lundi 22 juin 2015

Notre premier Premier ministre avait le sens des vraies valeurs



Ayant été le premier à exercer la fonction de Premier ministre du Québec, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau est néanmoins l'un des moins connus parmi la liste de nos trente-et-un premiers ministres. Il devrait pourtant être l'un des premiers à mériter notre estime et notre reconnaissance.

Pour vous présenter sommairement la contribution de Chauveau à notre société, je vous renvoie à ce qu'écrivait Hélène Sabourin dans la captivante et, à bien des égards, touchante biographie qu'elle a dédiée à ce personnage de notre histoire, l'un de nos rares politiciens dont le titre d'« honorable » est loin de sonner faux :

«Premier ministre du Québec de 1867 à 1873, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau crée et dirige un ministère de l'Instruction publique - le tout premier au Canada. Les esprits éclairés l'appuient, mais il se heurte à l'intégrisme catholique et à l'intransigeance anglo-protestante.

Plus idéaliste qu'on ne l'a prétendu et, paradoxalement, plus pragmatique, Chauveau se révèle d'une remarquable détermination à faire valoir sa conception d'une éducation ouverte et permanente, et à y engager l'État.

À partir de 1855, Chauveau devient Surintendant de l'Éducation du Bas-Canada. Ce bourgeois bibliophile, amoureux des livres depuis l'enfance, ne veut pas que la culture soit l'attribut d'une classe sociale : il la veut pour tous et fait en sorte que le ministère de l'Instruction publique soit aussi un ministère de la Culture.

Poète, romancier, essayiste et journaliste, il écrit des discours remarquables et laisse une immense correspondance révélatrice autant de l'homme que de son siècle : un monde y revit et, s'y découvre un P.-J.-O, Chauveau complexe et beaucoup plus attachant qu'on ne l'a laissé croire.»

J'ai la chance de posséder deux volumes ayant fait partie de la bibliothèque personnelle de Chauveau, de même qu'un exemplaire dédicacé de son ouvrage L'instruction publique au Canada. Sur la page de dédicace, on peut lire, écrit de la main de Chauveau : «À Soeur St-Gabriel, avec mes bons souvenirs et l'expression de ma reconnaissance pour tout ce qu'elle a fait pour ma chère Éliza».

L'Éliza en question était la fille de Chauveau, qui était décédée peu avant. Elle faisait partie de la Congrégation des Soeurs de Notre-Dame. Chauveau lui était très attaché et ce deuil lui fut très pénible.

Mais il y quelque chose de frappant sur cette page que voici (cliquez sur l'image pour l'agrandir):
(Collection Daniel Laprès)

On remarque que l'année de publication est 1876. Donc cela faisait alors trois ans que Chauveau avait été Premier ministre du Québec. Mais Chauveau met en relief non pas le fait qu'il ait occupé le sommet du pouvoir politique québécois, mais plutôt ce qui semble avoir été son véritable titre de fierté, celui d'«ancien ministre de l'Instruction publique dans la province de Québec». Il omet carrément le titre d'ex-Premier ministre.

Cela montre à quel point l'éducation du peuple aura été la grande passion de P.-J.-O. Chauveau. Il s'y dévoua en assumant tous les risques que cela supposait à l'époque, dont l'ostracisation et les attaques parfois sournoises et diffamatoires de la part des éléments ultramontains radicaux dirigés par le fanatique et obscurantiste évêque de Montréal, Ignace Bourget, que Chauveau s'efforça de contrecarrer avec quelques alliés politiques et amis, y compris des prêtres éclairés et ouverts comme l'abbé Jean-Baptiste Verreau ou le cardinal-archevêque de Québec Élzéar Taschereau (car, en effet, il faut l'admettre, les membres du clergé n'étaient pas tous des ennemis de l'éducation, de la culture et des sciences. Comme ceux-là, Chauveau était un catholique sincère, mais il avait le fanatisme en horreur).

On peut même affirmer, à la lumière des faits entourant la vie politique de Chauveau, qu'il n'aura accepté le poste de Premier ministre du Québec, qu'il n'avait pas du tout cherché à conquérir et dont la plupart des attributs l'ennuyaient considérablement, que pour mieux assurer des assises solides à l'éducation du peuple québécois et au rayonnement de sa culture.

Chose certaine, l'engagement de P.-J.-O. Chauveau en faveur de l'accès à l'éducation et à la culture pour le plus grand nombre de ses compatriotes, de même que son peu d'attirance pour les apparats du pouvoir et la vaine gloriole qui l'accompagne, montrent bien que ce grand homme d'État avait le sens des valeurs à la bonne place.

À notre époque où celui qui occupe le poste de Premier ministre du Québec, un destructeur de nos libertés et servile valet de l'obscurantisme nommé Philippe Couillard, se situe aux antipodes de la générosité et du dévouement qui animaient Chauveau à l'égard du peuple dont les destinées lui furent confiées, la fréquentation des écrits et des oeuvres de notre premier Premier ministre a de quoi nous rendre un peu moins cyniques à l'égard de la politique. D'ailleurs, Chauveau, c'était notoire, était tout sauf fortuné, contrairement à un Couillard avide de paradis fiscaux, de relations d'affaires plus que douteuses, et aussi de juteux émoluments versés par un régime barbare et ultra-arriéré, l'Arabie saoudite. En somme, les vraies valeurs de Chauveau, à l'opposé des «vraies affaires» de Couillard.

Soulignons enfin que, comme on le découvre dans le tome 2 des Lettres à ses enfantsLouis-Joseph Papineau a écrit à propos de Chauveau : «On trouve en lui patriotisme et français bien purs, comme peu d'autres plumes savent l'exprimer en Canada».

Puissions-nous donc être de plus en plus nombreux à trouver chez P. J. O. Chauveau une source d'inspiration, sinon d'espoir. Notre Québec en a cruellement besoin.

P.-J.-O. Chauveau, quelques mois avant son décès.  

Chauveau est inhumé dans la Chapelle des Ursulines, dans le Vieux-Québec. On peut y voir ce monument commémoratif accroché au mur de la chapelle :


Biographie de P.-J.-O. Chauveau signée Hélène Sabourin, aux éditions Leméac : 

Un recueil de deux textes inédits de P.-J.-O. Chauveau : 



vendredi 19 juin 2015

«Donner un sens à la montagne»


Ci-dessus le mont Yamaska, vu à partir de la ferme, celle de la famille Dubreuil, où j'ai passé les principales années de mon enfance, à Saint-Dominique de Bagot.

C'est donc ce paysage qui a constamment accompagné cette période matrice de mon caractère et de ma nature profonde, tout en conservant depuis pour moi une sorte d'attraction apaisante, et ce. d'autant plus que je sais que des générations de mes ancêtres Laprès, dont plusieurs reposent au cimetière de Saint-Pie au pied du mont, ont gravité autour de cette imposante colline qui fait partie des Montérégiennes.

L'an dernier, je découvrais avec bonheur un livre paru en 1936, Le front contre la vitre, la plus belle oeuvre écrite, je crois, d'Édouard Montpetit, qui fut l'un des moteurs de l'expansion chez nous des sciences économiques et sociales. Son grand combat était celui de notre « reconquête économique », ce qui ne l'empêcha pas, toutefois, d'éprouver un grand intérêt pour des valeurs autres que strictement pécuniaires ou matérielles. Il ne se limitait donc pas à une stricte vision comptable de la réalité, aussi important cela puisse-t-il être.

L'auteur me touche particulièrement lorsqu'il évoque nos magnifiques Montérégiennes, dans un chapitre où il appelle à dépasser l'apprentissage par les seuls manuels, ce qui, affirme-t-il avec raison, ne peut qu'assécher l'esprit et faire oublier la singularité tant personnelle que nationale de l'existence. C'est en s'appuyant sur un sublime écrit consacré aux Montérégiennes par le botaniste Marie-Victorin, qui fut l'un de nos plus importants scientifiques, que Montpetit énonce son plaidoyer contre l'apathie et l'insipidité généralisées, des maux dont, de nos jours encore, souffre la société québécoise.

À votre tour, goûtez, appréciez ces pages aussi sublimes qu'émouvantes :

« Un pédagogue, parlant devant des pédagogues, disait avec sérénité : « On nous demande d'observer; mais enfin, Messieurs, qui donc observe tant que cela? ». Ce propos authentique, tenu sans l'ombre d'un sarcasme, marque la limite où nous a menés le manuel, le point de bifurcation vers l'espace irréel où s'accomplit notre destinée.

[...] L'absence d'observation apparaît dans la pauvreté de nos réactions devant la nature. « Quelle belle lune! Le beau lac! Les jolies fleurs! Le bel oiseau! »  Allons-nous au-delà? L'élan de notre coeur se borne à ces abstractions qui manifestent universellement notre ignorance des sons, des couleurs, des reliefs, et de leur enivrante harmonie. 

[...] « Donner un sens à la montagne ». Voilà ce dont il s'agit: donner un sens à la terre et à l'histoire. Le détail, recueilli avec patience et piété, nous y conduira, tous les détails et pas seulement celui qui traduit l'activité politique, tous les détails qui expriment notre humanité. 

[...] « Donner un sens à la montagne ». Notre vallée, qui paraît monotone à l'Européen, est enrichie du mouvement que lui communiquent les collines montérégiennes. Leur nom les rattache au Mont-Royal que Jacques Cartier baptisa. Nous les voyons, différentes selon que notre course nous entraîne: depuis Hochelaga, au moment de franchir le Saint-Laurent, depuis le vaste horizon que commande Saint-Sulpice, du tournant de Laprairie ou de la courbe du bassin de Chambly. Dans la brume matinale, elles gardent longtemps une douceur laiteuse, promesse d'un beau jour. Par vent d'est, quand l'atmosphère se purifie avant la pluie, ou dans les prenantes incrustations des soirs d'été, elles précisent leurs contours empourprés.

Que sont-elles? Pourquoi ces roches dures, ramassées comme des pachydermes au repos dans la brousse, s'alignent-elles vers le sud? Un manuel que j'ai vite épuisé n'en dit rien. Les géologues sont naturellement plus précis. Ces « montagnes », comme on les appelle parce qu'elles paraissent élevées par rapport à la plaine, unie tout autour d'elles, sont des témoins du milieu du drift glaciaire, aplani par une mer aujourd'hui disparue.

Interrogeons Marie-Victorin qui sait dégager les images de l'exactitude des choses :  
Quelques-unes des Montérégiennes, vues depuis le «Pain de sucre» du mont Saint-Hilaire. On aperçoit d'abord le Rougemont, puis à sa gauche, au loin, le Yamaska, de même qu'à droite, la silhouette volcanique du mont Saint-Grégoire. (Cliquer sur l'image pour l'agrandir).
"Au temps effroyablement lointain où l'humanité ne vivait encore que dans la pensée de Dieu, où notre vallée laurentienne était un bras de mer agité de tempêtes, une suite d'ilôts escarpés émergeaient, comme d'immenses corbeilles de verdure, sur l'eau déserte et bleue.

Les soulèvements de l'écorce ayant chassé les eaux océanes ne laissèrent au creux de la vallée que la collection des eaux de ruissellement, et les ilôts apparurent alors sur le fond uni de la plaine alluviale comme une chaîne de collines détachées, à peu près en ligne droite, et traversant toute la vallée depuis le massif alléghanien jusqu'à l'île de Montréal. Ce sont : le Mont-Royal, le Saint-Bruno, la montagne de Beloeil, Rougemont, Sainte-Thérèse, Saint-Pie, Yamaska et d'autres encore, dont l'ensemble forme ce que les géologues, habituellement moins heureux dans leurs désignations, ont appelé les « Montérégiennes ». Ce nom si bien sonnant mérite de passer de la langue scientifique à la langue littéraire, si tant est qu'il y a lieu de faire cette distinction. 

Bubons volcaniques, bavures volcaniques marquant une ligne de faiblesse dans l'écorce de la vieille planète, les Montérégiennes ont résisté mieux que les argilites environnantes à l'inéluctable érosion qui remodèle sans cesse la face de la terre. Elles s'élèvent maintenant au-dessus de la grande plaine laurentienne, modestes d'altitude, mais dégagées de toutes parts et commandant d'immenses horizons.

Le Mont-Royal et sa nécropole, les petits lacs clairs du Saint-Bruno, les prairies naturelles et les pinières de Rougemont, ont chacun leurs charmes particuliers, mais la montagne de Beloeil semble avoir toujours été la favorite des poètes, des artistes et, en général, des amants de la nature. 

On resterait ici longtemps [sur le sommet du mont Saint-Hilaire] ! On voudrait voir le soleil entrer, au matin, en possession de son domaine, voir la nuit venir par le même chemin et prendre sa revanche ! On se reporterait facilement au temps où toute cette plaine n'était qu'une seule masse houleuse de feuillages, parcourue, le long des rivières, par des troupes de barbares nus. On verrait les chapelets de canots iroquois descendre rapidement sur l'eau morte; on verrait les beaux soldats du Roi de France, dans leurs barques pontées, monter sur le Lac Champlain, couleurs déployées. Sans doute, l'endroit où nous sommes était un poste d'observation, et pris par mon rêve, j'ai presque peur, en me retournant, de trouver debout sur le rocher quelque guerrier tatoué d'Onondaga appuyé sur son arc... !

[...] Toute cette humanité épandue qui marche dans les champs, qui gîte sous les toits, semble d'ici tranquille, silencieuse, appliquée d'après un plan préconçu et supérieur, à tisser cette immense tapisserie pastorale. Et cependant nous savons bien - puisque nous y étions il y a un instant à peine - que les passions éternelles y grouillent et s'y heurtent, que la haine y grimace, que l'amour y chante la divine chanson échappée au naufrage de l'Éden. 

Oui! au coeur de ces maisons-joujoux qui rient sous le soleil, il y a toute la pullulation des sentiments et des chimères, des joies et des peines, des langueurs et des chagrins, des amours et des haines. Les bébés, nés d'hier, dorment dans les berceaux; les vieillards qui mourront demain, tremblent dans leurs fauteuils à bras; les enfants, le rire aux lèvres, explorent le pays inconnu de la vie, les jeunes gens vivent pour la joie de vivre, et demandent à vieillir; les mères besognent au grand labeur de tendresse." 

Puis Édouard Montpetit de commenter le propos du grand botaniste : 

« Comme le manuel est loin et large ouvert le livre de la nature! On se récriera peut-être à l'accent poétique de l'homme de science; mais cet élan est assez généreux pour que chacun y puise sa part d'inspiration. Pas un mot, d'ailleurs, qui ne corresponde à la réalité. 

Ceux qui, du fameux « pain de sucre » ont regardé la plaine, revivent, dans l'évocation de Marie-Victorin, le spectacle qui les captiva un instant sans qu'ils y aient toujours mis la même curiosité. Désormais l'amour du pays a trouvé sa raison. Il naît de la connaissance qui se transforme en patriotisme. Tout s'éclaire. Quiconque a acquis ce sens du réel le garde. 

Je ne suis pas l'ennemi de la manifestation nationale qui, le vingt-quatre juin, promène sous les yeux de la foule notre gloire française, surtout depuis qu'on y fait passer un reflet d'art. Tout au plus y vois-je avec regret des gestes politiques et de la réclame. Mais ces allégories, c'est encore du manuel, du manuel illustré, ou des illustrations du manuel ; tandis que la leçon de la nature et du travail de l'homme, apprise et méditée sur place, chaque jour, chaque heure, s'infiltre dans l'âme et provoque une sympathie agissante, anime l'intelligence. 

Cette manière d'enseigner la nation sous la forme d'une « géographie cordiale », suivant le mot de Georges Duhamel, a pour nous une importance capitale si l'on veut bien s'élever jusqu'à la philosophie de notre destinée. [...] Pour connaître et aimer ce territoire que nous avons formé, qui est nôtre encore, rien ne vaut pour nos esprits latins, comme d'en pénétrer, par l'observation constante, la beauté et les traditions.» 

Tiré de : Édouard Montpetit, Le front contre la vitre, Montréal, éditions Albert Lévesque, 1936, p. 56-61. 

Édouard Montpetit

Marie-Victorin

jeudi 18 juin 2015

Rien de lumineux dans le Québec d'avant 1960 ?

Photo dédicacée de Wilfrid Pelletier ; 
(collection Daniel Laprès).

À en croire plusieurs parmi ceux qui nous tiennent lieu de prétendues élites, rien de lumineux n'aurait existé au Québec d'avant la soi-disant «Révolution tranquille». Avant 1960, nous n'aurions été que «Grande Noirceur», et depuis, que «société éclairée». Selon cette thèse, nous ne pouvions donc produire au Québec d'avant 1960 qu'inculture, ignorance et fermeture sur le monde.

Pourtant, quand on creuse notre histoire telle qu'elle fut vécue et, je dirais, habitée, on découvre dans le passé québécois une multitude de joyaux, de l'esprit et des arts, notamment. Car oui, des immenses créateurs, des artistes de stature mondiale, nous avons bel et bien su en en susciter, à partir du peuple qui trimait dur que nous étions.

À preuve, l'histoire de Wilfrid Pelletier, qui est né en 1896 à Montréal dans le quartier ouvrier et pauvre du «Faubourg à m'lasse», lequel constituait tout un milieu de vie populaire qui a été dévasté pour faire place à ce sommet de laideur absolue qu'est la désolante zone entourant - et incluant - l'édifice de Radio-Canada.

En parcourant le livre Propos et portraits, publié en 1940 par Mgr Olivier Maurault, alors recteur de l'Université de Montréal, j'ai découvert le captivant portrait que celui-ci faisait de Wilfrid Pelletier au moment de lui remettre un doctorat honoris causa. En lisant ça, on se dit que pour une société souvent dite de culs-terreux enténébrés, on pouvait quand même faire émerger de bien brillantes étoiles.

(On visionnera d'ailleurs avec intérêt le court-métrage de 28 minutes que l'ONF consacrait en 1960 à notre grand maestro. Pour le voir, cliquez ICI).

J'inaugure donc ces Glanures historiques québécoises en vous présentant ce qu'Olivier Maurault dit alors de cet enfant du «Faubourg à m'lasse» :


M. Wilfrid Pelletier

par Mgr Olivier Maurault


«M. Wilfrid Pelletier est né à Montréal en 1896. Il est donc bien des nôtres, et grâce à Dieu il est encore jeune.

Je n'ai pas à faire une biographie complète de notre nouveau docteur. Mais, comme nous voulons distinguer en lui aujourd'hui tout spécialement le musicien, on me permettra de rappeler rapidement sa belle carrière d'artiste.

Vous avez été précoce, monsieur. N'ai-je pas lu que, dès l'âge de six ans, vous jouiez de la grosse caisse dans une fanfare, et à neuf ans, du tambour dans un théâtre. Évidemment, vous aviez le sens du rythme ! Alliez-vous devenir tambour-major ? Non. Vous aviez à peine l'âge de raison que vous vous adonniez à l'étude du piano et de l'harmonie. Était-ce avec cette excellente madame Héraly, professeur remarquable qui aima son élève comme un fils ? Combien de temps ? Je ne sais !

En tout cas, vous avez continué avec Alexis Contant et Alfred Laliberté. Et à quinze ans, capable de lire la musique à première vue avec une facilité déconcertante, vous étiez déjà assez habile pour être sous-maître de choeur d'une compagnie montréalaise d'opéra, aujourd'hui disparue; et à 16 ans, vous gagniez le prix d'Europe de la province de Québec.

Nous sommes en 1912. Vous vous rendez à Paris où vous étudiez le piano avec Isidore Philipp, la composition avec Marcel Samuel-Rousseau, et le répertoire classique de l'opéra avec Camille Bellaigue. Et vous nous revenez.

C'est alors que je vous entendis pour la première fois. Vous étiez frêle, vous étiez blond - du moins c'est la couleur de mon souvenir - : vous ressembliez au portait que nos journaux donnent encore de vous; et vous jouiez extrêmement bien ! Quand vous accompagniez un chanteur, c'est vous que j'écoutais, parce que votre accompagnement, sans cesser d'être discret comme il convient, était d'une intelligence et d'une aisance parfaites. J'ajoute que votre talent d'accompagnateur ne nuisait en rien à vos dons de virtuose, grâce à votre personnalité très accusée. Et tous les amateurs de musique se réjouissaient de vous posséder, lorsqu'un jour, vous nous quittâtes !

New York, la ville dont les tentacules franchissent les frontières et même l'océan, vous avait touché et attiré. Vous aviez vingt ans. Vous en avez maintenant quarante et vous voilà de nouveau parmi nous. Le destin a de ces surprises. Qu'avez-vous fait dans ce laps de temps? Vous avez, je crois, beaucoup travaillé...

Quand on nous dit que vous avez fait le tour de l'Amérique avec la Compagnie Scotti ; que vous avez vous-même dirigé des représentations à Los Angeles, San Francisco et Détroit; que vous avez accompagné Madame Lily Pons dans une tournée; nous devinons déjà quelle dut être votre tâche. Nous la comprenons encore mieux, quand nous apprenons que vous avez préparé à paraître sur les scènes des solistes comme Caruso, Farrar, Bori, Martinelli, et Gigli, Melchior, Lily Pons, Tibett, de Luca, Alda, Jéritza, Schorr, Lorenz.

Évidemment, Monsieur, votre compétence ne faisait de doute pour personne. Dès lors, ne nous étonnons pas de votre constante ascension dans l'institution où votre activité se manifestait si heureusement. Entré au Metropolitan Opera comme assistant de Pierre Monteux, chef d'orchestre du répertoire français, vous devenez en 1930 secrétaire du directeur de la maison, Monsieur Gatti-Casazza, et assistant du premier chef d'orchestre. Depuis l'accession de M. Edward Johnson à la gérance du «Metropolitan», vous avez été promu de diverses manières : devenu vous-même chef d'orchestre, vous avez assumé la direction des concerts dominicaux; vous voici maintenant chargé de conduire les principales représentations lyriques et l'on vient de vous nommer membre du jury qui examine les candidats au «Metropolitan».

Au milieu de vos succès et des jouissances d'art qui les accompagnaient, votre esprit se tournait vers votre ville natale. Et vous attendiez comme un signal... Il vint.

Comment vint-il exactement? Je ne saurais le dire, car je ne connais pas, avec assez de précision, la genèse de l'association des Concerts Symphoniques de Montréal. Je souhaite qu'on nous la raconte aujourd'hui dans le détail. Ce que je sais, c'est que M. Athanase David, un jour de 1934, annonça à notre population la fondation de ces concerts. Jamais initiative ne vint plus à son heure : on l'a vu, par son étonnant succès. L'honorable ministre a beaucoup fait pour la culture générale dans cette province, pour le développement des arts en particulier: sa dernière fondation est comme la fleur de toutes les autres. Il vous en a confié l'organisation technique.

Vous vous y êtes consacré avec un entrain et un désintéressement qui vous honorent. Cet instrument subtil, complexe, humain, qu'on a mis entre vos mains, vous l'avez poli et assoupli. Vous l'avez si bien discipliné que d'autre après vous l'ont fait obéir à leur guise. Je vous regardais, hier, avec avidité, admirant la puissance du moindre de vos gestes, quand vous déchaîniez les cuivres et que vous les apaisiez; quand vous faisiez chanter les violons et que vous invitiez d'un signe les violoncelles à leur répondre; quand, à la manière d'un grand magicien, vous faisiez surgir des derniers rangs mystérieux de l'orchestre, des sonorités charmantes: chants d'oiseaux, son de cloches, ruissellements d'eau claire, pluies d'étoiles. Nous étions tous fascinés.

Et j'ai compris combien l'Université de Montréal répondrait au désir du public en vous décernant aujourd'hui un grade.

C'est pourquoi, mesdames et messieurs, je suis particulièrement heureux de proclamer M. Wilfrid Pelletier, chef d'orchestre du Metropolitan Opera de New York, qui fait grand honneur à notre ville dans la métropole des États-Unis, directeur artistique de l'Association des Concerts Symphoniques de Montréal, Docteur en musique honoris causa de l'Université de Montréal, avec tous les privilèges que ce grade comporte».

Tiré de : Mgr Olivier Maurault, Propos et portraits, Montréal, Éditions Bernard Valiquette, 1940, p. 257 à 261.

Exemplaire des mémoires de Wilfrid Pelletier dédicacé par lui et son épouse ;
(collection Daniel Laprès).