lundi 17 août 2015

Armand Lavergne : «Pour sauver nos droits, il faut combattre et se sacrifier»


Député, tribun très populaire et ardent défenseur de la cause nationale des Québécois de la fin du 19e siècle jusqu'à sa mort en 1935, Armand Lavergne est de nos jours presque complètement oublié. Il est vrai que quelques rues québécoises, dont l'une à Montréal, portent son nom, de même qu'une école et un centre d'hébergement, mais bien peu parmi les gens qui fréquentent ces institutions, ou même qui y travaillent, savent de qui il s'agit. Sic transit gloria mundi.

Pourtant, au début des années 1900, ses discours politiques faisaient accourir les foules et il était reconnu comme un intrépide champion des droits de la «race» canadienne-française (avis aux bien-pensants ignares et politiquement corrects susceptibles de s'étrangler d'indignation : à l'époque, le terme de «race» n'avait strictement rien à voir avec son sens d'aujourd'hui, il signifiait essentiellement «nationalité»). 

Le 10 août dernier, je suis allé visiter la tombe de Lavergne, au cimetière de Saint-Christophe d'Arthabaska. Cette tombe, qui fut durant quelques temps un lieu de pèlerinage nationaliste, contient également les restes de ses parents, Joseph Lavergne et Émilie Barthe, celle-ci étant reconnue par les historiens comme ayant été l'amante de l'ancien premier ministre fédéral Wilfrid Laurier ; plusieurs croient même qu'Armand Lavergne serait le fils naturel de Laurier. Y est aussi inhumé le grand-père maternel de Lavergne, le Patriote de 1837, écrivain et journaliste Joseph-Guillaume Barthe

J'ai voulu faire cette visite parce qu'il y a déjà un certain temps que je m'intéresse à Lavergne, que je vois comme une espèce de héros tragique, car ce champion des combats pour le peuple auquel il appartenait, et qui était adulé de lui, est assez rapidement devenu ignoré par ce même peuple. Lavergne n'était certes pas sans défauts, mais ses qualités l'emportent grandement sur ceux-ci : intégrité irréprochable, rejet de toute forme de complaisance ou de collusion, attachement indéfectible aux principes, idéaux et valeurs qui l'animaient, fidélité inébranlable au peuple québécois, Lavergne n'était pas du genre à se laisser acheter ni vendre. 

Sur le monument funéraire de Lavergne, oeuvre du sculpteur Émile Brunet et qui est située à quelques pas de la tombe du peintre Suzor-Côté, se trouve une inscription riche d'évocation : «Pour sauver nos droits, il faut combattre et se sacrifier», tel que Lavergne l'avait proclamé à maintes reprises alors que les droits de notre nationalité étaient menacés. 

Monument d'Armand Lavergne au cimetière Saint-Christophe d'Arthabaska.
Photo : Daniel Laprès

Ce thème reste d'une saisissante actualité, particulièrement à l'heure où Philippe Couillard est en train de détourner notre propre État contre nos droits et nos intérêts, comme le montrent son ignoble et liberticide projet de loi 59 et sa volonté d'imposer une immigration aussi massive qu'outrancière dont les conséquences ne peuvent qu'aboutir à noyer l'élément québécois de souche française qui a défriché ce pays et construit cette société libre, accueillante et démocratique, et dont les fondements sont maintenant menacés par le gouvernement Couillard comme ils ne l'ont jamais été depuis 1867.

Mais en même temps, bien que ce soit avec une infinie tristesse, il nous faut admettre que l'idée même de se sacrifier, et même de combattre pour sauver nos droits, est devenue carrément insolite dans le Québec d'aujourd'hui. Depuis trop longtemps, on nous a appris à aborder et à concevoir notre pays, le Québec, en fonction de ce qu'il peut donner à nos egos individuels et de sa capacité à combler nos besoins matériels, et pas du tout en fonction de ce que l'on peut, chacun de nous, lui donner pour qu'il puisse se réaliser et se projeter dans l'avenir. 

Ce nombrilisme infantile, que l'on retrouve chez les québécophobes de souche campés dans une droite économique désincarnée et anti-patriotique, mais qui se masque également derrière de pieux airs soi-disant progressistes qui se traduisent néanmoins en de déprimants «Je veux ! Donnez-moi ! Tout m'est dû !», risque de nous anesthésier suffisamment pour permettre aux Philippe Couillard de ce monde de mener à terme leur saccage de notre identité, de notre histoire, de notre culture et de nos valeurs. D'ailleurs, une certaine gauche, celle de Québec Solidaire ou d'un Gabriel Nadeau-Dubois, ne manque jamais les occasions d'apporter son concours empressé à un tel saccage, sous prétexte de lutter contre un imaginaire et prétendu «repli identitaire», cela tandis que les replis identitaires des «Autres», y compris les coutumes les plus obscurantistes, arriérées et misogynes, ne trouvent que grâce à leurs yeux englués dans le politiquement correct.

Se dévouer pour la patrie est donc devenu une idée loufoque et passée de mode aux yeux des bien-pensants insipides qui caquettent des torrents de platitudes et d'insignifiances dans les institutions d'enseignement et dans les médias. 

Mais bon, je suis de ceux qui croient que ce sont les Armand Lavergne qui ont raison, et ce n'est certainement pas le désert de l'esprit et la désolante médiocrité des blablateux semi-lettrés qui nous tiennent lieu d'élites intellectuelles et sociales qui me feront changer de point de vue. 

Pour mieux connaître le parcours d'Armand Lavergne, et notamment pour percevoir un peu de la verve, de l'esprit et du panache qui étaient les siens, on lira avec profit ces extraits d'une brève présentation qu'en fit sur son site web l'auteur Alain Bergeron :  

«Dans l'euphorie d'une fin de session, à Québec, les députés s'apprêtent à entonner l'Ô Canada. «Allons, chantez-nous donc Le Petit Navire», leur lance Armand Lavergne.

Le politicien a de la verve, de l'esprit, du panache. [...] À l'esprit et à la répartie facile, il ajoute l'emphase déclamatoire. Parlant en faveur des Canadiens français persécutés en Ontario, il déclare aux "Iroquois d'aujourd'hui" (les Anglais) : «Tuez-nous et vous mangerez le coeur de notre race pour vous donner du courage. Il y en aura assez pour tous vous autres !»

Tout au long de son parcours politique, on retrouve une constante : l'amour de sa «race» et de sa langue, qu'il a toujours défendues. Le politicien nationaliste insuffle une certaine fierté à ses compatriotes du temps qui en ont bien besoin. Homme d'opposition, il est incapable de se soumettre aux directives d'un parti politique. N'a-t-il pas refusé d'apprendre l'anglais lorsqu'il fréquentait le Séminaire de Québec, au grand désespoir de Wilfrid Laurier, un ami de la famille ?

Officier de milice, ses principes lui interdisent de participer à la Première guerre mondiale qui se déroule a l'extérieur du Canada. À ceux qui lui affirment que ce conflit est celui de la liberté et de la justice, il rétorque : «Ce n'est pas dans les tranchées des Flandres que nous irons conquérir le droit de parler français en Ontario». Au Parlement d'Ottawa, on va jusqu'à exiger un procès pour haute trahison, Lavergne devant être ...fusillé à l'aube ! 

En 1899, cet élève brillant, mais indolent, entreprend des études en droit à l'Université Laval de Québec. Très tôt, son don d'élocution de manifeste. Dès l'âge de 19 ans, il participe à des campagnes électorales, sous la bannière libérale. L'émergence d'Henri Bourassa, aux propos résolument nationalistes, le séduit.

Admis au Barreau en juillet 1903, il ouvre un bureau d'avocat en novembre à Québec, pour ensuite se transporter à Montmagny. Dans cette ville, il dirigera le journal Le Courrier de Montmagny.

En 1904, élu à 23 ans député libéral fédéral de Montmagny, Armand Lavergne semble vouloir s'affranchir de l'influence de Laurier. En décembre de la même année, il épouse Georgette Roy. Le couple n'aura pas d'enfants.

En 1905, il se range du côté de Bourassa pour tenter de préserver les droits de la minorité française dans les nouvelles provinces de l'Alberta et de la Saskatchewan.

Laurier l'expulse du parti libéral en janvier 1907. Armand Lavergne abandonne son mandat fédéral et oriente son action vers la scène provinciale, où il est élu député de Montmagny en 1908.

En juillet 1910, il force littéralement le gouvernement libéral du Québec à adopter un texte de loi qui oblige les entreprises de services publics à s'adresser en français leurs clients. C'est la Loi Lavergne.

S'il est reporté à son poste en 1912, il s'ensuit pour lui, à partir de 1917,  une période difficile sur le plan politique alors qu'il encaisse, coup sur coup, quatre revers aux élections fédérales et un aux élections provinciales. En cours de route, en octobre 1924, il passe dans les rangs conservateurs. C'est sous cette couleur, en juillet 1930, poussé par la vague conservatrice, qu'il retournera à Ottawa à titre de représentant du comté de Montmagny.

En septembre, âgé de 50 ans, il est choisi vice-président de la Chambre des Communes.[...] Il donne son appui au mouvement Jeunes-Canada, formé de jeunes nationalistes qui reprennent ses idées de jadis. Il leur confie la barque qu'il a mise à l'eau vingt-cinq ans plus tôt : «Qu'ils la fassent parvenir au port, pavillon au vent, saluée par les canons des citadelles ennemies». 

Puis il se penche sur son passé et entreprend d'écrire ses souvenirs. Cet ouvrage, dont le titre est Trente ans de vie nationale, sera publié aux éditions du Zodiaque le 15 mars 1935, soit dix jours après son décès des suites d'une pneumonie.»

LE MYTHE LAURIER DÉFONCÉ


Outre cette brève présentation que vous venez de lire, j'ai cru utile, afin de vous permettre de mieux pénétrer les idées et les combats d'Armand Lavergne, de transcrire pour vous certains passages particulièrement éclairants de Trente ans de vie nationale, le volume devenu rarissime de ses mémoires.  



Ce que Lavergne y révèle sur Wilfrid Laurier est du plus haut intérêt. En effet, ce personnage passe encore aux yeux de plusieurs comme l'un des grands défenseurs de la nationalité canadienne-française, alors qu'en réalité, comme l'indique Lavergne, Laurier aura essentiellement et ignominieusement trahi ses compatriotes de langue française, qui pourtant le voyaient comme leur plus grand leader, voire comme leur vengeur et leur sauveur. 

Il vaut aussi la peine de souligner le fait que, vu son histoire familiale et compte tenu de la proximité affective de Lavergne par rapport à Laurier, Lavergne n'aura pas la moindre complaisance à l'égard de Laurier dès le moment où il se sera rendu compte de la réalité peu reluisante du personnage, et ce même si Laurier lui a ouvert toutes grandes les portes du prestige et de la gloire. Il y a certainement là matière à respect, sinon à estime, envers Armand Lavergne, car, de nos jours pas plus que dans ce temps-là, on ne voit pas souvent quelqu'un faire preuve d'un tel courage moral et d'une telle fidélité à ses convictions, et cela au prix de dures ruptures personnelles et de ce qui s'ensuivait en termes de perte d'opportunités et d'avantages. 

Découvrez donc à votre tour comment Armand Lavergne défonce le mythe Laurier : 

«Laurier venait d'arriver au pouvoir, battant le gouvernement conservateur qui conduisait le pays depuis près de vingt ans. La lutte s'était faite sur la question des écoles du Manitoba ; elle était bien de nature à passionner les esprits, à enflammer la jeunesse. 

Je n'entreprendrai pas de refaire ici toute l'histoire de cette malheureuse affaire, dont nous souffrons encore, mais il est nécessaire d'en dire quelques mots afin d'expliquer l'état d'âme des jeunes gens de mon temps, et le mien aujourd'hui. 

Le Manitoba, entré dans la Confédération en 1870, avait obtenu, grâce aux énergiques revendications des Bois Brûlés, ainsi que se nommaient les Métis, et grâce au gouvernement provisoire de Louis Riel, une constitution calquée sur celle du Québec. Égalité des langues, écoles confessionnelles, c'est-à-dire catholiques et protestantes, lisez en pratique françaises ou anglaises. 

Tout alla bien jusqu'au jour où l'immigration, y apportant une énorme majorité contre l'élément français, le gouvernement libéral de Greenway abolit et l'usage du français et les écoles confessionnelles. 

De cette violation du droit et de la constitution, il y eut recours aux tribunaux et appels au Conseil Privé par l'élément français devenu la minorité. 

En 1896, après de longues péripéties, une considérable agitation : le gouvernement conservateur d'Ottawa, ayant négligé ou refusé d'exercer son droit de désaveu au sortir d'une crise ministérielle, s'était reconstitué, ayant à sa tête Sir Charles Tupper, et présentait à la Chambre une loi dite loi réparatrice

Que ferait Laurier, chef du parti libéral, en grande majorité anglais, mais Canadien de langue française lui-même et catholique ?

Pour ceux qui ne le connaissaient pas, il ne pouvait y avoir aucun doute, son chemin était clair et son devoir tout tracé. Il ne pourrait refuser d'apporter son appui à une mesure destinée à rendre justice aux siens, à empêcher la violation des droits constitutionnels de la minorité, mesure réclamée avec instance par celle-ci. [...]

D'un autre côté les loges orangistes s'agitaient, délaissant le parti conservateur, dont elles avaient été jusque-là les alliées fidèles, et faisaient une violente campagne contre la minorité française. 

Depuis 1887, le parti libéral, avec Honoré Mercier, avait habilement, et non sans raison, exploité la pendaison de Riel. Si Laurier et les libéraux du Québec appuyaient le gouvernement, la faction orangiste était réduite à une infime minorité. [...]

Peu d'hommes ont le charme et le magnétisme de Laurier. [...] Doué d'une éloquence très élevée, tenant plus du parlementaire que du tribun, il était devenu, à la démission d'Edward Blake, le chef reconnu de tout le parti libéral fédéral. Les Anglais eux-mêmes servaient avec enthousiasme et confiance sous ce jeune chef d'une autre origine et d'une autre religion que les leurs. Ceux-là mêmes du côté adverse l'avaient surnommé «l'orateur à la langue d'argent». 

Quelles étaient au juste ses convictions et ses principes ? On ne pouvait l'approcher sans l'aimer, sans subir sa séduction, mais il disait lui-même : «Je flotte dans l'air ambiant», et comme tout libéral, il croyait à l'opportunisme. «Le temps est un grand maître» était un de ses dictons favoris. 

[...] Le côté national ne le frappait pas [...]. Pour moi, Laurier regrettait sincèrement que nos pères, en 1760, n'eussent pas capitulé complètement et que nous ne fussions pas devenus Anglais. Dans cette âme noble et élevée il y avait une admiration profonde et presque naïve pour la richesse. «Oh ! les Anglais, répétait-il souvent, ils ont su faire de l'argent». Et cela disait tout - et c'est curieux, car il était désintéressé et généreux à l'excès. 

Il avait appris leur langue, qu'il parlait mieux qu'eux, malgré une légère trace d'accent français dont il ne put jamais, à son grand regret, se débarrasser. Il s'était formé à l'école de leurs philosophes et de leurs historiens. 

[...] Il connaissait peu notre histoire, toute la merveilleuse épopée d'avant la conquête ne l'avait guère intéressé. [...] Il avait pour sa race un mépris sympathique et hautain, ne reniant pas complètement la légende absurde qui lui donnait une ascendance écossaise, qui faisait dériver son nom de Laurier de celui de Laurie, et que son prénom Wilfrid ne contredisait pas absolument. [...]

De plus, il était impérialiste dans l'âme, croyant à la fédération de l'Empire, et combien de fois, dès ma tendre enfance, ne l'ai-je pas entendu me dire : «Si j'étais toi, mon ambition serait d'aller siéger à Westminster». 

Pour le moment il était l'idole de sa race et le maître incontesté de son parti. De plus, son prestige devenait immense chez les Anglais. 

Pour nous, qui ne l'analysions guère, il incarnait tous nos rêves, tous nos espoirs. Laurier au pouvoir, Laurier premier ministre, commandant les destinées du Canada, c'était la revanche de 1760, la fin de toutes nos humiliations, de tous nos malheurs. Nous ne voyions pas plus loin et ne raisonnions pas au delà. 

Il ne devait pas se passer bien des années avant que je ne découvrisse l'erreur que nous faisions et la grande illusion qui faussait notre jugement. Ce fut surtout le jour où un de mes collègues à Ottawa, Anglais et protestant, pas très sympathique aux Canadiens d'origine française, me déclarait brutalement : «C'est une bonne affaire d'avoir un premier ministre français ; il est le sucre qui entoure la pilule que nous n'aurions pas osé vous faire avaler autrement». 

Mais en cette année-là (1896), nous ne croyions qu'à Laurier... qui pourtant venait de se prononcer en Chambre contre la loi réparatrice, en ayant demandé le renvoi à six mois, ce qui, dans l'argot parlementaire britannique, signifie la mort sans phrase. Sa formation libérale lui avait permis d'inventer, avec l'appui unanime des Orangistes [...], la doctrine des droits provinciaux en matière d'éducation, malgré la cause 93 du pacte fédéral, qui protège les minorités contre la tyrannie de la majorité. Il promettait bien, il est vrai, de régler à l'amiable la question par la conciliation ; mais il avait poussé le cri dangereux de «Hands off Manitoba !» 

Et nous assistions à ce spectacle étrange d'un premier ministre anglais et protestant, appuyé par une Chambre en majorité anglaise et protestante, présentant une loi pour remédier aux griefs d'un groupe français et catholique, pour lui faire rendre ses droits constitutionnels les mieux garantis, mais spoliés, et combattu violemment par une opposition ayant à sa tête un Français catholique. 

Cela est plus à l'honneur de nos compatriotes anglo-saxons qu'au nôtre ; ils nous l'ont fait sentir depuis et, ma foi ! en toute justice, ils n'ont pas eu absolument tort. Cette faute de 1896 fut une des pires de notre histoire, elle est la genèse et la cause de tout ce qui s'est passé depuis. 

[...] Malgré Laurier et l'alliance combinée des libéraux canadiens-français et des orangistes, la loi réparatrice fut votée en seconde lecture. Mais le parlement se mourait et, en peu de semaines, il devait, son terme de cinq ans étant expiré, se dissoudre de par la seule échéance de la date. 

En attendant, commença contre la loi réparatrice, de la part des libéraux, une campagne d'obstruction fantastique qui devait aboutir, malgré les séances sans arrêt, nuit et jour, à la fatale journée de la dissolution et aux élections. Ce but atteint, la bataille s'engagea avec une violence inouïe. [...] 

Nous étions aveuglés par notre foi absolue en Laurier. Celui-ci avait pourtant, fidèle à l'opportunisme, commencé à prêcher dans les provinces anglaises l'autonomie provinciale la plus complète en matière d'éducation, rappelant par son attitude les souvenirs les plus tristes des Clear Grits avec George Brown, c'est-à-dire les libéraux anglais et francophobes. 

Il est vrai qu'au Québec le ton changeait étrangement ! «Avez-vous plus confiance à un Anglais protestant comme Tupper, pour défendre nos droits, qu'à un Canadien français et catholique ? Je réglerai par la conciliation cette question avec mon ami Greenway» (sic).  Et même, il ajoutait comme je l'ai entendu moi-même à Saint-Roch, au milieu d'un enthousiasme délirant : «Si je ne réussis pas par la conciliation, je passerai une loi réparatrice plus complète et rendrai pleine et entière justice à mes compatriotes du Manitoba». 

Le tour était joué ! Et le soir du vote, Laurier était premier ministre, grâce à la presque totalité (54 sur 65) des sièges de la province de Québec. 

L'Ontario «fanatique et protestant», tant de fois dénoncé par les libéraux au Québec, malgré les appels aux pires préjugés, avait donné une majorité en faveur de la loi réparatrice. 

[...] Au soir du 23 juin 1896, j'étais, avec toute la jeunesse, dans le parfait ravissement. Effacée, la honte de la conquête ; effacé, l'abaissement de la race française en Amérique. Laurier premier ministre, c'était la revanche de 1760 et l'âge d'or commençait pour la patrie canadienne française. 

Il fallut déchanter et en bien peu de temps. 

Les négociations au sujet du Manitoba avec le gouvernement Greenway venaient d'aboutir. «La pleine et entière justice» dont parlait Laurier sombrait en une misérable demi-mesure, qui ne déguisait que bien tristement la plus lamentable des capitulations. 

[...] Les nôtres ont parfois payé bien chèrement les honneurs qui les ont couronnés, et qui ont été si onéreux à la race. [...] La grande iniquité était consommée, et bien rares furent les protestations qui s'élevèrent dans la province. 

[...] Laurier, au sommet de sa gloire et de sa popularité, s'était embarqué pour Londres, où il allait représenter le Canada à la Conférence Impériale. Parti simple Wilfrid Laurier et, comme il disait, «démocrate jusqu'à la semelle», il devait revenir « Sir Wilfrid Laurier», chevalier de Saint Michel et de Saint Georges. 

La terre anglaise réveilla-t-elle sa fierté britannique ? Son impérialisme latent s'enthousiasma-t-il devant les gloires de Westminster ? Qui sait ?  [...] Son succès personnel fut grand en Angleterre, phénoménal. Son port distingué, le charme de sa personne, l'emprise de son éloquence avaient conquis tous ceux qui le virent ou l'entendirent. 

Décoré par la reine, honoré par les grandes universités de Cambridge et d'Oxford, [...] Laurier, qui aimait les honneurs, l'uniforme et quelquefois le panache - quand c'était le sien qui flottait au vent -, se laissa-t-il emporter par l'enthousiasme ou, comme Numa Roumestan, «par les idées qui viennent en parlant» ? 

Je croirais plutôt que, sincèrement impérialiste, et de plus ne sachant trop comment reconnaître que lui, fils de la «race inférieure», il fût à la tête d'un pays en majorité anglo-saxon, il exprima, pour cette fois, et avec joie, le véritable fond de sa pensée. [...] Depuis ma tendre enfance, je le connaissais comme un impérialiste à tout crin et un anglomane convaincu».  

Tiré de : Armand Lavergne, Trente ans de vie nationale, Montréal, Les éditions du Zodiaque, 1935, p. 63-81

COMMENT ON SE MÉRITE LE RESPECT DES ANGLAIS 

Plus loin dans ses mémoires, Armand Lavergne raconte l'épisode d'une visite qu'il a faite à Winnipeg, et au cours de laquelle lui et son compagnon d'armes Paul-Émile Lamarche furent reçus avec tous les égards par les élites anglaises dont ils étaient pourtant les plus redoutables et farouches adversaires. Ceci montre très clairement que le respect se gagne en se tenant debout et non en rampant, une leçon qui reste très certainement valable et pertinente de nos jours :  

«Au mois d'avril de cette même année, un grand banquet était organisé à Winnipeg en l'honneur du premier ministre [du Manitoba] Roblin ; on décidé d'y envoyer une délégation de Québec. J'en faisais partie, mais les membres principaux étaient l'honorable sénateur Beaubien et les députés fédéraux Rainville, Paquet et Paul-Émile Lamarche

Ce dernier avait été [...] un des protestataires les plus actifs contre l'iniquité du Kéwatin. Chose étrange ! Ce fut Lamarche et moi, qui, sur le train, fûmes invités à prendre la parole au banquet. 

Celui-ci fut l'un des plus considérables auxquels il m'ait été donné d'assister. Les convives, au nombre de cinq mille, étaient divisés en trois salles de l'hôtel Royal Alexandra ; et, quoique ce fût un banquet conservateur et que la question du Kéwatin saignât encore, que celle du Manitoba fût mal cicatrisée, nous décidâmes, Lamarche et moi, de dire toute notre pensée. 

Et jamais, au cours de ma vie publique, ai-je reçu une ovation, ou plutôt trois ovations, comme celles qui accueillirent mes paroles, ce soir-là, dans trois salles. Ah ! pauvre nous, frappons-nous la poitrine ! Quel mea culpa nous avons à faire. Nous blâmons le fanatisme des Anglais quand c'est notre propre lâcheté qui est cause de toutes nos humiliations. 

Lamarche me dit la même chose, quand à la réception que lui firent ces Anglais conservateurs. Et il était pourtant, aux Communes, le chef des rebelles. 

Le lendemain nous devions traverser à Saint-Boniface, honorer les martyrs. Nous nous acquittâmes de ce devoir en [...] déposant une couronne, au nom des Canadiens-Français, sur la tombe de Louis Riel. Celui-ci au moins préféra la mort au déshonneur. 

Notre geste fut commenté avec éloges par la presse de Winnipeg, même la plus fanatique ordinairement. 

Quelques-un de nos compagnons de voyage n'avaient pas osé passer la rivière Rouge [afin de rejoindre la communauté française à Saint-Boniface]. On devine que c'était ceux qui avaient lâché sur l'affaire du Kéwatin. Ils subirent ainsi une double humiliation, puisqu'ils n'osaient pas affronter leurs compatriotes canadiens-français ou métis, et que, la veille, les Anglo-Canadiens les avaient ignorés complètement, ne réclamant pour leur fête que Lamarche et moi. 

Les lâches n'ont jamais eu de prestige auprès des Anglais.» 

Tiré de : Armand Lavergne, Trente ans de vie nationale, Montréal, Les éditions du Zodiaque, 1935, p. 215-217.

En conclusion de ses mémoires, en page 224, Armand Lavergne se demande : 

«Comment ai-je agi ? Ai-je fidèlement servi mon pays et les miens, et suis-je resté fidèle aux principes que l'on m'avait enseignés, à la doctrine que j'avais faite mienne, et, avec d'autres plus grands que moi, prêchée à mes compatriotes, comme étant celle du salut national ? »

Au vu et au su du parcours de cet homme de convictions, de fidélité et de courage, nous pouvons certes répondre à Armand Lavergne que oui, il a fidèlement servi son pays et les siens, et aussi que oui, il est bel et bien resté fidèle aux principes et idéaux qui l'animaient. 

Serait-ce rêver en couleurs que d'espérer qu'il y en ait au moins quelques-uns, alors que le Québec en a si cruellement besoin, qui sachent s'inspirer d'un Armand Lavergne et s'engager dans les nécessaires combats qu'appelle la sauvegarde de nos droits plus menacés aujourd'hui que jamais ? 

La question reste ouverte. À chacun de nous d'y répondre. 

Recueil d'écrits d'Armand Lavergne paru en 1968 aux éditions Fides. 

dimanche 9 août 2015

Éva Circé-Côté : laïque et patriote, une femme pour notre temps


Éva Circé-Côté fait partie de nos compatriotes qui ont le plus lutté pour le progrès de la société québécoise, notamment sur le plan des libertés fondamentales dont nous jouissons encore de nos jours. Mais elle demeure une figure peu connue, et ce, pour notre plus grande perte, comme vous pourrez le mesurer à la lecture du présent billet. 

Je l'ai découverte il y a une dizaine d'années environ, par pur hasard, alors que je bouquinais à l'excellente libraire d'occasion Le Livre voyageur, rue Swail dans le quartier montréalais de Côte-des-Neiges. Dans le rayon des livres d'histoire québécoise, se trouvait un exemplaire de l'édition originale, parue en 1924, du livre qu'Éva avait consacré à Louis-Joseph Papineau. L'exemplaire était de plus dédicacé de sa main, et je n'ai donc pas hésité à l'acheter, d'autant plus que le prix était tout de même fort abordable, selon la typique politique du libraire, le spirituel et truculent Bruno Lalonde. 


Aussitôt arrivé chez moi, je plongeai dans la lecture de ce livre. J'y découvris non seulement un brillant récit du parcours politique de Louis-Joseph Papineau et du combat des Patriotes de 1837-38, mais également une captivante synthèse de l'histoire des luttes pour la liberté de penser et la laïcité au 19e siècle québécois et des principales figures qui les ont incarnées. En lisant ce livre (réédité en 2005 par les éditions Lux et qui est encore disponible chez votre libraire), on se rend compte avec une vive acuité du fait que les libertés dont nous jouissons aujourd'hui, elles qui d'ailleurs sont gravement menacées par l'ignoble projet de loi 59 de Philippe Couillard, ne sont pas tombées du ciel, et qu'elles ont plutôt été la conséquences d'âpres luttes qui ont coûté cher à celles et ceux qui ont eu le courage et la générosité de les mener. 

Curieux d'en découvrir plus sur l'auteure d'un tel ouvrage, je me suis mis à rapailler des informations sur Éva Circé-Côté, ce qui ne fut pas une tâche facile car peu de choses avaient jusqu'alors été publiées sur elle. J'ai pu toutefois trouver un exemplaire d'un livre qu'elle avait publié en 1903 sous un pseudonyme, Colombine, et dont le titre était Bleu, blanc, rouge, ce qui indiquait nettement l'adhésion d'Éva à l'idéal républicain, qu'incarnait alors le drapeau tricolore français. Dans le Québec de 1903, c'était déjà là en soi quelque chose d'assez audacieux, sinon téméraire. Les théocrates du temps ne se sont d'ailleurs pas retenus de lui lancer leurs foudres.


Même si Bleu, blanc, rouge ne contient rien d'outrageusement subversif, même pour l'époque, sa jeune auteure y émet quand même quelques piques à l'endroit de la vanité et du sentiment de supériorité qui prévalaient dans certaines classes de la société. Ainsi, dans un chapitre où elle raconte une balade au cimetière de la Côte-des-Neiges, Éva esquisse un contraste saisissant entre l'orgueil vénal des vaniteux et parvenus, et la gloire qui, parce qu'ils ne l'ont pas recherchée pour eux-mêmes mais plutôt parce qu'ils ont lutté pour les libertés de notre peuple, rejaillit sur les Patriotes mis à mort par l'oligarchie en 1837 :   

Pourquoi appeler un cimetière le champ de l'égalité ? Mensonge encore ! La distinction des castes survit dans ce monde pétrifié qui n'est qu'un simulacre du monde des vivants. Comme les personnes, certains tombeaux ont une morgue aristocratique, un mépris de la plèbe, qu'ils affichent avec impudence. On sent leur dédain d'être frôlés par l'humble croix des pauvres, au soin qu'ils ont pris de s'isoler dans de somptueuses chapelles, de peur d'être effleurés par le souffle vulgaire des parias.

Il est des morts sots ou parvenus qui se croient voués à l'immortalité parce que le monument qui recouvre leur nullité a coûté un demi-million de dollars. Des orgueilleux prévoyant l'oubli de leur nom ont cru prudent de choisir d'avance, sur une hauteur, le site de leur tombeau. Et même, ô vanité, certains ont voulu jouir par anticipation d'une gloriole posthume en faisant de leur vivant la pyramide qui devra contenir une poignée de cendres!

Mais dominant ces mesquines ambitions, toutes ces vaines prétentions de la vanité, comme un chêne les maigres arbrisseaux de la forêt, le monument des exécutés de 1837 pousse avec fierté la pointe de son aiguille en pierre jusqu'au ciel. Droit, sévère, sans ostentation, comme les humbles héros dont les noms en lettres d'or scintillent sous un rayon de soleil - moins profondément gravés dans le marbre que dans nos coeurs.

Ah ! ces braves ! comme ils surent mourir sans défaillance pour assurer nos libertés ! Que leur monument soit la colonne lumineuse guidant notre patriotisme vers la Terre de l'Indépendance, dont la vue guérit les âmes des morsures de l'envie, l'ennemie de notre peuple, ce reptile immonde qui sème la division dans nos camps et empoisonne nos plus nobles aspirations !
Bleu, blanc, rouge, p. 87-88.

En 1903, justement, Éva Circé-Côté faisait jouer au Théâtre National Français à Montréal, Hindenland et Delorimier, une pièce dédiée aux martyrs de 1837-38.  Elle consacra d'ailleurs une grande partie de son engagement à réhabiliter la mémoire de Louis-Joseph Papineau, qui était diffamée par les bien-pensants du temps, et à souligner l'importance de nous souvenir des luttes des Patriotes et des raisons qui les justifiaient, nous faisant ainsi comprendre à quel point leur sacrifice a été le ferment de nos libertés.

Libérale au sens des Patriotes (donc à des années-lumières des pseudos libéraux du PLQ d'aujourd'hui), progressiste, laïque, Éva Circé-Côté soutenait la cause de l'éducation gratuite et obligatoire, de même que celle de l'accès à la culture pour les classes sociales ouvrières et défavorisées. Elle avait épousé un médecin qui partageait ses convictions humanistes, le docteur Pierre Salomon-Côté, dit le "médecin des pauvres" et créateur à Montréal de ce qu'on appelle la médecine sociale, et dont le cabinet était situé au coin des rues Rachel et Saint-Denis.

 

Le docteur Côté est malheureusement décédé en 1909 à un jeune âge, soit 33 ans à peine, laissant Éva seule avec leur fille unique. Ses funérailles suscitèrent tout un émoi, sinon une vive controverse, car Éva avait tenu à faire respecter les dernières volontés du docteur Côté, qui était libre penseur, quant à ses funérailles qu'il ne voulait pas religieuses. De plus, il tenait à ce que son corps soit incinéré, ce qui ne fit qu'accroître le scandale. C'est donc un corbillard dépourvu de croix que les proches et amis ont suivi le long des rues Saint-Denis, Rachel, de l'Esplanade et Mont-Royal, en direction de l'incinérateur du cimetière protestant du Mont-Royal. Éva fut littéralement maudite par la presse cléricale et bien-pensante, particulièrement dans La Vérité du fanatique délirant Jules-Paul Tardivel, pour avoir, elle une femme, tenu ferme dans l'application des très laïques dernières volontés de son mari. 

Mais ce n'est pas tout : Éva a également fondé, en 1908, le Lycée des jeunes filles, d'esprit laïque et premier établissement d'enseignement supérieur pour jeunes filles au Québec, ce qui n'allait pas atténuer l'odeur de soufre qui se dégageait d'elle selon les ultra-cléricaux du temps. 

Sous divers pseudonymes afin de la protéger des griffes des bien-pensants, Éva collabora à divers journaux, dont entre autres Le Pays, de l'anticlérical notoire Godfroy Langlois, Le Journal de Françoise, de la féministe et libre-penseuse Robertine Barry, Le Nationaliste, du polémiste Olivar Asselin, etc., y défendant toujours ses convictions en faveur des droits des femmes, de la justice sociale, de l'éducation gratuite et obligatoire, de la laïcité, le tout en rappelant constamment l'importance, cruciale à ses yeux, de l'attachement à la patrie. 

De 1915 à 1932, Éva oeuvra également à titre de bibliothécaire-adjointe à la Bibliothèque de Montréal. Elle fut cavalièrement congédiée de cette fonction lorsqu'un bien-pensant hostile à ses idées, Aegidius Fauteux, prit la direction de cette institution. Outre cet odieux congédiement, il y a d'ailleurs quelque chose de profondément injuste et révoltant dans le fait que l'édifice initial de la Bibliothèque municipale, rue Sherbrooke face au parc Lafontaine, ne porte pas le nom d'Éva Circé-Côté, car elle en a été la principale âme fondatrice et cheville ouvrière, et cela durant des années. Mais parce qu'elle était une femme, par surcroît promotrice de la laïcité, elle n'a jamais pu obtenir la direction de la Bibliothèque municipale, un poste qui aurait dû pourtant lui revenir de plein droit et en toute légitimité, compte tenu du rôle clef qu'elle a joué dans le développement de cette institution. C'est donc dans ces conditions et le plus simplement du monde que le premier plouc desséché venu a pu la virer.

Il est aussi à souligner qu'Éva, dès ses premiers écrits du début des années 1900, faisait preuve d'une profonde détestation du racisme. Elle a toute sa vie combattu ce fléau déshumanisant, ayant notamment pourfendu les antisémites qui étaient particulièrement en vogue dans les années 1930, ici comme ailleurs au Canada et dans les autres pays occidentaux. Éva voulait que le Québec devienne une terre de liberté, un refuge paisible pour celles et ceux qui, de partout dans le monde, fuyaient les régimes tyranniques, notamment ceux, particulièrement malicieux et cruels, de type théocratique. Pour cela, elle voulait une immigration qui soit compatible avec ce noble et généreux but, donc elle était opposée à ce qu'elle appelait une "immigration outrancière" et sans discernement. 

En 2010, une biographie d'Éva Circé-Côté parut enfin. Signée Andrée Lévesque, son titre est Éva Circé-Côté, libre-penseuse. Il s'agit d'une oeuvre majeure, magnifiquement écrite, qui nous rend pleinement Éva pour celle qu'elle était : une femme courageuse, brillante, luttant souvent seule pour le progrès de notre société, notamment à l'encontre des coteries bien-pensantes du temps. Le captivant et émouvant portrait qu'en fait Andrée Lévesque nous fait mesurer combien nous, qui jouissons tranquillement de nos libertés que l'ont croit à tort acquises pour toujours, devons à cette femme dont l'engagement s'est surtout traduit pour elle-même en privations, vexations, abandons, voire trahisons dont elle a certes beaucoup souffert, mais qui ne l'ont jamais vaincue, car toujours cette québécoise éprise de l'esprit des Lumières maintiendra fermement le cap en assumant ses convictions laïques et humanistes. Pour tout dire, les doubles-jeux, les lâchetés, l'hypocrisie, n'étaient ni dans ses goûts ni dans ses habitudes.


J'ai d'ailleurs eu la chance d'avoir un long entretien avec l'auteure Andrée Lévesque, peu après la sortie de la biographie. J'étais tellement heureux de ce qu'elle avait accompli pour remettre de l'avant cette noble figure des combats historiques pour nos libertés, que j'avais décidé de lui offrir un des deux exemplaires dédicacés que je possédais du livre d'Éva sur Papineau. Je me disais que c'est comme si Éva, sans le savoir bien sûr, avait dédicacé son livre à sa biographe, la dédicace étant simplement : «Avec les hommages d'Éva Circé-Côté». 

Donc, cette biographie est fortement à recommander pour qui veut mieux comprendre pourquoi, aujourd'hui, il faut se battre pour nos libertés à nouveau menacées par les forces de l'obscurantisme et par les valets à leur solde qui, sous la direction d'un Philippe Couillard, détournent notre propre État contre nous-mêmes. 

J'ai la chance de posséder un exemplaire de son livre sur Papineau qu'Éva avait dédicacé à sa meilleure amie, avec laquelle elle s'était liée dès l'enfance et qui fut pour ainsi dire la seule à lui être restée fidèle jusqu'à la fin, Georgine Boucher-Normandin (1874-1951), une soprano d'oratorio et compositrice qui alors vivait à Paris, où elle tenait salon. Voyez la touchante dédicace qu'Éva lui adressait (cliquer sur l'image pour l'agrandir) : 



Dans ce même exemplaire du Papineau que je conserve précieusement se trouve l'original d'une lettre manuscrite qu'Éva adressait à son amie Georgine en 1937. La biographe d'Éva m'a dit que cette lettre s'ajoute aux cinq lettres ayant subsisté de la correspondance d'Éva, dont tout le reste a été détruit. Vous pouvez consulter cet exceptionnel document, au contenu témoignant d'une émouvante noblesse d'âme et de coeur, en cliquant sur l'image ci-jointe, et pour faciliter votre lecture j'en ai transcrit le texte ci-dessous : 




Georgine Boucher-Normandin (cliquer pour agrandir)

1er mai 1937

Ma chère Georgine,

Après la visite de Mme McNamara qui m'a annoncé la bonne nouvelle de ta prochaine arrivée, j'ai reçu ta chère lettre. Instantanément, comme par magie, il s'est fait une éclaircie dans la grisaille de mon ciel. Je me suis remise à espérer dans la vie, Mon pauvre coeur malade s'est remis à battre, c'était presque du (illisible).
Comme c'est bon à qui n'attendait plus rien d'interroger le calendrier pour savoir quel jour tu arriveras et de rayer mentalement, un par un, les jours qui me séparent de toi ! Ma grande maison est moins vide car déjà j'entends ta voix chantante. Je vois se dessiner ta silhouette dans toutes les pièces. Je dis avec Shakespeare : Futur events cast their shadow before... La différence, c'est que l'ombre ici est ma lumière.
Tu habiteras la grande chambre en avant, c'est la plus ensoleillée, la plus gaie. On y respire le parfum des fleurs de Westmount, et tu sais s'il y en a ! Tu viens ici comme ma chère soeur dont j'ai été trop longtemps séparée. Tu prends ici une place qui t'a été réservée depuis toujours. J'irai à ta rencontre à l'arrivée du bateau ou du train, et directement je t'emmène ici. Eve est également ravie de te revoir et pour toujours, je le crois. Tes racines sont ici. On se transplante ailleurs plus difficilement. On ne fait des amis que dans sa jeunesse. On peut greffer quelques amitiés sur sa vie dans les autres saisons, mais elles sont artificielles et décevantes et ne vivent pas.
Je te suis reconnaissante de m'apporter de la beauté, de l'harmonie dans mon existence volontairement isolée. Tu me dis que nous pleurerons ensemble un malheur commun, soit. Mais nous essaierons, sinon d'oublier - car les morts ne nous le pardonnent pas - du moins de trouver un palliatif à nos maux, de mettre un peu de verdure et de fraîcheur dans notre désert. Et ces deux grandes ruines se consolaient entre elles.
En attendant, que la mer te soit douce - douce comme toi ! D'abord, elle te connait, moi pas. J'attends encore mon maiden trip pourvu que ce ne soit pas le grand voyage. J'en serais désolée aujourd'hui. À tantôt, comme on dit en bas de Québec. Eva

Je termine en vous confiant que ma conjointe Louise et moi, qui nous sommes pris d'affection pour cette grande dame de nos libertés, avions il y a deux ans environ tenté de trouver la tombe d'Éva, aux Jardins Urgel Bourgie, sur le chemin de la Côte-de-Liesse, à ville Saint-Laurent. C'est avec tristesse et dépit que nous avons dû constater qu'il n'y a aucune plaque ou pierre pour marquer sa sépulture, que nous avons pu localiser grâce à l'aimable aide du personnel de la maison Urgel Bourgie. Cela en dit long sur la manière dont trop souvent nous nous souvenons au Québec de nos personnages les plus nobles et les plus inspirants. Et il serait bon d'y remédier. 

Enfin, pour vous donner un meilleur aperçu des idées et convictions pour lesquelles Éva Circé-Côté s'est courageusement battue tout au long de sa vie, j'ai fait une courte sélection d'extraits tirés de ses écrits, que vous pouvez consulter ci-dessous. À cet effet, je signale que la biographe Andrée Lévesque a eu l'excellente idée de publier une sélection des chroniques d'Éva, que l'on peut aisément se procurer chez tout bon libraire. 


Donc, constatez par vous-mêmes, grâce aux quelques extraits qui suivent, à quel point les écrits d'Éva Circé-Côté restent d'actualité, particulièrement alors que plane sur nos libertés cette grave menace qu'est l'odieux et liberticide projet de loi 59 de Philippe Couillard, ce servile valet de l'obscurantisme qui est en train de se révéler pour le plus important fossoyeur de libertés de toute l'histoire du Québec :  

Étrange chose. Les siècles semblent reproduire dans leurs cours les invariables et éternelles phases de l'existence humaine. Plus que jamais cette vie en est sous toutes ses formes à la vieillesse et au déclin, à l'épuisement de toute sève libérale et généreuse, après avoir eu sa jeunesse pleine d'éclat et d'une forte maturité, il y aura près d'un siècle, à l'époque où Papineau avec un groupe de patriotes enthousiastes s'insurgeaient contre la tyrannie anglaise qui s'apprêtait à faire du Canada une nouvelle Irlande.

Rien ne faisait prévoir la période de veulerie et d'indifférentisme que nous vivons aujourd'hui. Qui aurait cru que [nos Patriotes] enfanteraient cette génération de flancs mous que nous subissons, en nous demandant si nous sommes au moment critique de la transition, au tournant de notre histoire ; si ce fléchissement des caractères, cette dépression des intelligences est une crise que nous traversons ; celle des oiseaux qui muent avant que leur plumage ait repoussé. (Ils sont ainsi : fébriles, la tête sous l'aile, gonflés et hargneux.)

Ce n'est, sans doute, qu'une illusion dont notre esprit est dupe. Rien ne s'arrête, rien ne décline, tout change et se transforme dans la vie universelle comme dans le monde des intelligences. L'eau court sur la surface glacée du Saint-Laurent et la sève circule dans la terre quand elle semble morte et ensevelie dans son linceul de neige. Il se peut que cet état d'inertie soit voulu par le destin pour que de si bas nous puissions prendre l'élan qui nous porte aux cimes.
Papineau, Introduction, p. III.

[...] nos petits inquisiteurs en vomissant comme des cratères la cendre et le bitume, n'empêcheront pas cette plante de la liberté, égarée dans les laves, de pousser et de fleurir à son heure, quand même on taperait à coups de crosse sur sa petite tête verte. D'ailleurs, que lui importent la ruine, les deuils et la mort si on oeuvre est accomplie. Le désert traversé, on oublie la brûlure du sable, l'aridité de la plaine rousse, l'horizon perdu dans les nuages gris, les tortures de la soif, les ennuis de l'isolement, la cruauté des bêtes qui hurlent dans la nuit et rôdent autour de vous pour assouvir leur faim.
Chroniques d'Éva Circé-Côté, p. 139-140.

La pensée s'est-elle libérée de ses entraves ? La presse a-t-elle sa liberté d'expression ? Y a-t-il une justice uniforme pour tous ? Ceux qui n'ont pas les idées de la majorité ne sont-ils pas traqués partout, jusque dans les services publics comme des bêtes malfaisantes ? Est-ce que souvent on ne les prive pas d'avancement ou d'augmentation de salaire ? Entre un employé qui a des connaissances, une bonne conduite, des états de service satisfaisants et un autre qui a l'avantage d'être muni de tours les cordons, communie deux fois la semaine, arbore un air de chattemitte, retourne en dedans de gros yeux brillants de convoitise, à la façon d'un Tartufe, n'arrive-t-il pas qu'on préfère ce dernier ? Sous la législation prévue par Papineau et ses collaborateurs, on ne voyait pas s'éterniser le règne de la bêtise, de la méchanceté et de la médiocrité.
Papineau, p. 243.

Craignons l'immigration outrancière. Il faut d'abord que nous y trouvions notre profit, avant celui des magnats de la haute finance et des gros industriels. [...] Nous ne sommes pas contre l'infusion de sang étranger, mais nous devrions tenir loin de nous ceux qui ne parleront jamais notre langage, que nous adoptons volontiers, mais qui ne nous adoptent jamais; ceux qui se refusent à suivre nos traditions, à unifier leurs intérêts à ceux du pays.
Papineau, p. 245.

[...] le retour de l'Inquisition, des anathèmes, des amendes honorables, des autodafés de livres et de bibliothèques, des guerres civiles qui suivraient de près l'avènement d'une théocratie !... Depuis la mort de Papineau, nous nous acheminons vers cette forme de gouvernement. Le pouvoir religieux dans Québec constitue un État dans l'État, un danger en permanence pour la liberté de pensée et d'expression, une menace pour la liberté individuelle et le droit commun, la face d'ombre retournée dans la nuit d'un astre lumineux. 
Chroniques d'Éva-Circé Côté, p. 252-253

La Ligue des Droits de l'Homme s'imposait. Elle arrive à une heure difficile alors que la pensée est opprimée dans tous les domaines et que la liberté d'expression est de plus en plus lésée, au point qu'on se demande si l'ablation des méninges ne deviendra pas nécessaire sous peu. On parle de stériliser les hommes pour restreindre l'oeuvre de chair. Il serait aussi opportun de stériliser les cerveaux pour empêcher l'éclosion des idées.[...] Si la pensée veut bien se tenir dans les limites prescrites, si elle n'a pas de velléité d'incursionner hors des sentiers battus, elle a droit d'exister, bien qu'elle soit sous surveillance. Mais la pensée docile et domestiquée n'est pas la plus intéressante, elle dont on doit attendre des chefs-d'oeuvre. L'autre, l'aventureuse toujours en éveil, qui veut savoir le fond des choses, arracher au mystère ses triples bandelettes, et la suspecte, la dangereuse, il faut lui couper les ailes. 

[Il faut protéger] l'âme sociale d'une emprise qui coupe les ailes à l'idéal, réduit au rôle d'automates une élite qui n'ose plus s'affirmer parce qu'une menace latente pèse sur elle, paralyse ses élans, musèle la pensée, tue le gène embryonnaire. En empêchant la plus belle faculté humaine de se développer et de s'exprimer, on est cause qu'elle s'atrophie.
Chroniques d'Éva Circé-Côté, p. 256-257.

mardi 4 août 2015

Félix-Gabriel Marchand : premier ministre, homme de lettres et patriote


Félix-Gabriel Marchand (1832-1900)

Rares sont les politiciens, a fortiori ceux qui se sont hissés au rang de Premier ministre, qui auront été autant férus de littérature et de culture que de politique, voire qui étaient plus passionnés par les deux premières que par la dernière. Nous avons eu au Québec au moins deux représentants de cette espèce rare, ce qui est quand même pas pire pantoute, comme dirait l'autre... 

D'abord, notre premier Premier ministre, le dévoué et honnête P.-J.-O. Chauveau, à qui nos Glanures historiques ont déjà consacré un billet. Puis Félix-Gabriel Marchand, avocat et écrivain, qui succéda à Honoré Mercier à la tête du parti libéral et qui fut Premier ministre du Québec de 1897 jusqu'à son décès, en 1900. 

Bien que Chauveau fut membre du parti conservateur, le libéral Marchand partageait avec lui, outre le métier d'écrivain, une commune passion pour l'éducation. Alors qu'ils étaient à la tête de leurs gouvernements respectifs, tous deux ont notamment tenté de créer un ministère de l'Instruction publique, et ont dû, pour cette raison, faire face aux attaques et au grenouillage des mouvances cléricales. Dans sa monumentale Histoire de la province de Québec, Robert Rumilly dévoile tous les tenants et aboutissants, pas mal épiques au demeurant, des batailles que, bien que catholiques fervents, Chauveau et Marchand ont dû livrer, sans succès toutefois, contre les hordes ultramontaines hostiles à l'affranchissement des écoles publiques du contrôle clérical.  

Pour en savoir plus sur Félix-Gabriel Marchand lui-même, on lira avec beaucoup de profit l'article biographique détaillé que lui ont consacré Michèle Brassard et Jean Hamelin sur Biographi.ca. Nos Glanures historiques veulent insister surtout sur Marchand l'homme de lettres et de culture, de même que sur ses profondes valeurs patriotiques, lesquelles, on ne peut éviter de le souligner, sont devenues totalement étrangères au parti libéral du Québec tel que les Québécois et les Québécoises le subissent aujourd'hui, particulièrement sous la gouverne d'un Philippe Couillard. 

En 1899, soit un an avant son décès et tandis qu'il était Premier ministre du Québec, Félix-Gabriel Marchand faisait paraître Mélanges poétiques et littéraires, un volume contenant des poèmes, pièces de théâtre et essais qu'il avait composés à diverses étapes de sa vie.


L'une des pièces de théâtre, la meilleure sans doute, dont le texte est publié dans ce livre a pour titre Les faux brillants, que Jean-Claude Germain avait mis en scène dans les années 1970. Il s'agit d'une pièce qui, soit dit en passant, ne devait pas être au goût des péteux de broue qui ne trouvaient de valeur et de salut que dans ce qui peut grouiller et scribouiller en France, et qui n'avaient que mépris hautain pour ce qui vient de chez nous. Cette engeance, encore existante de nos jours, sévissait donc déjà au temps de Marchand. 

Sur le site du Centre du Théâtre d'Aujourd'hui, on peut lire ce résumé que Germain faisait des Faux brillants:

«Les faux-brillants de Félix-Gabriel Marchant est une comédie de moeurs québécoises originellement écrite vers la fin du XIXe siècle (plus précisément 1895) par un auteur, Félix-Gabriel Marchand, natif de Saint-Jean et rédacteur au journal Le Franco-Canadien, qui eut le rare privilège (surtout pour un vaudevilliste avoué) de devenir le premier ministre du Québec lors de l'élection de 1897.

Tracée d'une plume qui fait des embardées du côté des farces de Molière plutôt que du côté des vaudevilles contemporains de Feydeau, Les faux-brillants met en scène la maisonnée d'un bon bourgeois parvenu bien de chez nous aux prises avec le sempiternel problème des nouveaux riches québécois : celui de compléter son ameublement par une culture d'autant plus respectable et authentique qu'elle ne remonte pas du terroir mais descend en droite ligne du dernier bateau en provenance des vieux pays». 


Dédicace de Félix-Gabriel Marchand à son frère Charles, 
dans mon exemplaire des Mélanges. Marchand était alors 
déjà très malade,  et cela parait dans sa calligraphie 
(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour agrandir).

Marchand était aussi poète. Bien sûr, son style n'en faisait pas l'égal d'un Virgile ou d'un Lamartine. Mais quand même, qu'un de nos premiers ministres ait tâté de la poésie jusqu'à bien vouloir, en les publiant, jeter ses vers en pâture aux critiques, voilà un fait qui n'est pas tout à fait banal.  

Chose certaine, les valeurs promues par Marchand dans ses poèmes étaient nettement contraires à l'avidité matérielle et financière, de même qu'à la superficialité, toujours empreinte de sottise, des prétentieux et vaniteux. À parcourir ces vers, on a peine à croire que cet homme dirigea jadis le même parti libéral, constitué essentiellement d'insignifiants parvenus et de corrompus, qui est aujourd'hui dirigé par un personnage aussi dépourvu de probité et de patriotisme que peut l'être un Philippe Couillard, qui, comme on l'a amplement constaté avec ses accointances douteuses qui lui ont toujours rapporté gros, a toujours eu, au lieu du coeur, le portefeuille à la bonne place. 

Écoutez Marchand et jugez-en par vous même :


LES TRAVERS DU SIÈCLE (extraits) :

[...] Le savoir, de nos jours, fait des progrès rapides,
J'en conviens. Mais, grand Dieu ! combien de cerveaux vides, 
Près du savant modeste et consciencieux,
Prenant du sot orgueil les airs prétentieux,
Préfèrent, dans l'excès d'une ignorance altière, 
Aux trésors de l'esprit ceux du millionnaire !

Combien d'adorateurs de l'antique veau d'or,
Qui, d'un culte odieux entourant leur trésor, 
Consacrent sans rougir leur âme à cette idole ; 
Qui, du lucre éprouvant l'affection frivole, 
Estiment leur prochain au poids de son bilan,
Font de leurs gains suspects l'étalage insolent, 
Et, de la bienfaisance ignorant le mérite, 
N'offrent à l'indigent qu'un dédain qui l'irrite !

Combien de beaux poseurs, d'une moustache ornés,
Qui, de coeur et d'esprit fatalement bornés,
Donnent plus d'importance au noeud de leur cravate
Qu'aux travaux d'Edison, Gutenberg et Socrate !
De futiles projets toujours préoccupés,
Parés de pied en cap, et surtout bien huppés,
On les voit promener leur vaniteuse audace, 
Lorgnant chaque passant et faisant la grimace
À l'aspect moins brillant des apôtres de l'art,
Pour qui les qualités spéciales du fard,
Les primeurs de la mode et les vertus magiques
De la pommade ambrée ou des grands cosmétiques
Sont restés à l'état de sujets négligés !

[...] Et glissant sur la pente où leur caprice incline,
Pour se donner un ton d'originalité,
Remplacent la candeur par l'excentricité,
Et font du savoir-vivre une bizarrerie ! 

[...] Les travers dont le monde s'éprend
Ont la pédanterie en titre, au premier rang,
Et, sur tous les pédants, prônant leur importance, 
Le faux savant toujours obtient la préséance.
Aujourd'hui cette espèce a son chic spécial ; 
Elle pose au progrès, et toujours à cheval 
Sur quelque théorie ou l'absurde domine, 
On la voit imitant le savant qui rumine. 
(p. 303-304) 


Avec Félix-Gabriel Marchand, ce chef d'État empreint de probité et dont ces vers le montrent nettement hostile autant à l'avidité parasitaire qu'à l'insignifiance prétentieuse, ne sommes-nous pas à des années-lumière de Couillard et du contingent de parasites et de nullités qui constitue le PLQ d'aujourd'hui ? Peu de contrastes ne sauraient être aussi frappants. 

Mais ce n'est pas tout. Félix-Gabriel Marchand était aussi profondément attaché à la patrie canadienne-française, comme on appelait à l'époque la nation québécoise. Là encore, il se situe aux antipodes d'un Philippe Couillard, qui a déjà émis l'ignoble et imbécile proposition selon laquelle nous, Québécois d'origine canadienne-française, ne serions, ici sur la terre défrichée par nos ancêtres, que des immigrants comme les autres, niant ainsi, avec la grossièreté et l'inculture qui lui sont coutumiers, le fait que le Québec est notre patrie où nous jouissons des libertés pour lesquelles nos ancêtres ont durement lutté.  

Marchand a également composé cet émouvant hymne à la mémoire des Patriotes de 1837: 


HYMNE AUX MARTYRS DE 1837 

De Lorimier, que ta mémoire
Brille d'éternelles clartés ;
Que ton nom vive dans l'histoire,
Symbole aimé de notre gloire
Et de nos libertés.

Ta mort, sacrifice ineffable,
A consacré nos droits,
Et la patrie, inviolable, 
Est debout, fière, formidable,
Arbitre de ses lois. 

Et vous Cardinal, vous Duquet
Vous tous, leurs compagnons,
Victorieux dans la défaite, 
Votre martyre nous rachète ; 
Héros, nous vous aimons. 

Chénier, toi, le brave des braves,
Toi, mort en combattant !
La nation, libre d'entraves,
Te doit, ne comptant plus d'esclaves, 
Un hommage éclatant. 

Hommage aux dévouements sublimes
De ces hommes de coeur, 
Qui, purs de faiblesse et de crimes,
Sur l'échafaud, nobles victimes,
Sont au poste d'honneur. 

O saints Martyrs de la patrie !
Tout un peuple à genoux, 
Exhale sa ferveur et prie...
Il se souvient de vous. 
(p. 310-311) 


On peut affirmer en toute certitude que jamais un Philippe Couillard, qui aujourd'hui, avec son odieux projet de loi 59, trahit honteusement nos libertés fondamentales qui font partie de l'héritage que les Patriotes nous ont légué en versant leur sang, ne serait capable de prononcer, parce qu'il en est trop indigne, ce solennel hommage à nos Patriotes composé par ce grand Premier ministre du Québec qu'aura été Félix-Gabriel Marchand. C'est que le patriotisme et la noblesse d'âme et de coeur de Marchand accusent d'eux-mêmes l'antipatriotisme, la bassesse et la cupidité de Couillard. 

Marchand était dédié à l'agrandissement du peuple québécois et à la protection de ses libertés. Couillard fait tout pour le rapetisser et, comme on le voit avec son odieux projet de loi 59, il cherche à faire disparaître nos libertés les plus fondamentales, celles pour lesquelles nos ancêtres ont âprement lutté et qui pour cette raison se situent au coeur même de notre identité nationale.

À notre époque de déprime où notre propre État est détourné contre nous-mêmes par un Philippe Couillard et son parti qui n'a plus rien de libéral ni de québécois, il est sûrement bon de nous rappeler que nous avons déjà eu un Félix-Gabriel Marchand pour présider aux destinées de notre patrie. N'oublions jamais la contribution de ce chef d'État, de cet homme de lettres et de ce patriote, de même que celle de tous ces hommes et femmes d'honneur et de dévouement qui, nombreux, ont lutté, en politique ou dans d'autres sphères, pour nos libertés et pour notre avancement politique et culturel. Sans eux, nous ne serions pas libres, et il est de notre devoir d'honorer leurs combats en les assumant à notre tour. 

«La Probité est en deuil, que le vieil Honneur porte le crêpe», commentait le journal La Patrie au moment du décès de Félix-Gabriel Marchand, qui n'a pu laisser à son épouse qu'une maigre assurance et quelques biens. A contrario, au vu et au su de ses manigances pour détruire nos libertés, de son dédain pour l'identité nationale québécoise et de l'avidité matérielle aux odeurs de corruption dont il a fait preuve à maintes reprises, on peut d'ores et déjà être assuré que personne ne parlera de «Probité en deuil» lorsque Philippe Couillard aura trépassé. 

Donc, nous avons d'excellentes raisons de célébrer le souvenir de Marchand. Quant à Couillard, il est destiné aux poubelles de l'histoire, la seule place qui convienne à ce déplorable et désastreux personnage. 

Mise à jour, 22 mai 2016 : Sur l'engagement de Félix-Gabriel Marchand en faveur de l'instruction publique au Québec, on lira avec beaucoup de profit ce livre de Claude Corbo, qui relate le combat, courageux mais malheureusement perdu, de Marchand en faveur de la création d'un ministère de l'Instruction publique (cliquer sur la couverture pour plus d'informations) : 


Pierre tombale de Félix-Gabriel Marchand,
au cimetière Belmont, à Québec. Photo : Daniel Laprès