dimanche 20 septembre 2015

Le politicien le plus estimable de l'histoire du Québec

Paul-Émile Lamarche (1881-1918)
Homme politique québécois,
défenseur de nos droits nationaux.

Il est très probable que vous ne connaissez pas, ou du moins que très peu, Paul-Émile Lamarcheet même que vous n'ayez jamais entendu parler de lui. 

Pourtant, cet homme politique né à Montréal en 1881 et mort à 36 ans seulement dans cette même ville, victime de l'épidémie de grippe espagnole ayant frappé le Québec en 1918, était d'une telle intégrité, d'une telle fidélité à ses principes et convictions, et d'un tel attachement aux droits et à l'identité de la nation canadienne-française - comme on nommait jadis la nation québécoise - qu'il se sera révélé comme l'homme politique le plus estimable que l'histoire québécoise aura produit. 

Mais encore faut-il, pour qu'il soit enfin reconnu comme tel, que l'on répare l'injustice qu'est l'oubli quasi-total dans lequel Paul-Émile Lamarche a sombré dans notre mémoire collective. C'est ce que nous nous proposons de faire, ne serait-ce que de nos faibles moyens, par ce présent billet que nous lui dédions. 

Il est d'autant plus essentiel de nous souvenir que notre peuple a déjà produit un politicien de cette envergure, que le Québec d'aujourd'hui éprouve un cruel et urgent besoin de leaders de la qualité, de l'intégrité, de l'intelligence, du dévouement et de la trempe d'un Paul-Émile Lamarche, et ce, surtout quand on prend en compte le fait que l'État québécois, sous la gouverne d'un Philippe Couillard, est présentement détourné au détriment de notre identité nationale et à l'encontre de nos propres intérêts. 

Car il faut voir les choses pour ce qu'elles sont : jamais notre classe politique, dont le parti de Couillard représente le pire que l'on puisse concevoir, n'aura été aussi pitoyable, minable, lâche, corrompue, insignifiante, sinon dangereuse, qu'elle ne l'est actuellement. Et cela, pour une large part, est de notre propre faute car nous n'avons, comme le rappelait souvent Paul-Émile Lamarche, que les politiciens qu'on mérite. 

Il faut donc que l'on se secoue, que l'on se ressaisisse, tellement est colossale l'ampleur du nécessaire redressement national auquel il est devenu urgent de nous atteler. Et pour cela, nous avons besoin d'inspiration. Et de l'inspiration, le souvenir de Paul-Émile Lamarche peut à lui tout seul nous en donner à revendre. 

Lamarche était avocat, et, de 1911 à 1916, il a été député de Nicolet au parlement fédéral. Il était à ce titre l'un parmi la vingtaine d'élus nationalistes à avoir été élus par le Québec, mais il sera le seul parmi eux à être resté fidèle à la défense des droits de notre nationalité et qui, pour cela, aura rejeté sans la moindre hésitation toutes les tentatives de séduction que le pouvoir aura déployées à son endroit. Pour tout dire, Lamarche était tout sauf un vendu, et même s'il n'était pas riche, il était impossible de l'acheter.

En 1912, Lamarche déclarait : 

«Je suis mon seul maître, comme député de Nicolet. Ma voix est bien à moi et j'en userai comme il convient, sans prendre d'ordre de qui que ce soit. Mes commettants, mes compatriotes et le peuple sont mes seuls juges. J'ai confiance en eux, quel que soit le sens qu'on prête à mes paroles ce soir. Toutefois, si je suis indépendant, je ne crains pas, quand je défends ou combats une mesure quelconque, de tendre une main loyale à l'homme public assez courageux, assez énergique pour se lever et prendre la défense de sa langue et de sa race ; de même je la lui refuserais, si je le sentais disposé à trahir sa nationalité et la langue de ses pères. Tes sont mes attitudes, ma politique.»

Le 5 mars de la même année, Lamarche affirma à la Chambre des communes cette vérité qui, en 2015 plus que jamais, reste d'une brûlante actualité : 

«Les défaites subies par les Canadiens français dans l'arène parlementaire ont eu pour cause non seulement les injustices d'une intolérante majorité, mais surtout les défaillances de la minorité, inspirées trop souvent par des mobiles d'intérêt ou par manque de courage ou de véritable esprit public.»

Puis, toujours à la Chambre des communes, le 1er février 1916, Paul-Émile Lamarche prononça un percutant discours, dans lequel il affirmait : 

«Quelques-uns ont rêvé un jour de nous noyer dans un flot d'immigration mal assortie. L'expérience démontre que, plongée dans cette solution cosmopolite assimilée à la hâte, [l'identité des Anglo-canadiens] comme nation distincte en a subi des dommages, mais que la nôtre est restée absolument intacte. Peut-on encore une fois nous faire des reproches, parce que nous avons résisté à toutes ces dures épreuves ? 

Nos collègues de langue anglaise qui occupent des sièges dans cette Chambre des communes, et pour lesquels j'ai beaucoup d'estime, connaissent mal, je crois, la population française de la province de Québec et ses aspirations. Ils croient cependant la connaître parce qu'ils frôlent de temps à autre quelques politiciens d'occasion, dont l'esprit d'arrivisme empêche de refléter les véritables sentiments du peuple. Ils nous connaissent, ou plutôt croient nous connaître, parce qu'ils se complaisent à lire certains de nos journaux qui leur prodiguent l'encens en proportion de la pitance que le gouvernement leur sert. Dans ces journaux qui nous font plus de tort que de bien, les articles de fond semblent écrits avec un manche de fourchette, et sur une huche remplie de pain [et n'expriment] que les idées mesquines de leurs actionnaires».

Le dernier discours majeur de Paul-Émile Lamarche a eu pour cadre la salle de conférence de la bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis à Montréal, le 27 septembre 1917. De la brochure ayant été diffusée de ce texte, on peut notamment lire, en plus d'un condensé des principes et convictions qui ont animé Lamarche tout au long de son engagement citoyen et politique, ce puissant rappel à la priorisation de notre intérêt national et à nous élever comme peuple au-dessus de la médiocrité et de la lâcheté :

«Vouloir abolir les partis politiques serait une tâche herculéenne et peut-être une mesure trop radicale. Les énergies qu'on y dépenserait seraient mieux utilisées à enrayer l'esprit de parti qui a pris la place de l'esprit public. Voilà l'abus. Voilà le mal. 

Au fond, les partis et les gouvernements décadents, dilapidateurs, irrespectueux des lois et de la tradition nationale sont presque toujours l'indice d'une opinion publique insouciante, endormie ou corrompue. Les peuples ont les gouvernements qu'ils méritent. Ceux qui ont développé chez eux de l'esprit public, de la vigilance, du caractère, ont eu des gouvernements respectueux de l'ordre et de la justice et des partis politiques prudents, parce qu'ils étaient craintifs. En politique, la crainte de l'électeur est le commencement de la sagesse. 

Débarrassons-nous donc du fétichisme et de la partisanerie politique. Remplaçons-les par le culte de l'intérêt national. Dégageons notre politique du matérialisme pesant qui l'oblige à se tenir près de terre et l'empêche de s'élever jusqu'aux sphères supérieures. Rappelons à nos partis politiques et à nos hommes publics que le progrès d'un pays ne consiste pas seulement dans l'augmentation de ses revenus et dans son développement matériel, mais que les nations, comme les individus, sont susceptibles d'avancement intellectuel et moral. 

[...] Regénérons l'opinion publique. Travaillons à l'intérêt national. Le pays est là qui attend, immense de ressources et de richesses, plein de vigueur, d'espérance et d'avenir. Secouons nos ailes et élevons-nous. Nous sommes déjà en retard». 

Pour un aperçu plus complet du parcours de ce grand compatriote aussi inspirant qu'estimable, je vous invite à consulter, ICI, l'excellente recension que mon estimé ami Yves Thériault a écrite en 1985 sur l'ouvrage biographique que le professeur Réal Bélanger a consacré à Lamarche. Il est à noter que même si cette biographie de 440 pages est parue en 1984, elle est encore disponible aux Presses de l'Université Laval, où on peut ICI la commander en ligne pour seulement 20,00 $, un investissement qui en vaut vraiment la chandelle. On peut aussi la commander dans toute bonne librairie. 

Biographie de Paul-Émile Lamarche,
toujours disponible aux
Presses de l'Université Laval

TÉMOIGNAGES DE SES CONTEMPORAINS 

Outre donc cette indispensable biographie, on peut mesurer la grandeur de Paul-Émile Lamarche, de même que son potentiel d'inspiration aujourd'hui, près de 100 ans après sa mort, en parcourant les témoignages de ses contemporains. 

J'ai donc sélectionné pour vous les extraits suivants d'un livre paru aux éditions de L'Action française un an après sa mort et dont le titre est Paul-Émile Lamarche, Oeuvres - Hommages, dont la première moitié réunit les principaux discours et écrits de Lamarche, et la deuxième les témoignages de ceux qui l'ont connu et qui, nombreux, ont été ses amis et compagnons de lutte. 

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Le premier contributeur de cet ouvrage est Albert Lozeau, l'un de nos meilleurs poètes, qui composa ce vibrant hommage poétique : 

      PAUL-ÉMILE LAMARCHE

      Il fut le chevalier sans heaume et sans cuirasse
      Qui, du seul vêtement de son courage armé,
      Par l'amour du bon droit noblement animé,
      Descendit dans l'arène y défendre sa race. 

      Le front pur, comme ceux que la Victoire embrasse,
      Sans souci que son nom fût par tous acclamé,
      Il lutta fermement, paladin enflammé
      Dont le verbe incisif désarçonne et terrasse. 

      Il est mort vaillamment, tel qu'il avait vécu. 
      Comme un preux d'autrefois tombé, mais non vaincu,
      Il nous lègue son geste en ces temps pleins d'alarmes...

      Quel espoir surgissait dès que nous le nommions !
      Hélas ! hélas ! Qu'il sache au moins que nous l'aimions, 
      Voyant notre fierté toute humide de larmes ! ...

      Albert LOZEAU

Tout ce qui suit a été puisé dans ce même volume : 

Le 12 octobre 1918, soit au lendemain de la mort de Lamarche, dans un article intitulé Désintéressement et droiture, le journal La Patrie soulignait que «dans la personne de M. Lamarche disparaît non seulement une de nos plus grandes figures, mais surtout un politicien d'une honnêteté et d'un courage moral des plus remarquables. La sincérité fut toujours la base de ses opinions politiques et sociales. [...] Entré au Parlement alors qu'il n'avait pas trente ans, le regretté aurait pu devenir une des têtes dirigeantes du pays, si sa conscience lui avait permis de transiger avec le devoir et la loyauté.» 


Le même jour, le journal Le Droit publiait lui aussi un vibrant hommage, dont voici un extrait : 

«M. Lamarche fut un des quelques vingt nationalistes qui entrèrent au Parlement en 1911 et il fut le seul qui demeura inébranlable devant le pouvoir. Lors du débat mémorable des écoles du Keewatin, le jeune député de Nicolet fit une impression profonde au milieu de la députation, par l'exposition claire et serrée des droits des minorités françaises. [...] Croyant qu'il était toujours dangereux de se rire de la constitution établie du pays, il ne voulut pas accepter la prolongation du terme parlementaire de 1916, et dans un discours mémorable et qui resta sans réponse, il combattit vigoureusement ce projet et annonça que n'ayant plus de mandat du peuple, il n'était plus député. Il donna sa démission. 

La vie politique de M. Lamarche ne fut pas précisément longue, mais elle fut bien remplie et elle restera dans l'histoire comme un modèle que nos jeunes qui voudront se lancer dans la politique feront bien d'imiter». 

Léon Lorrain, dans le journal Le Nationaliste du 13 octobre 1918, écrivait pour sa part : 

«Il semblait pressé de vivre. D'une extraordinaire activité intellectuelle, il voulait tout savoir, tout comprendre. Ce n'était pas un dilettante. Ce qu'il acquérait, il le mettait au service de sa nationalité, car il considérait toute chose du point de vue général : aucun fait, aucune idée ne lui apparaissait autrement qu'en tant que facteur susceptible d'avoir des répercussions sur la collectivité. Il aimait le peuple non pour s'en servir, mais pour le servir.» 


Le même auteur ajoutera un mois plus tard, dans le périodique Le Petit Canadien : 

«Esprit curieux, juste et ferme, il éprouvait un irrésistible besoin de connaître, de raisonner, de conclure. À l'époque où les fausses nouvelles et les informations colorées font le tour du monde en quatre-vingt minutes, où les braves gens sont d'autant plus trompés qu'ils se croient malins, Lamarche avait, devant les affirmations généralement acceptées, un scepticisme cartésien. À l'époque où des bonshommes, que la plupart du temps nous ne connaissons même pas, pensent pour nous moyennant un sou par jour, Lamarche avait l'originalité de penser par lui-même. Personne ne peut se vanter de lui avoir bourré le crâne : c'est peut-être le meilleur éloge qu'on puisse faire de son intelligence. Épris de vérité, il ne se formait une opinion qu'après étude et réflexion, et rien ne l'impatientait autant que celui qui parle sans savoir et juge sans connaître». 

Dans le Devoir du 14 octobre 1918, Omer Héroux souligna notamment le faible souci de Lamarche au sujet de son propre ego, tout ce qui importait pour lui étant non pas sa propre gloriole mais ce qui pouvait être le plus utile à la cause nationale. C'est que Lamarche était conscient de toute la stérilité, de toute l'inutilité et, aussi, de toute la sottise de la vanité et de la prétention, sans parler de l'enfantillage ridicule et grotesque des narcissiques qui, étant avant tout épris d'admiration pour eux-mêmes, veulent être vus et entendus à tout prix même s'ils n'ont rien d'utile ou de neuf à dire : 

«On apprendra aussi, écrivait donc Héroux, comment l'orateur qui ne craignait point les responsabilités savait à l'occasion se dissimuler, laisser aux autres la vedette, sacrifier à la cause l'éclat d'un premier rôle.» 


Le même jour et dans le même journal, Ernest Bilodeau rappelait quant à lui : 

«À la fin de la cinquième session, le député de Nicolet, de cette voix pleine et incisive dont on ne peut croire qu'on ne l'entendra plus, fit ses adieux au Parlement en condamnant le projet de prolongation dont il était question. Les Anglais regardaient avec étonnement ce jeune avocat sans fortune qui rejetait du bout du pied une, peut-être deux indemnités sessionnelles, pour une simple satisfaction de conscience. Cet acte leur est resté gravé dans la mémoire et forme aujourd'hui la note dominante de leurs souvenirs et commentaires, tant dans leurs journaux que dans les conversations. Cet acte de valeur morale et de désintéressement impressionna jusqu'aux plus violents ennemis de notre nationalité et nul d'entre eux ne trouva un mot d'attaque à l'adresse du démissionnaire. 

Aussi est-ce entouré du respect universel qu'il descend aujourd'hui dans cette tombe où sa race le regarde avec des larmes de regret affectueux et reconnaissant. C'est la fin d'une carrière féconde et généreuse, et qui serait sans doute devenue plus grande encore avec la pleine maturité de l'âge et du talent».

Le 17 octobre suivant, c'était au tour d'Armand Lavergne, compagnon de lutte de Lamarche que nous avons déjà présenté dans cette page de nos Glanures, d'exprimer sa douleur face à cette perte pour lui-même et pour la patrie :

«L'amour profondément raciné de la nation aux généreux aspects, des traditions les unes modestes, les autres grandioses jusqu'au sublime, de la langue maternelle et chère, du droit qui façonne le peuple, des moeurs si colorées, de la petite vie même dont l'obscurité est encore belle à cause de son principe résistant comme une étoffe du pays, tout cela est-il donc nouveau parmi nous ? Non. Toute notre littérature en est faite; et toute notre histoire n'est qu'un sentiment d'amour. Mais que l'ont ait tiré de ce sentiment l'origine vivifiante d'une idée-force, que l'on ait raisonné en parlant de l'amour, que l'on ait fait rayonner de cette puissance interne la totalité de nos énergies, cela nous paraît renouvelé sinon nouveau, et cela nous semble d'une fécondité insoupçonnée s'il en peut naître enfin une philosophie qui nous soit propre, inspiratrice, sûre. À cela, Lamarche aura donné son coeur. C'est un héritage que nous acceptons.  

[...] On connaît sa brillante carrière politique. La nation se plaisait à le savoir parmi ses représentants : elle en éprouvait un réconfortant orgueil. Il accueillit cette vague de popularité et sut s'en montrer digne. Il soutint plus d'un combat. On a fait observer qu'il luttait sans arrêt, non seulement à la tribune mais jusque dans les retors des couloirs et dans la vie de chaque jour. Il ne comptait pas ses fatigues, mais se livrait tout entier à l'accomplissement de la fonction où les siens l'avaient porté.  

[...] Il portait haut son titre de Canadien français; et il mettait au service de sa langue et de sa nationalité la redoutable vertu de son verbe. Il restait fidèle aux grands principes dont il s'était imprégné. Il réclamait, lui aussi, la liberté par le respect du droit. Cette formule, qu'il s'était en quelque sorte identifiée, l'apparentait à nos grands parlementaires. Il quittera la Chambre plutôt que d'abandonner ses convictions. Il était ainsi fait. Il n'eût jamais voulu sacrifier aux plus belles promesses d'avenir la satisfaction d'obéir par droiture de volonté au commandement suprême de sa conviction».

Le même jour, J.-Oscar Séguin écrivait dans le Journal de Waterloo : 

«Tout jeune encore, il servait de modèle aux jeunes et d'exemple aux vieux. [...] Son désintéressement et l'esprit public qui l'animait avaient fait de lui l'un de nos meilleurs hommes publics. Il a prouvé par ses actes que l'on peut être politicien sans pour cela payer tribut au servilisme. Estimé de ses amis et considéré par ses adversaires, il a su suivre la route qu'il s'était tracée, sans s'arrêter aux petits sentiers qui conduisent aux honneurs, mais où il faut invariablement sacrifier l'honneur par lambeaux aux ronces qui les ornent. Il n'a jamais transigé sur une question de principe, sa démission comme député de Nicolet en est une preuve irréfutable. De celui-là seul, le nom est écrit en lettres d'or au chapitre de l'histoire». 

Dans journal Le Franc-Parleur du 25 octobre 1918, «R.R.» y allait pour sa part d'un hommage des plus éloquents : 

«La carrière de Lamarche offre un exemple à nos jeunes gens. Elle devrait leur inspirer le goût de l'étude, le culte du patriotisme, l'amour de la lutte, l'esprit d'abnégation et de sacrifice pour une cause chère, la soif de bien remplir une carrière et de faire fructifier dans toute leur plénitude les dons qu'ils ont reçus. 

Si nous avions eu dix Lamarche parmi nous, nous serions plus respectés que nous ne le sommes; si nous avions eu dix Lamarche parmi nous, notre nationalité serait mieux connue, plus respectée qu'elle ne l'est». 

Puis le 12 novembre 1918, Henri Bourassa signait dans Le Devoir un long hommage dans lequel on peut lire : 

«Ce que je voudrais dégager de sa vie et de son action politique, c'est l'énergie et la lucidité qu'il a mises à se dégager de la lubie parlementaire et politique. C'est cela, à mon avis, encore plus que son courage et son indépendance, qui constitue la marque caractéristique de son bref passage dans la vie publique. Le courage et la liberté d'esprit étaient chez lui vertus d'instinct. L'eût-il voulu, il n'aurait pu se retenir de dire sa pensée, d'affirmer son opinion, de heurter les préjugés, de dégonfler les creux ballons qui servent d'amorce aux partis. 

[...] Il arriva tôt à la conclusion qu'un parti n'aurait sa raison d'être, ne saurait exercer une action féconde, et même ne pourrait se maintenir, qu'à condition d'être précédé, accompagné et soutenu par une opinion publique saine, vigilante et ferme, absolument réfractaire aux moyens de séduction des partis à pouvoir. De ces constatations, son esprit logique et vigoureux avait tiré la déduction nécessaire : c'est qu'avant de faire de l'action politique, il faut faire de l'action sociale et intellectuelle, et qu'il est inutile de donner à la nation un parti national avant de lui avoir refait une conscience, une volonté et une intelligence nationales.

[...] Si j'avais à l'offrir en exemple, je le citerais surtout comme modèle à ceux que tente le démon de la politique. Il a su le vaincre.»

Enfin, le collaborateur d'Henri Bourassa, Georges Pelletier, publia son propre témoignage en trois parties parues dans les éditions des 17 et 24 novembre et 1er décembre 1918 du journal Le Nationaliste, dirigé par les brillants polémistes Olivar Asselin et Jules Fournier

Tel fut Lamarche député : en cinq années, malgré la maladie, les soucis de la vie à gagner, les séductions puis les menaces du pouvoir, Lamarche multiplia les exemples de courage, de fermeté. Il ne devint pas remarquable seulement en se conduisant proprement. Il avait ce que Mirabeau reprochait à son roi, Louis XVI, de ne pas avoir : la volonté de vouloir. Ce que Lamarche voulait, il le voulait trois fois. Et comme il avait le cerveau clair, le coeur noble, il voulait avant tout le bien. Au courage de l'esprit il joignait celui du coeur, le dédain de l'arrivisme, un vif sentiment du devoir. Il le faisait parce qu'il s'était dès son entrée au parlement proposé de l'accomplir sans jamais capituler et aussi parce qu'il était honnête homme. 

Lamarche ne s'attendait pas à ce que cette pratique de la droiture et de la loyauté lui valût de la célébrité : "Un honnête homme se paie par ses mains de l'application qu'il a à son devoir, par le plaisir qu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les éloges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois", a écrit La Bruyère. Lamarche était ainsi. 

[...] Lamarche, hélas ! est mort avant trente-sept ans. Il a eu néanmoins une vie pleine, honorable, utile à sa nationalité et à ses compatriotes.»

Québécoises et Québecois du 21e siècle, souvenons-nous donc de Paul-Émile Lamarche et entendons son appel : secouons-nous et élevons-nous. Ça fait plus qu'urger tellement nos droits, notre identité et nos valeurs sont aujourd'hui menacées. Le gouvernement actuellement au pouvoir à Québec est certes, de toute notre histoire, le plus minable et nocif à notre peuple. Mais si notre peuple a déjà produit un leader politique de la trempe d'un Paul-Émile Lamarche, il pourrait peut-être en produire d'autres comme lui, car l'exemple de Lamarche prouve que nous sommes capables de beaucoup mieux que ce que nous avons présentement. Mais ça n'arrivera pas sans un peuple éveillé, allumé, conscient, informé et conséquent. 

À chacune et chacun de nous, donc, de faire sa part de l'ouvrage en s'inspirant de ce grand homme politique dont l'engagement nous rappelle à nos devoirs envers la patrie, cette terre de liberté nommée Québec.  

Édifice des Appartements Pierrefonds, angle des avenues du Parc et Villeneuve à Montréal,
où se trouvait le modeste logis de Paul-Émile Lamarche, et où il est décédé le 11 octobre 1918, victime de l'épidémie de grippe espagnole qui frappa le Québec d'alors.

Un peuple qui se respecte devrait faire apposer une 
plaque commémorative sur le mur de cet édifice.
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mardi 15 septembre 2015

Il y a 100 ans mourait Ernest Gagnon, un pilier de la culture québécoise


Il y a 100 ans aujourd'hui, soit le 15 septembre 1915, mourait Ernest Gagnon, qui fut l'un des plus importants piliers de la culture québécoise mais qui pour l'essentiel a été oublié, même si plusieurs éléments de sa contribution restent connus, à cause des larges pans de notre patrimoine, particulièrement au niveau de la chanson, qu'il aura préservés afin qu'ils puissent être relayés par les générations jusqu'à nous atteindre à notre tour. 

Ma conjointe Louise et moi sommes pris d'affection pour Ernest Gagnon, que nous avons découvert il y a quelques années et dont depuis les écrits font nos délices. 

Né à Louiseville le 7 novembre 1834, Ernest Gagnon était d'abord un musicien de haut calibre et un compositeur. Il a longtemps été organiste à Québec, à l'église Saint-Jean-Baptiste d'abord, puis à la basilique-cathédrale Notre-Dame-de-Québec. En Europe, il a connu plusieurs sommités musicales, dont les compositeurs Rossini et Verdi. C'est lui qui, lors d'un séjour à Paris, a découvert et importé chez nous le fameux cantique Minuit chrétiens, qui a marqué l'imaginaire non seulement religieux, mais aussi culturel du Québec.

Ernest Gagnon était croyant, catholique convaincu, plutôt conservateur même. Mais il n'avait rien d'un sectaire et, contrairement à un fanatique hargneux et étroit d'esprit comme Jules-Paul Tardivel, qui était pourtant parmi ses amis, il entretenait des rapports cordiaux avec les libéraux et anticléricaux comme Arthur BuiesLouis Fréchette, ainsi qu'avec une féministe d'avant-garde et libre-penseuse, Robertine Barry, comme on en verra une preuve tangible ci-dessous. Très cultivé mais sans aucune morgue pédante ou la moindre vanité, Ernest Gagnon, qui faisait partie du courant nationaliste ayant émergé suite aux rébellions de 1837-38, était d'ailleurs considéré comme un causeur aimable et agréable, dont la compagnie était aussi recherchée qu'appréciée.
Maison natale d'Ernest Gagnon, Louiseville (Québec).
La maison a été détruite depuis. (Cliquer sur l'image pour agrandir)

Ernest Gagnon en 1857, âgé de 23 ans.
(Extrait de Les noces d'or de l'École normale Laval, 1857-1867,
Québec, 1908, p. 28.) 
Les Québécois doivent beaucoup à Ernest Gagnon, qui était également journaliste et historien. Il a notamment publié une excellente biographie du découvreur Louis Jolliet, de même qu'une étude sur le Château Saint-Louis, résidence des gouverneurs de la Nouvelle-France sur le cap Diamant, là où se trouve aujourd'hui le Château Frontenac. 

Mais sa plus importante contribution à notre patrimoine culturel provient d'un ouvrage dont la première édition parut en 1865, suivie de plusieurs autres éditions jusque dans les années 1930, Chansons populaires du Canada. Si de nombreuses chansons québécoises nous semblent avoir été naturellement conservées et transmises, c'est en fait le résultat du travail de Gagnon qui, à maintes reprises, se rendait dans nos villages et campagnes pour y noter les paroles et la musique des chansons de nos ancêtres. 
Le recueil de chansons de notre patrimoine
qu'Ernest Gagnon nous a légué et dont les chansons
ont ainsi pu se rendre jusqu'à nous.
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Tel que cité par l'ethnologue Conrad Laforte dans son indispensable livre La chanson folkorique et les écrivains du XIXe siècle (Montréal, éditions Hurtubise HMH, 1973), le journal parisien L'Union faisait, le 11 mai 1865, mention de l'ouvrage de Gagnon dans les termes suivants: 

«Il nous est venu de Québec un recueil de Chansons populaires, qui ont été pour nous comme une révélation du sentiment de la patrie française, toujours vivante en cette terre soumise à des lois étrangères. Ces chansons sont les mêmes que chantait la France heureuse en d'autres temps ; le peuple canadien continue de les chanter et la France ne s'en souvient plus.»

Donc, doté de son calepin et de son crayon, Ernest Gagnon faisait chanter nos vieux d'antan dans les villages et il en conservait les paroles et la musique, afin d'éviter que tout cela soit perdu. C'est comme ça que toute cette richesse de notre folklore a pu se rendre jusqu'à nous. Une telle scène, une telle histoire aussi belle que richement évocatrice, ne devrait-elle pas pouvoir inspirer quelque scénariste ou réalisateur, au lieu de ces monuments de narcissisme gluant et morbide qui semblent être devenus la norme de notre cinéma d'aujourd'hui ?

Sans le minutieux travail de récolte auquel s'est consacré Ernest Gagnon, une importante partie de ce patrimoine, que l'on prend de nos jours pour acquis, aurait sans doute sombré dans l'oubli définitif. Mais grâce à Ernest Gagnon, des groupes comme la Bottine souriante et bien d'autres chansonniers et artistes ont pu avoir accès à ces oeuvres bien de chez nous et qui fermentent notre identité culturelle et nationale. De fait, c'est parce qu'il était profondément animé de l'esprit patriotique que Gagnon s'était donné la peine de recueillir et de préserver les pièces de ce précieux héritage qui, grâce à lui, a pu se rendre jusqu'à nous, donc qui a pu rester vivant et fécond. 
Ernest Gagnon à l'âge de  30 ans
(Cliquer sur l'image pour agrandir)
Et tout cela, Ernest Gagnon l'a fait à son propre compte, donc sans recevoir ce qu'on appelle aujourd'hui des subventions. En voilà donc un autre, après Louis-Philippe Turcotte que ces Glanures présentaient il y a quelques jours, qui a donné à son pays, au lieu de quémander à son pays. Ce sens du dévouement à la patrie n'est plus guère fréquent de nos jours, s'il n'est pas tout bêtement ridiculisé, voire méprisé par la caste niaise et inculte, mais en même temps si prétentieuse, de nos bien-pensants aussi médiocres qu'insignifiants qui monopolisent ce qui nous tient lieu de scène intellectuelle. 

Chose certaine, alors que je ne lis plus ni n'écoute les papoteux ineptes et rabâcheurs de platitudes qui pérorent leurs prêts-à-penser creux dans l'espace médiatique qu'ils se sont accaparé, c'est toujours avec une délectation inépuisable que je fréquente les écrits d'Ernest Gagnon, qu'il s'agisse de ses chroniques ou de ses ouvrages historiques. Sa plume est fort réjouissante pour l'esprit et elle nous éclaire sur la richesse du terreau culturel qui a fait des Québécois ce peuple libre et généreux qu'ils sont devenus.

Maison d'Ernest Gagnon au 164 Grande Allée, Québec. La maison est disparue depuis.
La photo date de l'été 1915, quelques semaines avant la mort d'Ernest Gagnon,
que l'on aperçoit avec son épouse et ses deux filles. (Cliquer pour agrandir)

Depuis maintenant 100 ans, donc, Ernest Gagnon repose au cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec, juste derrière, vers la gauche, la tombe de Félix-Gabriel Marchand, ce qui le place dans un excellent et honorable voisinage. Ma conjointe Louise et moi avons visité sa tombe l'an dernier et c'est avec une certaine tristesse que nous avons dû constater le navrant état de décrépitude dans lequel se trouve son monument funéraire. Symbole pathétique d'un peuple qui ne sait pas se souvenir de ceux qui ont le plus contribué, avec une inlassable générosité, à lui faire prendre conscience de lui-même. Chose certaine, Ernest Gagnon mérite mieux, beaucoup mieux que ça. Au moins, si vous passez par là, allez lui faire une petite visite, et, si vous le pouvez, déposez-y quelques fleurs, fussent-elles sauvages, afin de montrer qu'il y en a encore quelques-uns pour se souvenir de lui et de notre dette collective à son égard. 

«Pour finir, écrivait Arthur Letondal dans un article qu'il lui dédiait, rendons hommage au père du folklore chez nous, car parmi les musiciens et les écrivains du passé, nul peut-être mieux qu'Ernest Gagnon n'a servi son pays ; nul assurément n'a plus profondément compris et fait aimer l'âme québécoise.» 
Pierre tombale d'Ernest Gagnon,
cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec.
Photo: Daniel Laprès
(Cliquer sur l'image pour agrandir)
J'ai la chance de posséder deux exemplaires de livres d'Ernest Gagnon qu'il a dédicacés de sa main. Le premier, Choses d'autrefois, est dédicacé à Robertine Barry, ci-dessus mentionnée et qui fut la première femme journaliste de l'histoire du Québec : 
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Puis le deuxième ouvrage, la biographie du découvreur québécois Louis Jolliet, est dédicacé à la fondatrice et supérieure de religieuses Ursulines de Stanstead, dans les Cantons de l'Est : 

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Sur cet exemplaire d'un autre ouvrage de Gagnon, Feuilles volantes et pages d'histoire, on peut voir la signature de Louis-Olivier Taillon, un ami de Gagnon qui a été premier ministre du Québec : 

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dimanche 6 septembre 2015

Louis-Philippe Turcotte, ou le courage fait historien


La trop courte vie de Louis-Philippe Turcotte fait partie de ces existences qui devraient nous inspirer le plus aujourd'hui, d'abord et très certainement dans nos vies individuelles. Mais aussi dans notre vie nationale, car Turcotte a quelque chose d'un modèle à suivre collectivement, même si ce type de personnage nous est, malheureusement, devenu bien trop peu commun.

C'est l'histoire en somme d'un jeune homme dont le courage moral lui aura fait transformer en vocation d'historien le sort cruel qui l'a frappé, de même que les constantes souffrances qui s'ensuivirent. Et cela, c'est parce que Turcotte était animé par le désir de se rendre malgré tout utile à ses compatriotes. 

Lorsque le malheur l'a frappé, Turcotte ne s'est donc pas apitoyé sur son sort, il n'en a pas non plus voulu à l'univers entier et il n'a pas demandé à la société de le prendre en charge. Pourtant, il ne s'est pas du tout résigné. Bien au contraire, il s'est efforcé de tirer le maximum de la situation pénible où il se trouvait, pour en faire don à ses concitoyens. Pour ce faire il a choisi d'embrasser le métier d'historien, que lui permettait sa difficile condition physique, et de se dédier au service d'une société culturelle et scientifique, l'Institut canadien de Québec, qui existe encore de nos jours. 

À notre époque donc où les notions de sacrifice et de don de soi  ̶  qui plus est quand c'est pour la patrie  ̶  suscitent les sourires dédaigneux des bien-pensants aussi insipides que niais qui monopolisent le haut du pavé de notre scène médiatique et intellectuelle, Louis-Philippe Turcotte incarne la volonté d'indépendance et le désir de contribuer, au meilleur de ses capacités, à l'avancement de ses compatriotes. 

En 1998, dans la superbe revue d'histoire Cap-aux-Diamants, Jean-Marie Lebel esquissait cet émouvant portrait de Turcotte, qui permet de prendre la mesure du courage de ce personnage hors du commun qui était pourtant l'un des nôtres : 

«[...] La vie de Turcotte en fut une de courage et de douleurs. Un tragique accident lui rendit l'existence très pénible, mais ne réduisit en rien son attachement et son dévouement à l'égard de son cher Institut Canadien. 

Originaire de Saint-Jean de l'île d'Orléans où il naquit en 1842, Louis-Philippe étudia au petit séminaire, puis devint, en 1858, commis chez son frère Nazaire, marchand à Québec. Le 31 décembre 1859, Louis-Philippe, alors âgé de 17 ans, quittait Québec avec deux camarades pour l'île d'Orléans afin d'y passer le jour de l'An avec leurs parents. 

La glace du fleuve n'étant pas assez solide pour porter les chevaux, ils résolurent de traverser à pied. Mal leur en prit. Arrivant aux abords du bout de l'île, à Sainte-Pétronille, la glace se brisa sous le poids de Turcotte qui s'enfonça dans les eaux froides jusqu'aux bras. Dans ses habits glacés, par un froid intense, il fut amené à l'hôtel Trudel. Sa santé en fut brisée. Il fut cloué au lit et confiné à la maison durant six ans.

À partir de 1866, il put se déplacer à l'aide de béquilles, puis marcher avec une canne. L'histoire devint sa passion. Il s'intéressa à l'histoire de sa famille, puis de sa paroisse et de son île. Il publia six ouvrages, dont sa populaire Histoire de l'île d'Orléans en 1867. 

En 1872, [le premier ministre du Québec] Pierre-Joseph-Olivier Chauveau le fit nommer aide-bibliothécaire à la Bibliothèque de la Législature. «Les recherches et les livres faisaient pour ainsi dire oublier son mal à Turcotte», écrivit Faucher de Saint-Maurice. Durant de nombreuses années, il consacra ses loisirs à l'Institut Canadien [de Québec]. Il en fut le bibliothécaire de 1874 à 1877, le vice-président en 1877, et enfin le président en 1878. Il réforma le système de circulation des livres et perfectionna la tenue des registres. Avec l'aide du curateur Victor Bélanger, il donna une nouvelle vie au Musée de l'Institut. 

Louis-Philippe Turcotte mourut le 3 avril 1878, à l'âge de 36 ans. Il succomba à une paralysie cérébrale en l'espace de quelques jours. Il fut inhumé dans le cimetière de Saint-Jean, le «cimetière sur le fleuve», où reposent deux autres bienfaiteurs de l'Institut Canadien, le Dr Hubert LaRue et Jean-Charles Bonenfant. En 1882, Honoré-Julien-Jean-Baptiste Chouinard reconnut que Turcotte méritait «le titre de restaurateur de notre Institut Canadien et de principal initiateur du mouvement de progrès que nous voyons aujourd'hui.» 

(MISE À JOUR 8 janvier 2017) : Ces Glanures viennent tout juste de découvrir, dans un exemplaire récemment acquis de l'Annuaire de 1878 de l'Institut canadien de Québec, cet inspirant portrait de Louis-Philippe Turcotte par son collègue Jules-Paul Tardivel. Nous croyons utile de sortir des boules à mites ce témoignage contemporain et d'en offrir cette retranscription à nos lecteurs et lectrices : 


NOTICE BIOGRAPHIQUE 

sur 

M. Louis-Philippe Turcotte


Le 31 décembre 1859, trois jeunes gens quittaient le quai du Palais pour se rendre à l'île d'Orléans, dans le dessein d'y passer les fêtes du jour de l'an. Comme la glace n'était prise que depuis la veille, ils faisaient le trajet à pied. 

Ils arrivent sans accident aux abords du Bout de l'île (Sainte-Pétronille) ; les «battures» sont dans un état dangereux. L'un des voyageurs s'avance, sans précaution ; tout à coup, il sent la glace plier, se briser sous ses pas ; il s'enfonce jusqu'aux bras. Effrayé par cet accident, l'un de ses compagnons reprend aussitôt le chemin de la ville, sans penser à son infortuné compagnon. Le troisième, plus humain, ou possédant du moins plus de sang froid, s'empresse de porter secours à son ami, et parvient, quoique avec beaucoup de difficulté, à le retirer de l'eau. 

Glacé jusqu'au coeur, transi dans tous ses membres, le jeune homme, victime de son imprudence, peut, à l'aide de son compagnon, se traîner jusqu'à l'hôtel Trudel, où il change de vêtements. Dans l'après-midi du même jour, sans attendre que ses habits soient entièrement séchés, il se rend en voiture, par un froid intense, à Saint-Jean, sa paroisse natale.

Cet accident eut des suites déplorables pour sa santé. De vigoureux qu'il était, il devint valétudinaire, et au bout d'une année, la maladie s'aggravant toujours, il fut cloué sur un lit de douleur. 

Quelque pénible qu'il fût, le malheur que nous venons de raconter devait être d'un grand avantage pour le pays, car le jeune malade, pressé par un besoin d'activité pour occuper utilement les longues heures d'ennui, allait doter notre histoire d'un de ses plus beaux monuments. 

M. Louis-Philippe Turcotte, car c'est de lui qu'il s'agit, naquit à Saint-Jean de l'île, le 11 juillet 1842, du mariage de [Jean-Baptiste Turcotte], agriculteur, et de Marie Josephte Fortier. Après avoir reçu, dans sa paroisse, une éducation élémentaire et même appris des rudiments de latin, il entra au séminaire de Québec, en 1855, comme élève de sixième. Il continua son cours classique jusqu'en 1858, et se fit remarquer par son amour du travail. Dans l'automne de 1858, entraîné par l'exemple de ses frères aînés, presque tous engagés dans le commerce, il quitta le collège et devint commis chez son frère, M. Nazaire Turcotte, alors marchand [dans le quartier] Saint-Roch. 

Il occupait encore cette position à la fin de 1859, lorsque l'accident que nous avons relaté lui arriva. Quoique souffrant, il revint chez son frère Nazaire, au commencement de 1860, et y demeura quelques temps ; puis il passa trois ou quatre mois chez son frère Hubert, marchand de farine. Cependant, sa santé s'affaiblissant de jour en jour, il dut enfin renoncer au travail manuel et retourner dans sa famille. 

Le récit des six années qui suivirent son retour à Saint-Jean est navrant ; nous l'avons lu dans les mémoires qu'il a laissés. Ses douleurs étaient tellement atroces qu'il ne pouvait trouver ni repos, ni sommeil. À partir de 1866, l'état de sa santé s'améliora graduellement ; d'abord, il put marcher avec deux béquilles, puis avec une canne, mais il resta infirme jusqu'à la fin de sa vie. 

Malgré ses douleurs continuelles, il était dévoré par une soif insatiable d'activité. Il raconte lui-même que plutôt que de ne rien faire, il pelotonnait de la laine. Plus tard, il trouvait une occupation plus agréable dans la recherche des origines de sa famille. Il se mit à compulser les vieux registres de sa paroisse, puis ceux des autres paroisses de l'île et, agrandissant le cadre de son travail, il composa une intéressante et fidèle histoire de l'île d'Orléans, qui parut en 1867. 

M. Turcotte avait trouvé sa véritable vocation ; il était devenu historien. Son histoire de l'île d'Orléans ayant été bien reçue du public, il entreprit presque aussitôt d'écrire l'histoire du Canada sous l'Union, dont le premier volume parut en 1871 et le deuxième l'année suivante. 

Comment ce jeune homme, faible, maladif, inconnu, pour ainsi dire, du monde lettré, sans ressources et sans guide, a-t-il pu recueillir tant de documents divers, réunir tant de faits historiques, connaître tant d'événements politiques ? Ceux qui l'ont connu et qui ont admiré son énergie indomptable et sa grande persévérance peuvent seuls s'en rendre compte. Lorsqu'il s'agissait de découvrir la vérité, d'éclaircir un point obscur, rien ne pouvait le rebuter, ni les recherches, ni les veilles, ni les travaux les plus ardus.

Il travaillait avec une méthode admirable. Il prenait constamment des notes. En composant un ouvrage, il ramassait des matériaux qui devaient servir à d'autres oeuvres. Lorsque la mort est venue le frapper, il avait en voie de préparation plusieurs publications intéressantes. Parmi ces travaux inachevés se trouvent une étude sur les bibliothèques du Canada depuis la fondation de la colonie ; un manuel de droit constitutionnel anglais ; une collection de documents publics inédits et très précieux au point de vue de l'histoire. Son travail sur les bibliothèques est tellement avancé qu'il mériterait d'être publié. 

À part les deux histoires que nous venons de mentionner, M. Turcotte a publié plusieurs notices biographiques, entre autres celles de Sir Georges Cartier et de l'honorable M. R. E. Caron. 

Nommé assistant bibliothécaire en décembre 1872, M. Turcotte apporta dans l'accomplissement de ses nouveaux devoirs la même assiduité, la même intelligence dont il avait fait preuve dans ses travaux littéraires. Il acquit en peu de temps des connaissances spéciales, qui firent de lui un précieux auxiliaire du bibliothécaire, M. Pamphile Le May

Comme historien, le mérite de M. Turcotte est universellement reconnu. Son Canada sous l'Union fait aujourd'hui autorité partout ; on le cite dans la presse, à la tribune. Les différents partis politiques ont accueilli ce livre avec faveur et tous sont d'accord pour en louer la véracité, l'exactitude et l'impartialité. Il n'y a que dans l'appréciation des événements que l'ont ait pu différer d'opinion avec l'auteur. Exempt des préjugés de parti, aimant la vérité par-dessus tout, M. Turcotte a exposé les faits tels qu'ils se sont passés, sans les altérer en rien, sans rien omettre. 

La modestie de M. Turcotte l'avait empêché de viser à la gloire purement littéraire ; il avouait volontiers qu'il n'était pas habile à faire de belles périodes, à orner son style des fleurs du langage. Il était historien et non littérateur. Écrivain peu brillant, sa phrase est rarement élégante et manque parfois de correction. Il ne composa pas, comme font ceux qui cultivent la littérature légère, des ouvrages dont la forme emporte le fond, et s'il avait dû compter sur les agréments de son style pour conquérir les faveurs du public, il eût certainement échoué.

Mais, écrivain sérieux, travailleur, infatigable, il possédait presque toutes les qualités nécessaires dans le genre qu'il avait adopté, car c'est la vérité qu'on exige de l'historien plutôt que les figures de rhétorique. Il est clair, méthodique, concis, sobre ; ses plans sont parfaitement ordonnés ; en un mot, ses livres, conformes aux règles les plus importantes des belles-lettres, plaisent au lecteur. Son Histoire du Canada sous l'Union est dans toutes les bibliothèques et c'est l'un des ouvrages canadiens les plus utiles et les plus justement estimés. 

Au reste, comme nous l'avons déjà dit, M. Turcotte reconnaissait sa faiblesse et travaillait sans cesse à acquérir les qualités qui lui manquaient. Aussi dans ses derniers écrits, sur l'Invasion de 1775 par exemple, remarque-t-on un très sensible progrès.  

Mais nous avons très hâte de parler des rapports de M. Turcotte avec notre Institut. Admis membre actif le 29 november 1873, il était appelé, l'année suivante, au poste de bibliothécaire, charge qu'il remplit jusqu'en 1877, lorsqu'il fut élu vice-président. Les services qu'il a rendus à notre institution durant les quatre ou cinq dernières années de sa vie sont connus de tous nos membres. 

Dès son entrée dans le bureau de direction, M. Turcotte s'identifia, en quelque sorte, avec l'Institut. Mettre l'ordre dans la bibliothèque et l'augmenter d'ouvrages nouveaux, réformer le système de la circulation des livres, perfectionner la tenue des registres, fonder un musée de numismatique et d'antiquités, voilà quelques-uns de ses travaux. Le 3 décembre 1874, il donnait une conférence sur les origines de l'Institut, à l'occasion du vingt-huitième anniversaire de la fondation de notre société. Cette séance inspira au bureau de direction l'idée d'inaugurer, chaque année, une série de conférences. Depuis cette date, le public a pu assister régulièrement, tous les hivers, à des entretiens donnés souvent par nos littérateurs les plus distingués. 

M. Turcotte sut rallier à la cause de l'Institut plusieurs hommes d'influence et de moyens, et grâce à leur concours, il obtint du gouvernement un octroi annuel, ce qui permit la publication de notre annuaire. M. Turcotte était littéralement l'éditeur de ce recueil, et, jusqu'à un certain point, il en était l'auteur, corrigeant les épreuves et surveillant l'impression avec autant de soin que s'il se fût agi d'un de ses propres ouvrages. 

Il prit l'initiative de la grande démonstration du 31 décembre 1875, pour célébrer le centenaire de l'assaut de Québec par Montgomery. Nommé délégué de l'Institut canadien de Québec à la convention littéraire tenue à Ottawa en 1877, il eut une large part du mérite de cette réunion. À cette occasion il composa un travail plein de recherches sur les archives du Canada. 

Non content d'avoir été l'âme de l'Institut pendant quatre ans, d'avoir inauguré des réformes considérables et fait entrer notre institution dans une ère nouvelle, il avait formé un projet hardi, celui de nous doter d'un édifice convenable. Il organisa à cette fin une souscription qu'il poussait avec son énergie ordinaire, et la mort l'a surpris au milieu d'une propagande active en faveur de son projet qu'il regardait comme une véritable oeuvre nationale. 

M. Turcotte s'était entouré d'un cercle d'amis dévoués, comme lui, aux intérêts de l'Institut, et c'est chez lui qu'ils se réunissaient, deux ou trois fois la semaine, pour parler d'affaires, arrêter des projets, tailler de la besogne, tout en passant une agréable soirée. C'est là le secret, il nous semble, des succès remarquables qui couronnèrent les efforts de M. Turcotte et de ceux qui l'aidaient. S'il nous était permis de donner ici un conseil, nous dirions aux membres les plus zélés de l'Institut : continuez à vous réunir de temps à autre comme vous faisiez du temps de M. Turcotte ; c'est dans ces réunions intimes que les idées s'échangent, que les plans se mûrissent. 

Mais il faut terminer cette notice, bien qu'elle ne soit pas complète. 

Élu président de l'Institut, en février 1878, on peut dire à l'unanimité des voix, M. Turcotte se promettait de redoubler d'efforts pour faire prospérer cette institution qui lui était si chère, lorsqu'une cruelle maladie, une paralysie du cerveau, l'a conduit au tombeau dans l'espace de quelques jours. Il s'éteignit le soit du 3 avril, entouré de ses parents et muni de tous les secours de la religion. 

Sa mort laisse un grand vide dans nos rangs. Ami sincère et dévoué, homme intègre, travailleur infatigable, sa famille perd en lui un fils et un frère affectueux, la société un membre utile, l'Institut canadien l'un de ses plus solides appuis.

Jules-Paul TARDIVEL
Annuaire de l'Institut canadien de Québec, 1878, p. 75-80. 

Jules-Paul Tardivel (1851-1905)
Journaliste et écrivain
En somme, Louis-Philippe Turcotte reste pour nous, plus de 137 ans après sa mort, un modèle de courage et de résilience que le Québec tout entier gagnerait à connaître davantage, en particulier dans la jeune génération. Turcotte aurait en effet bien pu se laisser abattre, se laisser gagner par la déprime, s'apitoyer sur son sort et dépendre de la charité publique ou privée. Mais il a plutôt choisi de conjurer le sort en contribuant au progrès de son peuple, le nôtre.

Il est évident que Turcotte a bénéficié non pas de la pitié, mais de l'estime et de la reconnaissance de ceux qui l'ont côtoyé. À ce propos, il est important de rendre un hommage bien senti à Antoine Gérin-Lajoie, l'un de nos grands écrivains québécois du 19e siècle, car ce que Gérin-Lajoie a fait pour Turcotte est la preuve de l'exceptionnelle qualité morale de son caractère. 

En effet, la première oeuvre historique d'importance publiée par Louis-Philippe Turcotte est Le Canada sous l'Union, un colossal et méticuleusement détaillé ouvrage en deux tomes totalisant 845 pages, paru en 1871 et 1872, qui constitue la première histoire du régime de l'Union qui, en 1840, a été imposé au Bas-Canada, c'est-à-dire au Québec, afin de nous minoriser vis-à-vis l'élément anglais. 

Mais Gérin-Lajoie travaillait en même temps que Turcotte à un ouvrage sur le même thème, Dix ans au Canada 1840-1850, qui est considéré comme la deuxième plus importante oeuvre de cet écrivain de renom. Mais pour éviter de nuire à la vente du livre de Turcotte (surtout que, dans ces années-là, la rentabilité de ce genre de publication était loin d'aller de soi), Gérin-Lajoie a délibérément remisé sa propre oeuvre dans ses tiroirs, et ce n'est qu'en 1888, soit six ans après sa mort, qu'elle paraîtra sous les soins du prêtre-historien Henri-Raymond Casgrain

Il est quand même significatif que Louis-Philippe Turcotte ait su inspirer une telle générosité de coeur et d'esprit, comme on n'en voit pratiquement plus de nos jours (et surtout pas dans ce qui nous tient lieu d'intelligentsia), de la part de son collègue qui était l'une des plus grandes sommités littéraires de l'époque. 

J'ai visité la tombe de Louis-Philippe Turcotte, au cimetière de Saint-Jean de l'île d'Orléans. À ma plus grande satisfaction, j'ai pu constater que le monument est très bien conservé et que son entretien est encore assuré de nos jours, ce qui est assez peu commun, même pour les grands personnages de notre histoire dont les tombes sont souvent laissées dans un déplorable état. On voit d'ailleurs sur le monument de Turcotte une plaque relativement récente soulignant sa contribution à l'histoire de l'île d'Orléans. Si vous passez par là et voulez vous recueillir sur la tombe de ce modèle de courage et de dévouement à notre peuple, le monument, qui est de haute taille, se trouve sur la bordure gauche du cimetière, le long du mur d'enceinte. (Juste devant, à quelques pieds, se trouve la tombe d'Hubert La Rue, l'un de nos personnages les plus sympathiques du 19ème siècle et sur lequel ces Glanures reviendront).

On peut donc se souhaiter, comme Québécois et Québécoises, que la manière dont Louis-Philippe Turcotte aura choisi de mener sa vie puisse nous inspirer assez pour ne pas que nous nous laissions paralyser par la torpeur quand surgit l'épreuve ou le doute. Turcotte aura magnifiquement personnifié ce que signifie, au sens propre autant qu'au sens figuré, l'expression Se tenir debout. C'est là exactement le genre de modèle dont le Québec a besoin aujourd'hui de se remémorer, afin que notre peuple puisse, contre l'adversité, se projeter vers l'avenir tout en restant lui-même. 

Mais pour cela, il nous faudra du courage, tant individuellement que collectivement. À cet égard, si notre peuple a pu produire un Louis-Philippe Turcotte, c'est sans doute parce que nous en sommes encore capables nous aussi, particulièrement face aux défis et menaces qui pèsent sur nos libertés et sur notre existence même. 

Alors passons-nous le mot, et comportons-nous en conséquence. 

N.B. : Je conserve comme une relique précieuse une brochure publiée par Turcotte, dont le titre est Centenaire de l'assaut de Québec par les Américains, et qui comporte une dédicace manuscrite de l'auteur à l'historien Ernest Myrand, comme vous pouvez le voir ci-dessous (cliquez sur les images pour les agrandir): 


 

Et voici les pages couvertures de deux des plus importants ouvrages de Turcotte : 

 

Plaque apposée sur la stèle funéraire de Louis-Philippe Turcotte,
cimetière de Saint-Jean de l'Ile d'Orléans.
Photo : Daniel Laprès, septembre 2015.
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