mardi 15 septembre 2015

Il y a 100 ans mourait Ernest Gagnon, un pilier de la culture québécoise


Il y a 100 ans aujourd'hui, soit le 15 septembre 1915, mourait Ernest Gagnon, qui fut l'un des plus importants piliers de la culture québécoise mais qui pour l'essentiel a été oublié, même si plusieurs éléments de sa contribution restent connus, à cause des larges pans de notre patrimoine, particulièrement au niveau de la chanson, qu'il aura préservés afin qu'ils puissent être relayés par les générations jusqu'à nous atteindre à notre tour. 

Ma conjointe Louise et moi sommes pris d'affection pour Ernest Gagnon, que nous avons découvert il y a quelques années et dont depuis les écrits font nos délices. D'ailleurs, Louise a elle-même préparé un long et détaillé article commémoratif qui vient d'être mis en ligne sur le site du magazine Nagg

Né à Louiseville le 7 novembre 1834, Ernest Gagnon était d'abord un musicien de haut calibre et un compositeur. Il a longtemps été organiste à Québec, à l'église Saint-Jean-Baptiste d'abord, puis à la basilique-cathédrale Notre-Dame-de-Québec. En Europe, il a connu plusieurs sommités musicales, dont les compositeurs Rossini et Verdi. C'est lui qui, lors d'un séjour à Paris, a découvert et importé chez nous le fameux cantique Minuit chrétiens, qui a marqué l'imaginaire non seulement religieux, mais aussi culturel du Québec.

Ernest Gagnon était croyant, catholique convaincu, plutôt conservateur même. Mais il n'avait rien d'un sectaire et, contrairement à un fanatique hargneux et étroit d'esprit comme Jules-Paul Tardivel, qui était pourtant parmi ses amis, il entretenait des rapports cordiaux avec les libéraux et anticléricaux comme Arthur BuiesLouis Fréchette, ainsi qu'avec une féministe d'avant-garde et libre-penseuse, Robertine Barry, comme on en verra une preuve tangible ci-dessous. Très cultivé mais sans aucune morgue pédante ou la moindre vanité, Ernest Gagnon, qui faisait partie du courant nationaliste ayant émergé suite aux rébellions de 1837-38, était d'ailleurs considéré comme un causeur aimable et agréable, dont la compagnie était aussi recherchée qu'appréciée.
Maison natale d'Ernest Gagnon, Louiseville (Québec).
La maison a été détruite depuis. (Cliquer sur l'image pour agrandir)

Ernest Gagnon en 1857, âgé de 23 ans.
(Extrait de Les noces d'or de l'École normale Laval, 1857-1867,
Québec, 1908, p. 28.) 
Les Québécois doivent beaucoup à Ernest Gagnon, qui était également journaliste et historien. Il a notamment publié une excellente biographie du découvreur Louis Jolliet, de même qu'une étude sur le Château Saint-Louis, résidence des gouverneurs de la Nouvelle-France sur le cap Diamant, là où se trouve aujourd'hui le Château Frontenac. 

Mais sa plus importante contribution à notre patrimoine culturel provient d'un ouvrage dont la première édition parut en 1865, suivie de plusieurs autres éditions jusque dans les années 1930, Chansons populaires du Canada. Si de nombreuses chansons québécoises nous semblent avoir été naturellement conservées et transmises, c'est en fait le résultat du travail de Gagnon qui, à maintes reprises, se rendait dans nos villages et campagnes pour y noter les paroles et la musique des chansons de nos ancêtres. 
Le recueil de chansons de notre patrimoine
qu'Ernest Gagnon nous a légué et dont les chansons
ont ainsi pu se rendre jusqu'à nous.
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Tel que cité par l'ethnologue Conrad Laforte dans son indispensable livre La chanson folkorique et les écrivains du XIXe siècle (Montréal, éditions Hurtubise HMH, 1973), le journal parisien L'Union faisait, le 11 mai 1865, mention de l'ouvrage de Gagnon dans les termes suivants: 

«Il nous est venu de Québec un recueil de Chansons populaires, qui ont été pour nous comme une révélation du sentiment de la patrie française, toujours vivante en cette terre soumise à des lois étrangères. Ces chansons sont les mêmes que chantait la France heureuse en d'autres temps ; le peuple canadien continue de les chanter et la France ne s'en souvient plus.»

Donc, doté de son calepin et de son crayon, Ernest Gagnon faisait chanter nos vieux d'antan dans les villages et il en conservait les paroles et la musique, afin d'éviter que tout cela soit perdu. C'est comme ça que toute cette richesse de notre folklore a pu se rendre jusqu'à nous. Une telle scène, une telle histoire aussi belle que richement évocatrice, ne devrait-elle pas pouvoir inspirer quelque scénariste ou réalisateur, au lieu de ces monuments de narcissisme gluant et morbide qui semblent être devenus la norme de notre cinéma d'aujourd'hui ?

Sans le minutieux travail de récolte auquel s'est consacré Ernest Gagnon, une importante partie de ce patrimoine, que l'on prend de nos jours pour acquis, aurait sans doute sombré dans l'oubli définitif. Mais grâce à Ernest Gagnon, des groupes comme la Bottine souriante et bien d'autres chansonniers et artistes ont pu avoir accès à ces oeuvres bien de chez nous et qui fermentent notre identité culturelle et nationale. De fait, c'est parce qu'il était profondément animé de l'esprit patriotique que Gagnon s'était donné la peine de recueillir et de préserver les pièces de ce précieux héritage qui, grâce à lui, a pu se rendre jusqu'à nous, donc qui a pu rester vivant et fécond. 
Ernest Gagnon à l'âge de  30 ans
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Et tout cela, Ernest Gagnon l'a fait à son propre compte, donc sans recevoir ce qu'on appelle aujourd'hui des subventions. En voilà donc un autre, après Louis-Philippe Turcotte que ces Glanures présentaient il y a quelques jours, qui a donné à son pays, au lieu de quémander à son pays. Ce sens du dévouement à la patrie n'est plus guère fréquent de nos jours, s'il n'est pas tout bêtement ridiculisé, voire méprisé par la caste niaise et inculte, mais en même temps si prétentieuse, de nos bien-pensants aussi médiocres qu'insignifiants qui monopolisent ce qui nous tient lieu de scène intellectuelle. 

Chose certaine, alors que je ne lis plus ni n'écoute les papoteux ineptes et rabâcheurs de platitudes qui pérorent leurs prêts-à-penser creux dans l'espace médiatique qu'ils se sont accaparé, c'est toujours avec une délectation inépuisable que je fréquente les écrits d'Ernest Gagnon, qu'il s'agisse de ses chroniques ou de ses ouvrages historiques. Sa plume est fort réjouissante pour l'esprit et elle nous éclaire sur la richesse du terreau culturel qui a fait des Québécois ce peuple libre et généreux qu'ils sont devenus.

Maison d'Ernest Gagnon au 164 Grande Allée, Québec. La maison est disparue depuis.
La photo date de l'été 1915, quelques semaines avant la mort d'Ernest Gagnon,
que l'on aperçoit avec son épouse et ses deux filles. (Cliquer pour agrandir)

Depuis maintenant 100 ans, donc, Ernest Gagnon repose au cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec, juste derrière, vers la gauche, la tombe de Félix-Gabriel Marchand, ce qui le place dans un excellent et honorable voisinage. Ma conjointe Louise et moi avons visité sa tombe l'an dernier et c'est avec une certaine tristesse que nous avons dû constater le navrant état de décrépitude dans lequel se trouve son monument funéraire. Symbole pathétique d'un peuple qui ne sait pas se souvenir de ceux qui ont le plus contribué, avec une inlassable générosité, à lui faire prendre conscience de lui-même. Chose certaine, Ernest Gagnon mérite mieux, beaucoup mieux que ça. Au moins, si vous passez par là, allez lui faire une petite visite, et, si vous le pouvez, déposez-y quelques fleurs, fussent-elles sauvages, afin de montrer qu'il y en a encore quelques-uns pour se souvenir de lui et de notre dette collective à son égard.  

«Pour finir, écrivait Arthur Letondal dans un article qu'il lui dédiait, rendons hommage au père du folklore chez nous, car parmi les musiciens et les écrivains du passé, nul peut-être mieux qu'Ernest Gagnon n'a servi son pays ; nul assurément n'a plus profondément compris et fait aimer l'âme québécoise.» 


Pierre tombale d'Ernest Gagnon,
cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec.
Photo: Daniel Laprès
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J'ai la chance de posséder deux exemplaires de livres d'Ernest Gagnon qu'il a dédicacés de sa main. Le premier, Choses d'autrefois, est dédicacé à Robertine Barry, ci-dessus mentionnée et qui fut la première femme journaliste de l'histoire du Québec : 
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Puis le deuxième ouvrage, la biographie du découvreur québécois Louis Jolliet, est dédicacé à la fondatrice et supérieure de religieuses Ursulines de Stanstead, dans les Cantons de l'Est : 

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Sur cet exemplaire d'un autre ouvrage de Gagnon, Feuilles volantes et pages d'histoire, on peut voir la signature de Louis-Olivier Taillon, un ami de Gagnon qui a été premier ministre du Québec : 

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