dimanche 2 août 2015

Napoléon Legendre, ou l'esprit fait chronique


Depuis quelques années, je trouve mes plaisirs de lecture essentiellement - pour ne pas dire uniquement - dans les écrits des chroniqueurs, polémistes, écrivains et autres scribouilleurs du Québec d'avant les années 1960, particulièrement ceux de la deuxième moitié du 19e siècle.

J'admets que c'est là une chose assez paradoxale de la part d'un éditeur de mon espèce qui publie des auteurs de notre époque et bien vivants, mais c'est surtout faute des moyens matériels requis pour rééditer les trésors et perles dont sont remplis nos vieux livres québécois. Faire revivre en les rééditant les écrits de ces nombreux hommes et femmes d'esprit qui ont marqué les diverses périodes de notre histoire est pour moi une sorte de rêve inaccessible. Faute de pain on se contente de la galette, donc je me contente de les faire connaître sans que cela ne me coûte un sou, en l'occurrence grâce au présent blogue. 

Pourquoi j'affectionne tellement plonger dans les écrits de ces auteurs qui pour la plupart sont effacés de notre mémoire collective ? Je dirais que la principale raison est qu'ils possédaient une denrée devenue rarissime de nos jours : de l'esprit. Et ce, quelles que fussent les camps auxquels ils adhéraient dans les combats politiques et idéologiques qui faisaient rage en leur temps.

Par exemple, j'éprouve un attachement profond, je dirais même une affection de type sentimental, pour nos brillants libres-penseurs anticléricaux, qui à mon avis n'avaient rien à envier aux Lumières européennes : Honoré Beaugrand, Arthur Buies, Louis Fréchette, Aristide Filiatreault, Robertine Barry, Éva Circé-Côté, et bien d'autres encore dont la verve cinglante et la vivacité de leurs intelligences font ma joie. 

Mais je ne me plais pas moins à lire leurs adversaires, dont l'ultraclérical Jules-Paul Tardivel, que je tiens pour un fou furieux, un arriéré pathologique et un illuminé, mais qui savait fort bien écrire, nulle ligne issue de sa plume n'étant ennuyeuse. Par exemple, la lecture de ses Notes de voyage est captivante au point où, en lisant la description qu'il fait de sa montée à pied du Vésuve, on se sent soi-même essoufflé et suant à grosses gouttes sous les chauds rayons du soleil d'Italie. Idem pour ses écrits polémiques qui, bien que défendant des thèses que je considère être d'un ridicule inouï, sont d'un panache et d'une fougue qui font plaisir à lire.  

Un plaisir de lecture, je viens d'en avoir un autre, et un puissant, en parcourant les Échos de Québec, un recueil de chroniques publié en 1877 par Napoléon Legendre (1841-1907), un journaliste et écrivain qui a su faire preuve d'un esprit que je n'hésite pas à qualifier de prodigieux, car tout est vivacité dans son écriture simple, nette, accessible, pas prétentieuse pour deux sous. Aussi inconnu soit Legendre de nos jours, je le tiens néanmoins pour l'un des plus stimulants et intéressants de nos auteurs, toutes époques confondues. 

L'exemplaire des Échos de Québec que j'ai la chance de posséder est dédicacé par Legendre lui-même : 


Afin de vous permettre de goûter vous aussi à l'esprit qui rayonnait - et rayonne encore, je dirais - de la plume de Napoléon Legendre, j'ai cru bon transcrire certains extraits de ce précieux volume. 

D'abord, la pâte humaine étant ce qu'elle est, Legendre relevait un travers de notre humaine nature qui est loin d'avoir disparu depuis 1877 :  

«Ceux qui se plaignent le plus de leurs chefs deviennent, à leur tour, les chefs les plus despotiques ; et les écoliers les plus récalcitrants font, quand ils arrivent, les maîtres de salles les moins indulgents. 

Le malheur n'est rien quand il frappe les autres ; le bonheur est tout lorsque c'est le prochain qui en jouit. On fait semblant de mépriser la richesse et les honneurs tant qu'on ne les possède pas, et dès qu'on les obtient, on n'a plus assez de dédain pour la pauvreté qu'on prônait la veille».  (p. 20)

Dans l'extrait qui suit, on jurerait presque que Legendre nous emmène dans les studios des papoteux ineptes à la Christiane Charrette, Guy A. Lepage ou Marie-France Bazzo : 

«On ne se met pas l'esprit en tête comme on y pose un oeil de verre ; on ne retaille pas son intellect de la même manière qu'on peut charpenter de nouveau un physique mal tourné.  

Que de gens cependant exercent ce métier sur eux-mêmes ou sur les autres ! Les rues en regorgent, les places publiques en pullulent, les salons en sont encombrés. Ils sont bien vus partout, ils priment, ils règnent. Ils imposent ce respect qu'inspire le nombre, car ils ont la majorité. L'homme intelligent, refoulé vers quelque coin obscur, ose-t-il élever la voix en leur présence, un coup d'oeil superbe ou une parole mordante, applaudie d'avance, le fait rentrer dans son obscurité. Le médiocre a été charmant, l'autre est un ours : quelle affaire avait-il à sortir de sa tanière ?» (p. 112-113)

Tout en ayant été bien de son temps, Legendre nous introduit ensuite au coeur même de l'une des principales calamités intellectuelles de notre époque, c'est-à-dire ces péteux de broue insipides qui se donnent de gros airs artificiellement provocateurs et faussement insolents tout en se croyant plus brillants que la masse des autres mortels, mais dont le vide de leur pensée est abyssal, sans parler de leur inutilité culturelle et sociale. 

Fatalité du métier d'éditeur, il m'est d'ailleurs arrivé de publier au moins un de cette espèce aussi désagréable que les coquerelles, un sot prétentieux dont je tairai le nom par charité et à qui je fis l'aumône de lui donner la chance d'être publié une première fois (après que j'eusse dû plancher comme un forcené afin de rendre son écriture moins engluée dans un jargonnage universitaire imbuvable et mal digéré, en plus d'avoir dû expurger le texte de toutes sortes d'analogies sexuelles aussi grotesques qu'inutiles, le type semblant se prendre pour un Gainsbourg). Se pavanant depuis lors en brandissant vaniteusement le titre d'«essayiste» comme si nous étions en présence d'un Camus, et faisant de sa page Facebook un musée de photos de lui-même dans les poses les plus artificiellement "songées" ou l'exposant près d'un micro de quelque table-ronde académique des plus prestigieuses à ses propres yeux et à ceux des deux pelés et trois tondus qui devaient alors lui servir d'auditoire, ce fat individu se sera rapidement enflé la tête jusqu'à se révéler comme un blanc-bec graveleux et un pitoyable goujat qui, cela va de soi, est totalement dépourvu d'esprit et d'originalité, étant surtout du genre défonceur de portes ouvertes. 

Le portrait que fait Napoléon Legendre de cette engeance aussi inévitable que la pluie et aussi sotte que prétentieuse est quasi prophétique, et cela pas seulement pour ce qui est de mon blanc-bec graveleux : 

«Tout le monde maintenant se mêle d'écrire. Cependant, les idées manquent : c'est quand on a une feuille de papier blanc devant les yeux et une plume entre le pouce et l'index que cette vérité devient évidente. Il ne faut pas songer à ressasser du vieux, c'est du dernier commun ; on veut être original et on ne le peut pas : que faire ? 

On prend un terme moyen - que j'appellerais médiocre s'il n'était pas désastreux. Ne pouvant faire du nouveau dans les idées, on fait du neuf dans la manière de dire. On enfourche un âne vicieux que l'on prend pour un coursier plein de fougue : on fait jaillir des éclats de boue que l'on s'imagine être des éclairs ; on inonde les gens de gros mots, sous prétexte d'appeler les choses par leur nom. 

C'est ce qu'on appelle, de nos jours, le style vigoureux. C'est le style de ceux qui n'en ont pas. C'est le mot qui remplace l'idée : c'est le bruit qui cherche à se faire passer pour de la musique.» (p. 119-120)

Puis, s'en prenant à la tendance de certains à s'exprimer de manière superficielle et guindée à outrance, Legendre écrit ces lignes assez hilarantes : 

«On a beau dire, le naturel, dans la lettre comme dans la conversation, doit être la première et la principale qualité. Autrement, cela me fait toujours penser à mon domestique qui me dirait :

Le soleil est très beau, le ciel est sans nuage ;
Désirez-vous, Monsieur, maintenant, déjeuner ?

Pendant que je répondrais aussi poétiquement : 

Pas encore, merci ; je vais me promener, 
Et jouir de l'éclat de ce beau paysage. 

Voyons, est-ce que je ne serais pas le premier à me moquer de moi ? Et si vous vous mettiez de la partie de moquerie, aurais-je raison de me plaindre ?» (p. 150-151)

Enfin, Napoléon Legendre se montre de nouveau prophétique, mais là totalement, lorsqu'il expose cette maladie chronique des médias à multiplier démesurément le nombre de leurs chroniqueurs, à un point où un journal devient sans aucun intérêt tellement il se retrouve envahi par un caquetage assourdissant d'opinions qui, sauf de rares exceptions, se révèlent autant creuses que prévisibles en fonction de la chapelle de chacun de ces blablateux de service. Pour mesurer l'absurdité du nombre de chroniqueurs que peut contenir un seul média parmi d'autres qui souffrent du même mal, voyez ICI cette page du site du Journal de Montréal, où l'on constate d'emblée que le nombre de chroniqueurs a largement dépassé le seuil du ridicule.  

Donc, on pourrait, sans en changer ou en retirer un seul mot, envoyer ces lignes, écrites en 1877 par Napoléon Legendre, aux patrons des médias atteints de cette opinionite aiguë qui s'avère non seulement inutile, mais carrément nuisible à l'information : 

«Si vous croyez qu'il est facile, aujourd'hui, d'écrire une chronique, vous vous trompez. Ce n'est plus comme autrefois. 

Les chroniqueurs étaient rares et se comptaient. Une chronique était tout un événement. On la saluait comme un météore, ou comme la succession d'un oncle d'Amérique. Le grand-père en laissait tomber sa pipe; la mère laissait son thé refroidir, et la jeune fille s'endormait le soir en répétant le nom de l'heureux chroniqueur. On l'aimait, on le respectait, on le craignait même : c'était tout un personnage. Le journal qui était assez heureux pour l'imprimer voyait en une semaine doubler le nombre de ses lecteurs, de ses lectrices surtout : il était au moins certain d'être lu par les gens d'esprit. 

Hélas ! cet heureux temps n'est plus. Aujourd'hui, les chroniqueurs sont légion. Ils surgissent partout, ils sont le grand nombre. Or, comme il est de fait que dans ce monde, ainsi que dans toute grande réunion d'ailleurs, les gens d'esprit n'ont pas la majorité, il s'ensuit que le sel a abandonné la chronique, laquelle est devenue grosse, épaisse et lourde, d'élégante, fine et gracieuse qu'elle était jadis. 

Il y a bien encore, par-ci par-là, quelqu'un qui s'oublie jusqu'à faire une chronique spirituelle ; mais ces choses-là deviennent de plus en plus rares, et disparaîtront bientôt. 

Au reste, que voulez-vous ; si tout le monde adopte la même spécialité, il est clair que cette spécialité doit sauter. Supposons que tout les citoyens de Québec se fassent notaires : la profession coule. 

Il en est de même pour la chronique. Tout le monde s'y jette ; bien peu y réussissent». (p. 176-178)

Après ces quelques extraits, j'imagine que vous pouvez maintenant comprendre un peu mieux pourquoi je préfère lire des auteurs de l'époque et de la trempe d'un Napoléon Legendre...