vendredi 19 juin 2015

«Donner un sens à la montagne»


Ci-dessus le mont Yamaska, vu à partir de la ferme, celle de la famille Dubreuil, où j'ai passé les principales années de mon enfance, à Saint-Dominique de Bagot.

C'est donc ce paysage qui a constamment accompagné cette période matrice de mon caractère et de ma nature profonde, tout en conservant depuis pour moi une sorte d'attraction apaisante, et ce. d'autant plus que je sais que des générations de mes ancêtres Laprès, dont plusieurs reposent au cimetière de Saint-Pie au pied du mont, ont gravité autour de cette imposante colline qui fait partie des Montérégiennes.

L'an dernier, je découvrais avec bonheur un livre paru en 1936, Le front contre la vitre, la plus belle oeuvre écrite, je crois, d'Édouard Montpetit, qui fut l'un des moteurs de l'expansion chez nous des sciences économiques et sociales. Son grand combat était celui de notre « reconquête économique », ce qui ne l'empêcha pas, toutefois, d'éprouver un grand intérêt pour des valeurs autres que strictement pécuniaires ou matérielles. Il ne se limitait donc pas à une stricte vision comptable de la réalité, aussi important cela puisse-t-il être.

L'auteur me touche particulièrement lorsqu'il évoque nos magnifiques Montérégiennes, dans un chapitre où il appelle à dépasser l'apprentissage par les seuls manuels, ce qui, affirme-t-il avec raison, ne peut qu'assécher l'esprit et faire oublier la singularité tant personnelle que nationale de l'existence. C'est en s'appuyant sur un sublime écrit consacré aux Montérégiennes par le botaniste Marie-Victorin, qui fut l'un de nos plus importants scientifiques, que Montpetit énonce son plaidoyer contre l'apathie et l'insipidité généralisées, des maux dont, de nos jours encore, souffre la société québécoise.

À votre tour, goûtez, appréciez ces pages aussi sublimes qu'émouvantes :

« Un pédagogue, parlant devant des pédagogues, disait avec sérénité : « On nous demande d'observer; mais enfin, Messieurs, qui donc observe tant que cela? ». Ce propos authentique, tenu sans l'ombre d'un sarcasme, marque la limite où nous a menés le manuel, le point de bifurcation vers l'espace irréel où s'accomplit notre destinée.

[...] L'absence d'observation apparaît dans la pauvreté de nos réactions devant la nature. « Quelle belle lune! Le beau lac! Les jolies fleurs! Le bel oiseau! »  Allons-nous au-delà? L'élan de notre coeur se borne à ces abstractions qui manifestent universellement notre ignorance des sons, des couleurs, des reliefs, et de leur enivrante harmonie. 

[...] « Donner un sens à la montagne ». Voilà ce dont il s'agit: donner un sens à la terre et à l'histoire. Le détail, recueilli avec patience et piété, nous y conduira, tous les détails et pas seulement celui qui traduit l'activité politique, tous les détails qui expriment notre humanité. 

[...] « Donner un sens à la montagne ». Notre vallée, qui paraît monotone à l'Européen, est enrichie du mouvement que lui communiquent les collines montérégiennes. Leur nom les rattache au Mont-Royal que Jacques Cartier baptisa. Nous les voyons, différentes selon que notre course nous entraîne: depuis Hochelaga, au moment de franchir le Saint-Laurent, depuis le vaste horizon que commande Saint-Sulpice, du tournant de Laprairie ou de la courbe du bassin de Chambly. Dans la brume matinale, elles gardent longtemps une douceur laiteuse, promesse d'un beau jour. Par vent d'est, quand l'atmosphère se purifie avant la pluie, ou dans les prenantes incrustations des soirs d'été, elles précisent leurs contours empourprés.

Que sont-elles? Pourquoi ces roches dures, ramassées comme des pachydermes au repos dans la brousse, s'alignent-elles vers le sud? Un manuel que j'ai vite épuisé n'en dit rien. Les géologues sont naturellement plus précis. Ces « montagnes », comme on les appelle parce qu'elles paraissent élevées par rapport à la plaine, unie tout autour d'elles, sont des témoins du milieu du drift glaciaire, aplani par une mer aujourd'hui disparue.

Interrogeons Marie-Victorin qui sait dégager les images de l'exactitude des choses :  
Quelques-unes des Montérégiennes, vues depuis le «Pain de sucre» du mont Saint-Hilaire. On aperçoit d'abord le Rougemont, puis à sa gauche, au loin, le Yamaska, de même qu'à droite, la silhouette volcanique du mont Saint-Grégoire. (Cliquer sur l'image pour l'agrandir).
"Au temps effroyablement lointain où l'humanité ne vivait encore que dans la pensée de Dieu, où notre vallée laurentienne était un bras de mer agité de tempêtes, une suite d'ilôts escarpés émergeaient, comme d'immenses corbeilles de verdure, sur l'eau déserte et bleue.

Les soulèvements de l'écorce ayant chassé les eaux océanes ne laissèrent au creux de la vallée que la collection des eaux de ruissellement, et les ilôts apparurent alors sur le fond uni de la plaine alluviale comme une chaîne de collines détachées, à peu près en ligne droite, et traversant toute la vallée depuis le massif alléghanien jusqu'à l'île de Montréal. Ce sont : le Mont-Royal, le Saint-Bruno, la montagne de Beloeil, Rougemont, Sainte-Thérèse, Saint-Pie, Yamaska et d'autres encore, dont l'ensemble forme ce que les géologues, habituellement moins heureux dans leurs désignations, ont appelé les « Montérégiennes ». Ce nom si bien sonnant mérite de passer de la langue scientifique à la langue littéraire, si tant est qu'il y a lieu de faire cette distinction. 

Bubons volcaniques, bavures volcaniques marquant une ligne de faiblesse dans l'écorce de la vieille planète, les Montérégiennes ont résisté mieux que les argilites environnantes à l'inéluctable érosion qui remodèle sans cesse la face de la terre. Elles s'élèvent maintenant au-dessus de la grande plaine laurentienne, modestes d'altitude, mais dégagées de toutes parts et commandant d'immenses horizons.

Le Mont-Royal et sa nécropole, les petits lacs clairs du Saint-Bruno, les prairies naturelles et les pinières de Rougemont, ont chacun leurs charmes particuliers, mais la montagne de Beloeil semble avoir toujours été la favorite des poètes, des artistes et, en général, des amants de la nature. 

On resterait ici longtemps [sur le sommet du mont Saint-Hilaire] ! On voudrait voir le soleil entrer, au matin, en possession de son domaine, voir la nuit venir par le même chemin et prendre sa revanche ! On se reporterait facilement au temps où toute cette plaine n'était qu'une seule masse houleuse de feuillages, parcourue, le long des rivières, par des troupes de barbares nus. On verrait les chapelets de canots iroquois descendre rapidement sur l'eau morte; on verrait les beaux soldats du Roi de France, dans leurs barques pontées, monter sur le Lac Champlain, couleurs déployées. Sans doute, l'endroit où nous sommes était un poste d'observation, et pris par mon rêve, j'ai presque peur, en me retournant, de trouver debout sur le rocher quelque guerrier tatoué d'Onondaga appuyé sur son arc... !

[...] Toute cette humanité épandue qui marche dans les champs, qui gîte sous les toits, semble d'ici tranquille, silencieuse, appliquée d'après un plan préconçu et supérieur, à tisser cette immense tapisserie pastorale. Et cependant nous savons bien - puisque nous y étions il y a un instant à peine - que les passions éternelles y grouillent et s'y heurtent, que la haine y grimace, que l'amour y chante la divine chanson échappée au naufrage de l'Éden. 

Oui! au coeur de ces maisons-joujoux qui rient sous le soleil, il y a toute la pullulation des sentiments et des chimères, des joies et des peines, des langueurs et des chagrins, des amours et des haines. Les bébés, nés d'hier, dorment dans les berceaux; les vieillards qui mourront demain, tremblent dans leurs fauteuils à bras; les enfants, le rire aux lèvres, explorent le pays inconnu de la vie, les jeunes gens vivent pour la joie de vivre, et demandent à vieillir; les mères besognent au grand labeur de tendresse." 

Puis Édouard Montpetit de commenter le propos du grand botaniste : 

« Comme le manuel est loin et large ouvert le livre de la nature! On se récriera peut-être à l'accent poétique de l'homme de science; mais cet élan est assez généreux pour que chacun y puise sa part d'inspiration. Pas un mot, d'ailleurs, qui ne corresponde à la réalité. 

Ceux qui, du fameux « pain de sucre » ont regardé la plaine, revivent, dans l'évocation de Marie-Victorin, le spectacle qui les captiva un instant sans qu'ils y aient toujours mis la même curiosité. Désormais l'amour du pays a trouvé sa raison. Il naît de la connaissance qui se transforme en patriotisme. Tout s'éclaire. Quiconque a acquis ce sens du réel le garde. 

Je ne suis pas l'ennemi de la manifestation nationale qui, le vingt-quatre juin, promène sous les yeux de la foule notre gloire française, surtout depuis qu'on y fait passer un reflet d'art. Tout au plus y vois-je avec regret des gestes politiques et de la réclame. Mais ces allégories, c'est encore du manuel, du manuel illustré, ou des illustrations du manuel ; tandis que la leçon de la nature et du travail de l'homme, apprise et méditée sur place, chaque jour, chaque heure, s'infiltre dans l'âme et provoque une sympathie agissante, anime l'intelligence. 

Cette manière d'enseigner la nation sous la forme d'une « géographie cordiale », suivant le mot de Georges Duhamel, a pour nous une importance capitale si l'on veut bien s'élever jusqu'à la philosophie de notre destinée. [...] Pour connaître et aimer ce territoire que nous avons formé, qui est nôtre encore, rien ne vaut pour nos esprits latins, comme d'en pénétrer, par l'observation constante, la beauté et les traditions.» 

Tiré de : Édouard Montpetit, Le front contre la vitre, Montréal, éditions Albert Lévesque, 1936, p. 56-61. 

Édouard Montpetit

Marie-Victorin