avec l'activité et la persévérance qui le caractérisaient. Pendant trois ans, il écrivit, parla, mendia des souscriptions, devint importun même à force de sollicitations. Enfin, en 1863, il eut le bonheur de voir le couronnement de ses travaux, d'assister à l'inauguration du magnifique monument de Sainte-Foy, dans une démonstration publique et nationale à jamais mémorable. 
Le Monument des Braves, vers 1900.
(Source : Le Dr Pierre Martial Bardy,
sa vie, ses oeuvres et sa mémoire
;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Comme on le voit, le Dr Bardy était doué des qualités précieuses ― trop rares parmi nous ― qui constituent l'homme d'action. Il ne se bornait pas à écrire et à parler, à dire sur tous les tons qu'il fallait faire telle ou telle chose, mais il la faisait, il agissait. 

Il mena une vie active jusqu'au dernier moment, ménageant peu ses forces et sa santé. Il mourut le 7 novembre 1869, à l'âge de 72 ans, après avoir reçu les derniers sacrements avec ferveur et avoir fait des adieux touchants à sa famille et ses amis. 

Presque toute la presse du pays fit l'éloge de ses vertus et de son patriotisme, et le Dr Joseph Painchaud ― un autre bon citoyen ― jeta sur sa tombe, en guise de fleurs, les belles paroles qui suivent : 

« La Société vient de perdre un de ses plus dignes membres ; je perds, moi, mon intime ami ; il m'a rendu de grands services ; je ne l'ai pas abandonné durant sa longue et douloureuse maladie. [...] Le Dr Bardy a été tendre époux, bon père, bon citoyen, bon médecin et bon chrétien. Les pauvres pleureront sur sa tombe ; c'est un bel éloge. Je laisse à d'autres le soin de parler des fonctions publiques qu'il a remplies avec tant de zèle ».

De son premier mariage, le Dr Bardy avait eu sept enfants, dont l'un, le Dr Louis-Eusèbe Bardy, de Saint-Roch de Québec, mourut quelques semaines après son père. En 1840, il épousa en secondes noces Mlle Marie S. Lefebvre, de Saint-Vallier, et eut de ce mariage deux filles, dont la plus jeune, Mademoiselle Célina, est la seule survivante de tous les enfants du Docteur. 

Nous regrettons de ne pouvoir publier la lettre que Mademoiselle Bardy écrivait à une amie, quelques jours après la mort de son père. Si cette belle lettre fait l'éloge du défunt, elle fait aussi honneur à l'épouse et à la fille dévouée qui l'ont tant aimé ; elle montre qu'au patriotisme et à l'amour du bien, le Dr Bardy joignait ces aimables qualités qui rendent un homme cher à tous ceux qui le connaissent intimement ou qui vivent avec lui. 
Célina Bardy Valin (1843-1914)
 fille de Pierre Martial Bardy
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
« C'était, disait un journal anglais, un homme de la vieille école, gai, affable et hospitalier, dont l'esprit et les manières rappelaient les vieux gentilshommes français ». 

Enthousiaste, franc, ouvert, disant volontiers tout ce qu'il pensait, entreprenant, hardi comme tous les hommes d'action, il devenait un peu déclassé dans ses dernières années, à une époque où l'on commençait à n'admirer que les esprits froids, à accuser d'excentricité les coeurs enthousiastes.

Pourtant, c'est grâce à l'enthousiasme, aux nobles impulsions du coeur, que les hommes comme le Dr Bardy font de grandes et bonnes choses. Incompris quelquefois pendant qu'ils vivent, la postérité les venge en leur élevant des monuments. [...]

Extraits de l'article de L.-O. David publié dans : Le Docteur Pierre-Martial Bardy : sa vie, ses oeuvres et sa mémoire, compilation par l'abbé F. X. Burque, Québec, Presses de La Libre Parole, 1907, p. 249-263.

Le livre que la fille du Dr Bardy fit publier afin de 
rappeler son souvenir et qui est  devenu 
rarissime de nos jours. Il en reste toutefois un 
exemplaire que l'on peut se procurer en cliquant ICI
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

dimanche 12 novembre 2017

Paroles retrouvées de Jean Narrache

Émile Coderre, alias Jean Narrache (1893-1970)

Bien que ses oeuvres aient été produites il y a plusieurs générations et qu'il soit mort il y a près d'un demi-siècle, Jean Narrache est resté un nom familier chez les Québécois de tous âges, de nombreux jeunes d'aujourd'hui en ayant entendu parler au moins dans leurs cours de littérature au collégial. 

Jean Narrache est le nom de plume d'Émile Coderre, né à Montréal en 1893 et mort dans cette même ville en 1970, qui gagna sa vie comme petit pharmacien de quartier. 

Dès qu'il se manifesta en tant que poète au franc-parler populaire, les gens du peuple s'attachèrent à lui car ils se reconnaissaient dans les écrits et paroles de cet esprit caustique et solitaire qui ne s'en laissait accroire ni par les élites et coteries ― y compris littéraires ―, ni par les politiciens de tous bords, ni par les chapelles idéologiques quelles qu'elles puissent avoir été de son temps. On peut notamment l'entendre de vive voix ICI, alors qu'il donnait une chronique à la radio, en 1946. 

Pour approfondir nos connaissances sur la vie et l'oeuvre de cet écrivain aussi pittoresque que brillant, on peut aussi plonger dans l'excellente et passionnante biographie que Richard Foisy lui a consacrée et qu'il est encore possible de commander chez tout bon libraire : 


Richard Foisy est l'auteur de cette excellente
et captivante biographie de Jean Narrache,
publiée en 2015 (informations ICI).

Jean Narrache s'est donc surtout fait connaître pour avoir écrit et parlé ce qu'il est convenu d'appeler « le langage du peuple »
. Mais ce n'était nullement le fruit de la paresse intellectuelle (qui de toute façon ne produit que des fruits pourris) : cet écrivain consciencieux, qui était tout le contraire d'un médiocre, avait acquis une vaste culture littéraire et intellectuelle, qui servit de socle à la production de ses divers écrits et poésies, dont chaque vers était minutieusement ciselé, chaque ligne rigoureusement travaillée. Qu'on ne se demande pas pourquoi ses oeuvres, résultats d'un labeur si méticuleux, ont si bien su connaître le succès et même traverser le temps. 

Le fait que le « langage populaire » de Jean Narrache s'appuyait sur une  riche et ample culture est précisément ce qu'on constate de manière particulièrement frappante en parcourant l'entrevue que l'on peut lire ci-dessous, dans laquelle, en 1939, le poète se confie à une jeune journaliste littéraire alors au début de la vingtaine, Adrienne Choquette. On y trouve un enseignement qui conserve toute sa pertinence à notre époque où l'inculture et le nivellement par le bas, ces pestes qui tuent notre nation à petit feu, sont chéris et alimentés par les semi-lettrés qui nous tiennent lieu d'élites intellectuelles, ou par les démagogues incultes et analphabètes politiques (à la Rambo par exemple) qui se font passer pour les représentants du « peuple » qu'ils sont surtout voués à maintenir dans l'ignorance et l'assujettissement.

Il vaut aussi la peine, d'entrée de jeu, de découvrir qui était l'interlocutrice de Jean Narrache, Adrienne Choquette, une native de Shawinigan qui devint une écrivaine remarquable, ayant notamment été la principale précurseure au Québec de la nouvelle comme genre littéraire, mais qui est morte beaucoup trop tôt, à 58 ans, en 1973. Ces Glanures vous offrent donc ci-dessous, préalablement à l'entretien avec Jean Narrache, le texte d'un article publié dans le journal Le Soleil à l'occasion du décès d'Adrienne Choquette.

Depuis 1981, le Prix littéraire Adrienne-Choquette souligne d'ailleurs à chaque année l'excellence du travail d'un auteur québécois de nouvelles. On peut trouver assez aisément les oeuvres d'Adrienne Choquette en librairie d'occasion, quoique l'une des ses oeuvres, Laure Clouet, est disponible en format poche dans toute bonne librairie (informations ICI). 

Le dialogue entre Adrienne Choquette et Jean Narrache dont vous pouvez prendre connaissance ici-bas est donc paru en 1939, dans un recueil d'entretiens avec plusieurs autres écrivains québécois du temps, et dont le titre était Confidences d'écrivains canadiens-français, aux éditions du Bien Public, à Trois-Rivières. L'ouvrage fut réédité en 1976, trois ans après le décès de l'auteure, aux Presses Laurentiennes. Pour les intéressés, il en reste de rares exemplaires sur le marché, dont quelques-uns peuvent être commandés ICI

Compte tenu du fait que peu de gens connaissent les sources intellectuelles et littéraires de Jean Narrache, de même que l'existence de l'entretien qu'il accordait à Adrienne Choquette il y a plus de trois quarts de siècle, il devient donc possible de parler de « paroles retrouvées » puisqu'elles sommeillaient depuis tout ce temps dans un oubli quasi total. 


Donc, voici ces Paroles retrouvées de Jean Narrache, précédées d'une brève présentation de l'écrivaine qui les a recueillies, et qui, elle aussi, mérite qu'on se souvienne davantage d'elle : 

Adrienne Choquette (1915-1973)
(Source : quatrième de couverture de l'édition de 1976
de Confidences d'écrivains canadiens-français).

Mort d'Adrienne Choquette : 
le dernier mot d'un écrivain
(Le Soleil, 20 octobre 1973)


L'écrivain Adrienne Choquette, qui est décédée samedi dernier à Notre-Dame-des-Laurentides, a eu une carrière diversifiée, à la fois à la radio, en journalisme, comme écrivain de fiction et comme publiciste à l'emploi du gouvernement du Québec. 

Née en 1915 à Shawinigan, elle fit ses études au couvent des Ursulines de Trois-Rivières. En 1934, elle s'engagea au journal Le bien public, de Trois-Rivières. On la retrouve ensuite en 1937 au poste CHLN où elle produisit l'émission Variétés radiophoniques, ainsi que des radio-romans jusqu'en 1942. Cette année-là, elle commence à cumuler différentes fonctions telles celles d'animatrice, d'annonceur, de producteur et de responsable de la publicité à cette station de radio, jusqu'en 1948. 

C’est alors qu'elle entrera au ministère de l'Agriculture, à Québec, pour y occuper le poste de directrice et de publicitaire de la revue Terre et Foyer,  qu'elle occupera de nombreuses années. 

Elle fut amenée au cours de sa carrière à voyager un peu partout au Canada pour y prononcer des conférences sur la littérature et autres sujets d’intérêt. En 1939, elle a recueilli des Confidences d’écrivains canadiens-français qu'elle publia aux Editions du Bien Public, à Trois-Rivières. 

Elle attendra ensuite neuf ans avant de faire éditer, en 1948, un roman intitulé La coupe vide, aux Editions Pilon. Suivront en 1954 un recueil de nouvelles intitulé La nuit ne dort pas, aux éditions de l'Institut litté­raire de Québec, et enfin, Laure Clouet, roman qui est considéré comme son oeuvre maîtresse. Alors que son premier roman, La coupe vide, analysait le trouble que sème dans l'âme de quatre adolescents une femme séduisante, Laure Clouet révélait un monde contraire, celui du bouleversement qu'éprouve une vieille fille en découvrant l'amour réciproque que se portent deux jeunes mariés. 

Adrienne Choquette a de plus écrit plusieurs nouvelles et articles pour les revues et périodiques Amérique française, Les cahiers de l'Academie canadienne-française, Carnets viatoriens, Liaison et La revue dominicaine

Elle avait mérité le Prix David en 1954, avait été Grande Lauréate du Jury des Lettres en 1961, et recevait le premier prix du Salon du Livre de Montréal, en 1962, pour les oeuvres de fiction. Son roman Laure Clouet lui apporta la distinction dans cette catégorie. 

HOMMAGE 

Son amie, madame Simone Bussières, qui est l’exécutrice testamentaire de l'écrivain, a fait parvenir au Soleil cette semaine un court texte inédit d'Adrienne Choquette où elle se situait au plan de l’expression litté­raire. Nous le reproduisons ici : 

« À dix-huit ans, je rêvais d'écrire beaucoup de livres sans les signer. Non pas que mon nom inscrit sur la couverture gênât en quelque manière ma liberté d'expression, mais à cause du don total que représentaient à mes yeux la vie et l'oeuvre de l’écrivain. Je voyais celui-ci en effet comme le glorieux dépositaire de tous les sentiments humains dont il avait à répondre, de telle sorte que ses livres devinssent le bien commun où chaque homme, à son gré, puiserait sa part d'amour et d'espérance, de beauté et de connaissance. 
Je crois encore qu’un livre est d'abord et avant tout un accompagnement humain, que c'est là sa profonde justification. Mais l’écrivain m’apparait maintenant tel un mendiant parmi les mendiants ses frères ». ― Adrienne Choquette

Adrienne Choquette, vers la fin de sa vie.
(Source : Le Soleil, 20 octobre 1973)

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Entretien avec Jean Narrache

par Adrienne Choquette

L'ouvrage d'Adrienne Choquette dans
lequel est publiée l'entrevue ci-dessous
d'Émile Coderre, alias Jean Narrache.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Jean Narrache, dans les années 1920.
(Source : Jaimelefrancais.org)

Il paraît qu'il est désormais impossible de les séparer, car au dire même de Jean Narrache, « lui-même est si gueux qu'il n'a pas même une carcasse à lui tout seul ». Il partage donc non seulement la maison, la table et quelques amis d'Émile Coderre, mais on les voit maintenant dans le même vêtement et, mieux encore, dans la même âme ! Ça, me direz-vous, c'est un peu fort ! Mais non. Pour qui connaît ces magiciens réunis en un seul, c'est une bagatelle de rien du tout. Je ne vais pas me mettre en frais d'expliquer ce truc-là, par exemple, parce que si je suis forcée d'y croire, je ne suis pas tenue de le comprendre... vous comprenez ? 

Bonjour Monsieur Coderre

― Bonjour Mademoiselle. 

Je vous prie instamment de me dire à quoi vous attribuez votre vocation littéraire...

― Hum ! Je veux bien. Mais d'abord, est-ce que j'en ai une ?

Comment !

― Mais oui. Quand on ne parle pas en « tarmes », est-ce que la vocation littéraire, ça ne s'appelle pas tout simplement la manie de barbouiller du papier ? 

― Avec des théories pareilles, vous allez scandaliser vos admirateurs !

― C'est votre faute aussi. Pourquoi embarrasser un pauvre diable avec une question comme celle-là ! Voyez-vous, dans ma carcasse, nous sommes deux. Eh oui ! Jean Narrache est si gueux qu'il n'a pas une carcasse à lui tout seul !!! En tout cas, gentille curieuse, laissez-moi vous dire qu'Émile Coderre attribue sa vocation littéraire à... l'hérédité ! Du côté paternel, mes ascendants étaient des poètes et même des dramaturges. Ça vous étonne ?

Pas du tout. 

― Oui, ça vous étonne. Eh bien ! un jour que vous serez bien sage, je vous montrerai les cahiers de mon père où des poésies fleurissent à l'ombre des formules chimiques et des recettes de sirop pour le rhume ! 

― Je flaire déjà les chefs-d'oeuvre en question ! 

― Du côté maternel, mes ascendants étaient musiciens, voire même organistes. Vous avez sans doute entendu parler des Marchand, organistes à Trois-Rivières, à Valleyfield, à St-Jérôme, à Longueuil, à Champlain. Par ma mère, je suis lié à ces Marchand. Qui sait si je ne suis pas allié à Clément Marchand

Je parie qu'il en serait ravi ! 

― Jamais de la vie ! Ce brave Clément, quelle tuile ce serait pour lui de découvrir pareille catastrophe! ... J'aurais donc hérité de ces ascendants l'émotion artistique et le besoin d'exprimer cette émotion. Évidemment, si je remonte plus haut dans mon ascendance, j'arriverai à mes premiers parents et aux vôtres : Adam et Ève. Ces pauvres vieux ! n'ont-ils pas eux aussi senti l'émotion artistique et le besoin de l'exprimer ? Surtout, après que notre mère Ève se fut aperçue que le serpent lui avait fait des promesses de... député, et après que le bonhomme Adam se fut flanqué une indigestion de pommes vertes ! ... Quant à Jean Narrache, il naquit du heurt d'Émile Coderre, rêveur, songe-creux, romantique et romanesque, avec la réalité de la vie de tous les jours, avec la réalité froide comme le nez d'un chien. Lui aussi, le pauvre diable, il se sentit pris d'émotion artistique et d'émotion tout court à la vue de la misère de ses semblables et de la sienne. Il voulut donc exhaler sa plainte qui n'était en somme que l'écho de celle de milliers d'autres. 

Et Jean Narrache, en exhibant sa misère, a aussi jeté à ses frères malheureux son grand coeur d'apôtre avide de consoler...

― Si vous voulez. Mais parlons maintenant des maîtres de Coderre. Il y a trente ans, c'est-à-dire bien avant vous, Mademoiselle... dites ?

Rien ou presque : je me demandais si c'est à Jean Narrache ou Émile Coderre que je dois cette gentillesse gratuite sur mon âge...

― Jean Narrache n'a guère l'habitude de la galanterie, vous savez. Donc, Émile Coderre, il y a trente ans, trouvait comme les autres que Musset, Lamartine, Sully-Prudhomme, Verlaine, Samain, Rivoire, Rostand & al. étaient encore « bien portés ». Les poètes canadiens-français du temps s'en inspiraient bien plus que Leconte de Lisle dont ils se croyaient naïvement les disciples. Ces poètes français et les poètes canadiens-français d'alors et d'un peu plus tard, Jean Charbonneau, Lozeau, Ferland, Beauregard, Paul Morin et quelques autres furent les dieux de mon ciel. De ce premier contact naquirent, vers 1912, presque tous mes vers des Signes sur le sable... Mais vers 1914-15, je fis connaissance avec la vie, la vie réelle et avec Léon Bloy, d'Aurevilly, Jean Richepin (La Chanson des Gueux) et Jehan Rictus. Puis, je relus mieux Baudelaire, François Villon et... l'Ecclésiaste

L'Ecclésiaste ! Allons bon, mais qu'est-ce que l'Ecclésiaste vient faire ici ? 

― Ma chère enfant, c'est le plus moderne des écrivains... malgré son grand âge ! Vous en doutez ? Écoutez-le parler tout seul des gueux : "Laboravit pauper in diminutione victus, et in fine inops fit". Ma vieille bible française, traduction Lemaistre de Sacy, m'apprend que cela signifie :  « Le pauvre a travaillé sans avoir de quoi vivre et à la fin est tombé dans une extrême nécessité ». N'est-ce pas là de l'actualité dernier cri ? 

Je m'incline...

― Voyons la troisième question : « Quels sont, à votre avis, les écrivains morts ou vivants, français ou canadiens-français, qui ont fait école chez nous ? ». Mademoiselle, je vous avoue que j'ai bonne envie de vous dire que je n'ai pas d'avis !

Oh ! voilà qui m'avancerait à reculons ! Mais faites un effort, Monsieur Coderre, il le faut ! 

― Eh bien, alors, franchement, je ne vois pas à proprement parler de chefs d'école au Canada français depuis vingt ans. Nos poètes de valeur ne semblent pas avoir fait école, j'entends d'une façon sérieuse. Mais chacun d'eux a sa personnalité bien à lui et a su marquer notre littérature. Nommons au hasard des dates, des âges et des valeurs respectives : Paul Morin, René Chopin, Albert Ferland, Lozeau, Robert Choquette, Desrochers, l'inimitable et si profondément poète Jovette (au fait c'est la plus poète de tous et de toutes !). Clément Marchand et, tout près de nous, Roger Brien qui cherche encore sa voie ! Ah ! j'oubliais Blanche Lamontagne et plus loin, le douloureux Émile Nelligan. Vous me pardonnerez de ne pas me pâmer devant certaines fausses barbes. Mais paix à leurs cendres ! 

Il y a aussi les romanciers...

― Parmi nos romanciers canadiens-français, j'entends nos romanciers de métier, en oublierais-je beaucoup en ne vous nommant que Claude-Henri Grignon, Harry Bernard, Jean-Charles Harvey, Léo-Paul Desrosiers, Michelle Le Normand et Louis Hémon ! Ah ! oui, ajoutez ce bon Damase Potvin et l'auteur tout nouveau de Menaud Maître Draveur. Oui ! et puis Moïsette Olier dont je viens de relire Étincelles. Je ne vous dis rien des auteurs français ; ils sont trop nombreux et puis, je laisse cela aux autres qui continueront cette enquête ! 

Parlez-moi donc de vos lectures, Monsieur Coderre.

― Bien sûr ! D'abord, je tâche de lire tous les bons auteurs français modernes, surtout ceux qui sont de l'Académie des Goncourt et ceux qui ne sont pas de l'Académie française. Ces derniers, sauf exceptions, me donnent la crampe. Je lis tout pêle-mêle, Mauriac, Bloy, Daudet, Giraudoux, Duhamel, Rachilde, Noailles, Rostand, Guillaume Apollinaire, Jacob, Richepin, Rictus, etc. Puis, je retourne aux éternels vieux bouquins qu'on relit sans cesse sans jamais se lasser : Racine, Corneille, La Fontaine, celui des Contes et Nouvelles. Je comprends que c'est celui des Fables aussi, mais chacun son goût ! Et puis il y a toujours le pôvre escholier François Villon, et Lesage, et Ronsard, et d'Aubigny, et Brantôme quoi ! Et que d'autres ! D'ailleurs, à mon âge, comme dirait l'autre, on ne lit plus, on relit ! Ah ! et puis, il y a les auteurs américains : Mark Twain, Edgar Poe, Sinclair Lewis, Dreisler, Van Loon & al. Puis les Anglais : Oscar Wilde, Browning, Swinburne, Bernard Shaw, Wells. Inutile de mentionner le papa Shakespeare et Milton, Roger Bacon et Samuel Pepys ; ça, c'est inévitable. 

Vous êtes sûr de n'oublier personne que vous regretterez de n'avoir nommé dès que j'aurai tourné les talons ? 

― Justement, j'ai omis de mentionner que je lis le bottin de Bell Téléphone et même La Presse. Inutile de vous dire que je lis Le Bien Public, Le Mauricien et même Le Nouvelliste ; c'est une chose entendue. D'ailleurs, Mademoiselle, je me résume en vous disant que je lis tout, sauf mes propres livres. 

C'est bizarre. Et pourquoi donc ? 

― Voyons, est-ce qu'un pâtissier va se mettre à manger ses propres tartes ? Et quel hôtelier ne va pas dîner chez un de ses confrères quand il veut prendre un bon repas ? 

Quitte à se dire en revenant qu'il eût mieux mangé chez lui...

― Cela peut arriver, en effet !

Entretien tiré de : Adrienne Choquette, Confidences d'écrivains canadiens-français, Trois-Rivières, Les Éditions du Bien Public, 1939, p. 49-53.
Jean Narrache, par Jean Palardy,
dans l'édition originale de
Quand j'parl' tout seul (1932)

Jean Narrache, vers 1960.
(Source : Histoire du Plateau Mont-Royal)

Dédicace de Jean Narrache dans son livre Histoires du Canada. On y lit :
«À mon ami et client
Ovila Marcouiller, de Charette,
avec mes remerciements,
Jean Narrache.
Dans ce livre, je parle des bleus, des rouges... et même des
carreautés ! J'espère que cela vous amusera. J. N. »

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Quatre parmi les livres de Jean Narrache : Histoires du Canada (1937) ; Bonjour les gars (1948) ;
J'parle tout seul quand Jean Narrache (1961) ; Jean Narrache chez le diable (1963). 

(Cliquer sur l'image pour l'arandir)
Cette édition récente d'une anthologie d'oeuvres
de Jean Narrache est disponible dans toute
bonne librairie. Pour informations, cliquer ICI

Notice parue dans la page nécrologique de La Presse, 
le 9 avril 1970. On remarque que le décès est annoncé
après que les funérailles aient eu lieu. De plus, il ne semble 
pas que les journaux firent alors d'autre mention de la disparition 
de l'écrivain, qui, vu son caractère peu friand des éloges 
vénaux, surtout quand ils sont funèbres et viennent de coteries, 
a probablement tenu à ce que son décès ait lieu sans 
aucune publicité ni « fla-fla », comme il aurait sans doute dit.