lundi 17 août 2015

Armand Lavergne : «Pour sauver nos droits, il faut combattre et se sacrifier»


Député, tribun très populaire et ardent défenseur de la cause nationale des Québécois de la fin du 19e siècle jusqu'à sa mort en 1935, Armand Lavergne est de nos jours presque complètement oublié. Il est vrai que quelques rues québécoises, dont l'une à Montréal, portent son nom, de même qu'une école et un centre d'hébergement, mais bien peu parmi les gens qui fréquentent ces institutions, ou même qui y travaillent, savent de qui il s'agit. Sic transit gloria mundi.

Pourtant, au début des années 1900, ses discours politiques faisaient accourir les foules et il était reconnu comme un intrépide champion des droits de la «race» canadienne-française (avis aux bien-pensants ignares et politiquement corrects susceptibles de s'étrangler d'indignation : à l'époque, le terme de «race» n'avait strictement rien à voir avec son sens d'aujourd'hui, il signifiait essentiellement «nationalité»). 

Le 10 août dernier, je suis allé visiter la tombe de Lavergne, au cimetière de Saint-Christophe d'Arthabaska. Cette tombe, qui fut durant quelques temps un lieu de pèlerinage nationaliste, contient également les restes de ses parents, Joseph Lavergne et Émilie Barthe, celle-ci étant reconnue par les historiens comme ayant été l'amante de l'ancien premier ministre fédéral Wilfrid Laurier ; plusieurs croient même qu'Armand Lavergne serait le fils naturel de Laurier. Y est aussi inhumé le grand-père maternel de Lavergne, le Patriote de 1837, écrivain et journaliste Joseph-Guillaume Barthe

J'ai voulu faire cette visite parce qu'il y a déjà un certain temps que je m'intéresse à Lavergne, que je vois comme une espèce de héros tragique, car ce champion des combats pour le peuple auquel il appartenait, et qui était adulé de lui, est assez rapidement devenu ignoré par ce même peuple. Lavergne n'était certes pas sans défauts, mais ses qualités l'emportent grandement sur ceux-ci : intégrité irréprochable, rejet de toute forme de complaisance ou de collusion, attachement indéfectible aux principes, idéaux et valeurs qui l'animaient, fidélité inébranlable au peuple québécois, Lavergne n'était pas du genre à se laisser acheter ni vendre. 

Sur le monument funéraire de Lavergne, oeuvre du sculpteur Émile Brunet et qui est située à quelques pas de la tombe du peintre Suzor-Côté, se trouve une inscription riche d'évocation : «Pour sauver nos droits, il faut combattre et se sacrifier», tel que Lavergne l'avait proclamé à maintes reprises alors que les droits de notre nationalité étaient menacés. 

Monument d'Armand Lavergne au cimetière Saint-Christophe d'Arthabaska.
Photo : Daniel Laprès

Ce thème reste d'une saisissante actualité, particulièrement à l'heure où Philippe Couillard est en train de détourner notre propre État contre nos droits et nos intérêts, comme le montrent son ignoble et liberticide projet de loi 59 et sa volonté d'imposer une immigration aussi massive qu'outrancière dont les conséquences ne peuvent qu'aboutir à noyer l'élément québécois de souche française qui a défriché ce pays et construit cette société libre, accueillante et démocratique, et dont les fondements sont maintenant menacés par le gouvernement Couillard comme ils ne l'ont jamais été depuis 1867.

Mais en même temps, bien que ce soit avec une infinie tristesse, il nous faut admettre que l'idée même de se sacrifier, et même de combattre pour sauver nos droits, est devenue carrément insolite dans le Québec d'aujourd'hui. Depuis trop longtemps, on nous a appris à aborder et à concevoir notre pays, le Québec, en fonction de ce qu'il peut donner à nos egos individuels et de sa capacité à combler nos besoins matériels, et pas du tout en fonction de ce que l'on peut, chacun de nous, lui donner pour qu'il puisse se réaliser et se projeter dans l'avenir. 

Ce nombrilisme infantile, que l'on retrouve chez les québécophobes de souche campés dans une droite économique désincarnée et anti-patriotique, mais qui se masque également derrière de pieux airs soi-disant progressistes qui se traduisent néanmoins en de déprimants «Je veux ! Donnez-moi ! Tout m'est dû !», risque de nous anesthésier suffisamment pour permettre aux Philippe Couillard de ce monde de mener à terme leur saccage de notre identité, de notre histoire, de notre culture et de nos valeurs. D'ailleurs, une certaine gauche, celle de Québec Solidaire ou d'un Gabriel Nadeau-Dubois, ne manque jamais les occasions d'apporter son concours empressé à un tel saccage, sous prétexte de lutter contre un imaginaire et prétendu «repli identitaire», cela tandis que les replis identitaires des «Autres», y compris les coutumes les plus obscurantistes, arriérées et misogynes, ne trouvent que grâce à leurs yeux englués dans le politiquement correct.

Se dévouer pour la patrie est donc devenu une idée loufoque et passée de mode aux yeux des bien-pensants insipides qui caquettent des torrents de platitudes et d'insignifiances dans les institutions d'enseignement et dans les médias. 

Mais bon, je suis de ceux qui croient que ce sont les Armand Lavergne qui ont raison, et ce n'est certainement pas le désert de l'esprit et la désolante médiocrité des blablateux semi-lettrés qui nous tiennent lieu d'élites intellectuelles et sociales qui me feront changer de point de vue. 

Pour mieux connaître le parcours d'Armand Lavergne, et notamment pour percevoir un peu de la verve, de l'esprit et du panache qui étaient les siens, on lira avec profit ces extraits d'une brève présentation qu'en fit sur son site web l'auteur Alain Bergeron :  

«Dans l'euphorie d'une fin de session, à Québec, les députés s'apprêtent à entonner l'Ô Canada. «Allons, chantez-nous donc Le Petit Navire», leur lance Armand Lavergne.

Le politicien a de la verve, de l'esprit, du panache. [...] À l'esprit et à la répartie facile, il ajoute l'emphase déclamatoire. Parlant en faveur des Canadiens français persécutés en Ontario, il déclare aux "Iroquois d'aujourd'hui" (les Anglais) : «Tuez-nous et vous mangerez le coeur de notre race pour vous donner du courage. Il y en aura assez pour tous vous autres !»

Tout au long de son parcours politique, on retrouve une constante : l'amour de sa «race» et de sa langue, qu'il a toujours défendues. Le politicien nationaliste insuffle une certaine fierté à ses compatriotes du temps qui en ont bien besoin. Homme d'opposition, il est incapable de se soumettre aux directives d'un parti politique. N'a-t-il pas refusé d'apprendre l'anglais lorsqu'il fréquentait le Séminaire de Québec, au grand désespoir de Wilfrid Laurier, un ami de la famille ?

Officier de milice, ses principes lui interdisent de participer à la Première guerre mondiale qui se déroule a l'extérieur du Canada. À ceux qui lui affirment que ce conflit est celui de la liberté et de la justice, il rétorque : «Ce n'est pas dans les tranchées des Flandres que nous irons conquérir le droit de parler français en Ontario». Au Parlement d'Ottawa, on va jusqu'à exiger un procès pour haute trahison, Lavergne devant être ...fusillé à l'aube ! 

En 1899, cet élève brillant, mais indolent, entreprend des études en droit à l'Université Laval de Québec. Très tôt, son don d'élocution de manifeste. Dès l'âge de 19 ans, il participe à des campagnes électorales, sous la bannière libérale. L'émergence d'Henri Bourassa, aux propos résolument nationalistes, le séduit.

Admis au Barreau en juillet 1903, il ouvre un bureau d'avocat en novembre à Québec, pour ensuite se transporter à Montmagny. Dans cette ville, il dirigera le journal Le Courrier de Montmagny.

En 1904, élu à 23 ans député libéral fédéral de Montmagny, Armand Lavergne semble vouloir s'affranchir de l'influence de Laurier. En décembre de la même année, il épouse Georgette Roy. Le couple n'aura pas d'enfants.

En 1905, il se range du côté de Bourassa pour tenter de préserver les droits de la minorité française dans les nouvelles provinces de l'Alberta et de la Saskatchewan.

Laurier l'expulse du parti libéral en janvier 1907. Armand Lavergne abandonne son mandat fédéral et oriente son action vers la scène provinciale, où il est élu député de Montmagny en 1908.

En juillet 1910, il force littéralement le gouvernement libéral du Québec à adopter un texte de loi qui oblige les entreprises de services publics à s'adresser en français leurs clients. C'est la Loi Lavergne.

S'il est reporté à son poste en 1912, il s'ensuit pour lui, à partir de 1917,  une période difficile sur le plan politique alors qu'il encaisse, coup sur coup, quatre revers aux élections fédérales et un aux élections provinciales. En cours de route, en octobre 1924, il passe dans les rangs conservateurs. C'est sous cette couleur, en juillet 1930, poussé par la vague conservatrice, qu'il retournera à Ottawa à titre de représentant du comté de Montmagny.

En septembre, âgé de 50 ans, il est choisi vice-président de la Chambre des Communes.[...] Il donne son appui au mouvement Jeunes-Canada, formé de jeunes nationalistes qui reprennent ses idées de jadis. Il leur confie la barque qu'il a mise à l'eau vingt-cinq ans plus tôt : «Qu'ils la fassent parvenir au port, pavillon au vent, saluée par les canons des citadelles ennemies». 

Puis il se penche sur son passé et entreprend d'écrire ses souvenirs. Cet ouvrage, dont le titre est Trente ans de vie nationale, sera publié aux éditions du Zodiaque le 15 mars 1935, soit dix jours après son décès des suites d'une pneumonie.»

LE MYTHE LAURIER DÉFONCÉ


Outre cette brève présentation que vous venez de lire, j'ai cru utile, afin de vous permettre de mieux pénétrer les idées et les combats d'Armand Lavergne, de transcrire pour vous certains passages particulièrement éclairants de Trente ans de vie nationale, le volume devenu rarissime de ses mémoires.  



Ce que Lavergne y révèle sur Wilfrid Laurier est du plus haut intérêt. En effet, ce personnage passe encore aux yeux de plusieurs comme l'un des grands défenseurs de la nationalité canadienne-française, alors qu'en réalité, comme l'indique Lavergne, Laurier aura essentiellement et ignominieusement trahi ses compatriotes de langue française, qui pourtant le voyaient comme leur plus grand leader, voire comme leur vengeur et leur sauveur. 

Il vaut aussi la peine de souligner le fait que, vu son histoire familiale et compte tenu de la proximité affective de Lavergne par rapport à Laurier, Lavergne n'aura pas la moindre complaisance à l'égard de Laurier dès le moment où il se sera rendu compte de la réalité peu reluisante du personnage, et ce même si Laurier lui a ouvert toutes grandes les portes du prestige et de la gloire. Il y a certainement là matière à respect, sinon à estime, envers Armand Lavergne, car, de nos jours pas plus que dans ce temps-là, on ne voit pas souvent quelqu'un faire preuve d'un tel courage moral et d'une telle fidélité à ses convictions, et cela au prix de dures ruptures personnelles et de ce qui s'ensuivait en termes de perte d'opportunités et d'avantages. 

Découvrez donc à votre tour comment Armand Lavergne défonce le mythe Laurier : 

«Laurier venait d'arriver au pouvoir, battant le gouvernement conservateur qui conduisait le pays depuis près de vingt ans. La lutte s'était faite sur la question des écoles du Manitoba ; elle était bien de nature à passionner les esprits, à enflammer la jeunesse. 

Je n'entreprendrai pas de refaire ici toute l'histoire de cette malheureuse affaire, dont nous souffrons encore, mais il est nécessaire d'en dire quelques mots afin d'expliquer l'état d'âme des jeunes gens de mon temps, et le mien aujourd'hui. 

Le Manitoba, entré dans la Confédération en 1870, avait obtenu, grâce aux énergiques revendications des Bois Brûlés, ainsi que se nommaient les Métis, et grâce au gouvernement provisoire de Louis Riel, une constitution calquée sur celle du Québec. Égalité des langues, écoles confessionnelles, c'est-à-dire catholiques et protestantes, lisez en pratique françaises ou anglaises. 

Tout alla bien jusqu'au jour où l'immigration, y apportant une énorme majorité contre l'élément français, le gouvernement libéral de Greenway abolit et l'usage du français et les écoles confessionnelles. 

De cette violation du droit et de la constitution, il y eut recours aux tribunaux et appels au Conseil Privé par l'élément français devenu la minorité. 

En 1896, après de longues péripéties, une considérable agitation : le gouvernement conservateur d'Ottawa, ayant négligé ou refusé d'exercer son droit de désaveu au sortir d'une crise ministérielle, s'était reconstitué, ayant à sa tête Sir Charles Tupper, et présentait à la Chambre une loi dite loi réparatrice

Que ferait Laurier, chef du parti libéral, en grande majorité anglais, mais Canadien de langue française lui-même et catholique ?

Pour ceux qui ne le connaissaient pas, il ne pouvait y avoir aucun doute, son chemin était clair et son devoir tout tracé. Il ne pourrait refuser d'apporter son appui à une mesure destinée à rendre justice aux siens, à empêcher la violation des droits constitutionnels de la minorité, mesure réclamée avec instance par celle-ci. [...]

D'un autre côté les loges orangistes s'agitaient, délaissant le parti conservateur, dont elles avaient été jusque-là les alliées fidèles, et faisaient une violente campagne contre la minorité française. 

Depuis 1887, le parti libéral, avec Honoré Mercier, avait habilement, et non sans raison, exploité la pendaison de Riel. Si Laurier et les libéraux du Québec appuyaient le gouvernement, la faction orangiste était réduite à une infime minorité. [...]

Peu d'hommes ont le charme et le magnétisme de Laurier. [...] Doué d'une éloquence très élevée, tenant plus du parlementaire que du tribun, il était devenu, à la démission d'Edward Blake, le chef reconnu de tout le parti libéral fédéral. Les Anglais eux-mêmes servaient avec enthousiasme et confiance sous ce jeune chef d'une autre origine et d'une autre religion que les leurs. Ceux-là mêmes du côté adverse l'avaient surnommé «l'orateur à la langue d'argent». 

Quelles étaient au juste ses convictions et ses principes ? On ne pouvait l'approcher sans l'aimer, sans subir sa séduction, mais il disait lui-même : «Je flotte dans l'air ambiant», et comme tout libéral, il croyait à l'opportunisme. «Le temps est un grand maître» était un de ses dictons favoris. 

[...] Le côté national ne le frappait pas [...]. Pour moi, Laurier regrettait sincèrement que nos pères, en 1760, n'eussent pas capitulé complètement et que nous ne fussions pas devenus Anglais. Dans cette âme noble et élevée il y avait une admiration profonde et presque naïve pour la richesse. «Oh ! les Anglais, répétait-il souvent, ils ont su faire de l'argent». Et cela disait tout - et c'est curieux, car il était désintéressé et généreux à l'excès. 

Il avait appris leur langue, qu'il parlait mieux qu'eux, malgré une légère trace d'accent français dont il ne put jamais, à son grand regret, se débarrasser. Il s'était formé à l'école de leurs philosophes et de leurs historiens. 

[...] Il connaissait peu notre histoire, toute la merveilleuse épopée d'avant la conquête ne l'avait guère intéressé. [...] Il avait pour sa race un mépris sympathique et hautain, ne reniant pas complètement la légende absurde qui lui donnait une ascendance écossaise, qui faisait dériver son nom de Laurier de celui de Laurie, et que son prénom Wilfrid ne contredisait pas absolument. [...]

De plus, il était impérialiste dans l'âme, croyant à la fédération de l'Empire, et combien de fois, dès ma tendre enfance, ne l'ai-je pas entendu me dire : «Si j'étais toi, mon ambition serait d'aller siéger à Westminster». 

Pour le moment il était l'idole de sa race et le maître incontesté de son parti. De plus, son prestige devenait immense chez les Anglais. 

Pour nous, qui ne l'analysions guère, il incarnait tous nos rêves, tous nos espoirs. Laurier au pouvoir, Laurier premier ministre, commandant les destinées du Canada, c'était la revanche de 1760, la fin de toutes nos humiliations, de tous nos malheurs. Nous ne voyions pas plus loin et ne raisonnions pas au delà. 

Il ne devait pas se passer bien des années avant que je ne découvrisse l'erreur que nous faisions et la grande illusion qui faussait notre jugement. Ce fut surtout le jour où un de mes collègues à Ottawa, Anglais et protestant, pas très sympathique aux Canadiens d'origine française, me déclarait brutalement : «C'est une bonne affaire d'avoir un premier ministre français ; il est le sucre qui entoure la pilule que nous n'aurions pas osé vous faire avaler autrement». 

Mais en cette année-là (1896), nous ne croyions qu'à Laurier... qui pourtant venait de se prononcer en Chambre contre la loi réparatrice, en ayant demandé le renvoi à six mois, ce qui, dans l'argot parlementaire britannique, signifie la mort sans phrase. Sa formation libérale lui avait permis d'inventer, avec l'appui unanime des Orangistes [...], la doctrine des droits provinciaux en matière d'éducation, malgré la cause 93 du pacte fédéral, qui protège les minorités contre la tyrannie de la majorité. Il promettait bien, il est vrai, de régler à l'amiable la question par la conciliation ; mais il avait poussé le cri dangereux de «Hands off Manitoba !» 

Et nous assistions à ce spectacle étrange d'un premier ministre anglais et protestant, appuyé par une Chambre en majorité anglaise et protestante, présentant une loi pour remédier aux griefs d'un groupe français et catholique, pour lui faire rendre ses droits constitutionnels les mieux garantis, mais spoliés, et combattu violemment par une opposition ayant à sa tête un Français catholique. 

Cela est plus à l'honneur de nos compatriotes anglo-saxons qu'au nôtre ; ils nous l'ont fait sentir depuis et, ma foi ! en toute justice, ils n'ont pas eu absolument tort. Cette faute de 1896 fut une des pires de notre histoire, elle est la genèse et la cause de tout ce qui s'est passé depuis. 

[...] Malgré Laurier et l'alliance combinée des libéraux canadiens-français et des orangistes, la loi réparatrice fut votée en seconde lecture. Mais le parlement se mourait et, en peu de semaines, il devait, son terme de cinq ans étant expiré, se dissoudre de par la seule échéance de la date. 

En attendant, commença contre la loi réparatrice, de la part des libéraux, une campagne d'obstruction fantastique qui devait aboutir, malgré les séances sans arrêt, nuit et jour, à la fatale journée de la dissolution et aux élections. Ce but atteint, la bataille s'engagea avec une violence inouïe. [...] 

Nous étions aveuglés par notre foi absolue en Laurier. Celui-ci avait pourtant, fidèle à l'opportunisme, commencé à prêcher dans les provinces anglaises l'autonomie provinciale la plus complète en matière d'éducation, rappelant par son attitude les souvenirs les plus tristes des Clear Grits avec George Brown, c'est-à-dire les libéraux anglais et francophobes. 

Il est vrai qu'au Québec le ton changeait étrangement ! «Avez-vous plus confiance à un Anglais protestant comme Tupper, pour défendre nos droits, qu'à un Canadien français et catholique ? Je réglerai par la conciliation cette question avec mon ami Greenway» (sic).  Et même, il ajoutait comme je l'ai entendu moi-même à Saint-Roch, au milieu d'un enthousiasme délirant : «Si je ne réussis pas par la conciliation, je passerai une loi réparatrice plus complète et rendrai pleine et entière justice à mes compatriotes du Manitoba». 

Le tour était joué ! Et le soir du vote, Laurier était premier ministre, grâce à la presque totalité (54 sur 65) des sièges de la province de Québec. 

L'Ontario «fanatique et protestant», tant de fois dénoncé par les libéraux au Québec, malgré les appels aux pires préjugés, avait donné une majorité en faveur de la loi réparatrice. 

[...] Au soir du 23 juin 1896, j'étais, avec toute la jeunesse, dans le parfait ravissement. Effacée, la honte de la conquête ; effacé, l'abaissement de la race française en Amérique. Laurier premier ministre, c'était la revanche de 1760 et l'âge d'or commençait pour la patrie canadienne française. 

Il fallut déchanter et en bien peu de temps. 

Les négociations au sujet du Manitoba avec le gouvernement Greenway venaient d'aboutir. «La pleine et entière justice» dont parlait Laurier sombrait en une misérable demi-mesure, qui ne déguisait que bien tristement la plus lamentable des capitulations. 

[...] Les nôtres ont parfois payé bien chèrement les honneurs qui les ont couronnés, et qui ont été si onéreux à la race. [...] La grande iniquité était consommée, et bien rares furent les protestations qui s'élevèrent dans la province. 

[...] Laurier, au sommet de sa gloire et de sa popularité, s'était embarqué pour Londres, où il allait représenter le Canada à la Conférence Impériale. Parti simple Wilfrid Laurier et, comme il disait, «démocrate jusqu'à la semelle», il devait revenir « Sir Wilfrid Laurier», chevalier de Saint Michel et de Saint Georges. 

La terre anglaise réveilla-t-elle sa fierté britannique ? Son impérialisme latent s'enthousiasma-t-il devant les gloires de Westminster ? Qui sait ?  [...] Son succès personnel fut grand en Angleterre, phénoménal. Son port distingué, le charme de sa personne, l'emprise de son éloquence avaient conquis tous ceux qui le virent ou l'entendirent. 

Décoré par la reine, honoré par les grandes universités de Cambridge et d'Oxford, [...] Laurier, qui aimait les honneurs, l'uniforme et quelquefois le panache - quand c'était le sien qui flottait au vent -, se laissa-t-il emporter par l'enthousiasme ou, comme Numa Roumestan, «par les idées qui viennent en parlant» ? 

Je croirais plutôt que, sincèrement impérialiste, et de plus ne sachant trop comment reconnaître que lui, fils de la «race inférieure», il fût à la tête d'un pays en majorité anglo-saxon, il exprima, pour cette fois, et avec joie, le véritable fond de sa pensée. [...] Depuis ma tendre enfance, je le connaissais comme un impérialiste à tout crin et un anglomane convaincu».  

Tiré de : Armand Lavergne, Trente ans de vie nationale, Montréal, Les éditions du Zodiaque, 1935, p. 63-81

COMMENT ON SE MÉRITE LE RESPECT DES ANGLAIS 

Plus loin dans ses mémoires, Armand Lavergne raconte l'épisode d'une visite qu'il a faite à Winnipeg, et au cours de laquelle lui et son compagnon d'armes Paul-Émile Lamarche furent reçus avec tous les égards par les élites anglaises dont ils étaient pourtant les plus redoutables et farouches adversaires. Ceci montre très clairement que le respect se gagne en se tenant debout et non en rampant, une leçon qui reste très certainement valable et pertinente de nos jours :  

«Au mois d'avril de cette même année, un grand banquet était organisé à Winnipeg en l'honneur du premier ministre [du Manitoba] Roblin ; on décidé d'y envoyer une délégation de Québec. J'en faisais partie, mais les membres principaux étaient l'honorable sénateur Beaubien et les députés fédéraux Rainville, Paquet et Paul-Émile Lamarche

Ce dernier avait été [...] un des protestataires les plus actifs contre l'iniquité du Kéwatin. Chose étrange ! Ce fut Lamarche et moi, qui, sur le train, fûmes invités à prendre la parole au banquet. 

Celui-ci fut l'un des plus considérables auxquels il m'ait été donné d'assister. Les convives, au nombre de cinq mille, étaient divisés en trois salles de l'hôtel Royal Alexandra ; et, quoique ce fût un banquet conservateur et que la question du Kéwatin saignât encore, que celle du Manitoba fût mal cicatrisée, nous décidâmes, Lamarche et moi, de dire toute notre pensée. 

Et jamais, au cours de ma vie publique, ai-je reçu une ovation, ou plutôt trois ovations, comme celles qui accueillirent mes paroles, ce soir-là, dans trois salles. Ah ! pauvre nous, frappons-nous la poitrine ! Quel mea culpa nous avons à faire. Nous blâmons le fanatisme des Anglais quand c'est notre propre lâcheté qui est cause de toutes nos humiliations. 

Lamarche me dit la même chose, quand à la réception que lui firent ces Anglais conservateurs. Et il était pourtant, aux Communes, le chef des rebelles. 

Le lendemain nous devions traverser à Saint-Boniface, honorer les martyrs. Nous nous acquittâmes de ce devoir en [...] déposant une couronne, au nom des Canadiens-Français, sur la tombe de Louis Riel. Celui-ci au moins préféra la mort au déshonneur. 

Notre geste fut commenté avec éloges par la presse de Winnipeg, même la plus fanatique ordinairement. 

Quelques-un de nos compagnons de voyage n'avaient pas osé passer la rivière Rouge [afin de rejoindre la communauté française à Saint-Boniface]. On devine que c'était ceux qui avaient lâché sur l'affaire du Kéwatin. Ils subirent ainsi une double humiliation, puisqu'ils n'osaient pas affronter leurs compatriotes canadiens-français ou métis, et que, la veille, les Anglo-Canadiens les avaient ignorés complètement, ne réclamant pour leur fête que Lamarche et moi. 

Les lâches n'ont jamais eu de prestige auprès des Anglais.» 

Tiré de : Armand Lavergne, Trente ans de vie nationale, Montréal, Les éditions du Zodiaque, 1935, p. 215-217.

En conclusion de ses mémoires, en page 224, Armand Lavergne se demande : 

«Comment ai-je agi ? Ai-je fidèlement servi mon pays et les miens, et suis-je resté fidèle aux principes que l'on m'avait enseignés, à la doctrine que j'avais faite mienne, et, avec d'autres plus grands que moi, prêchée à mes compatriotes, comme étant celle du salut national ? »

Au vu et au su du parcours de cet homme de convictions, de fidélité et de courage, nous pouvons certes répondre à Armand Lavergne que oui, il a fidèlement servi son pays et les siens, et aussi que oui, il est bel et bien resté fidèle aux principes et idéaux qui l'animaient. 

Serait-ce rêver en couleurs que d'espérer qu'il y en ait au moins quelques-uns, alors que le Québec en a si cruellement besoin, qui sachent s'inspirer d'un Armand Lavergne et s'engager dans les nécessaires combats qu'appelle la sauvegarde de nos droits plus menacés aujourd'hui que jamais ? 

La question reste ouverte. À chacun de nous d'y répondre. 

Recueil d'écrits d'Armand Lavergne paru en 1968 aux éditions Fides.