lundi 19 décembre 2016

Joseph-Désiré Marcoux, agriculteur et musicien d'élite

Joseph-Désiré Marcoux (1850-1888), agriculteur et musicien. 

Je dédie cette Glanure à Lucille Laprés, cousine de mon grand-père. Issue d'une famille de modestes travailleurs qui fut durement frappée par le sort, Lucille a toujours su secouer ses ailes pour s'élever vers la quête du Noble, du Beau, du Vrai, et ce particulièrement dans l'art musical que, comme Joseph-Désiré Marcoux, elle a généreusement partagé pour semer la joie autour d'elle, et ce tout au long de sa vie que nous voulons encore longue et belle. 


Nous vivons présentement au Québec une époque affligeante où, comme en témoigne le récent et pathétique phénomène nommé «Rambo», surnom devenu familier d'un triste individu dont les principaux exploits se résument à avoir recouru à l'intimidation brutale pour établir son pouvoir personnel, certains tentent de nous faire croire que, pour exprimer ce qu'est le peuple et pour être compris de lui, il faudrait nécessairement faire preuve de la plus abjecte vulgarité, en ajoutant par exemple un «sacre» à tous les trois mots ou en incluant le terme «marde» dans chaque phrase que l'on prononce. 

Pourtant, ce sordide culte du nivellement par le bas révèle essentiellement un authentique mépris envers le peuple québécois, dont, bien au contraire de la volonté de le vautrer dans la médiocrité dont nous sommes témoins aujourd'hui, l'histoire a souvent montré de manière convaincante son aspiration à ce qui élève et ennoblit l'esprit.

Et cette aspiration à ce qui secoue les ailes et rend meilleur était partagée, et cela de manière particulièrement vive et profonde, jusque dans les milieux les plus modestes et les moins formellement «instruits » chez nos compatriotes, comme en témoignent particulièrement certaines des présentes Glanures, dont celle consacrée aux merveilleux «poètes illettrés de Lotbinière» mis en valeur par l'écrivain Pamphile Lemay en 1877. Ou encore l'exemple d'un Louis-Philippe Turcotte, ce tout jeune homme de Saint-Jean-de-l'île-d'Orléans qui, en faisant preuve d'un courage exceptionnel, su surmonter un lourd handicap causé par un accident pour embrasser la vocation d'historien par laquelle il rendit de précieux service à notre patrie. 

En témoigne aussi, de très forte sinon stupéfiante manière, la vie d'un homme dont vous n'avez quasi certainement jamais entendu parler, Joseph-Désiré Marcoux, qui était à la fois agriculteur à Beauport puis au Lac-Saint-Jean et un musicien d'élite dont l'art émerveilla nos compatriotes de l'époque et rayonna même au-delà de nos frontières. 

Né le 20 mai 1850 à Beauport, près de Québec, Joseph-Désiré Marcoux embrassa le métier d'agriculteur et s'établit dans la région du Lac Saint-Jean. Mais il fut surtout connu en tant que musicien d'une exceptionnelle virtuosité et qui fut célèbre dans tout le Québec de l'époque et même par-delà nos frontières.

C'est de ses propres efforts et en autodidacte que Joseph-Désiré Marcoux se perfectionna dans l'art musical. Ayant effectué ses premières prestations musicales dans sa région natale de Québec, il triompha au concours des Fanfares tenu dans le cadre du Jubilé musical de Montréal, le 25 juin 1878.

En 1885, il s'établit à Saint-Prime, au Lac-Saint-Jean, où il prit la direction de sociétés musicales. Deux ans plus tard, Marcoux fondait l'Union musicale Sainte-Cécile, principal corps musical de Roberval. En plus de se dédier à son métier d'agriculteur afin de faire vivre sa nombreuse famille et de constamment se perfectionner musicalement, Marcoux donnait des leçons gratuites à tous les musiciens des corps de musique dont il était membre. 

Comme le raconte sa fille Albertine dans l'ouvrage qu'elle lui consacra en 1957, Joseph-Désiré Marcoux était peu fortuné financièrement et, «n'ayant pu suivre de cours complet dans la musique, il se perfectionna en pratiquant la nuit et s'imposant maints sacrifices, alors qu'il se fit une place enviable dans la profession musicale, grâce à son habileté à jouer son instrument favori, la clarinette. Il parvint en peu de temps à mettre en valeur son talent et à captiver son auditoire».
Joseph-Désiré Marcoux vers la fin de sa trop courte vie.

L'ouvrage biographique qu'Albertine consacra à son père a pour titre : Musicien et paysan. Fatal destin d'un agriculteur-musicien. Et, fait qui dément de manière cinglante les démagogues aussi vulgaires qu'imbéciles qui, de nos jours, prétendent qu'il faut rabaisser notre peuple et le maintenir dans la médiocrité sous prétexte d'exprimer ses vues et préoccupations, la fille de Joseph-Désiré Marcoux a inséré cette maxime de Fénélon en exergue à la biographie de son père :   

«Heureux ceux qui se divertissent en s'instruisant et qui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences et les arts».

Le parcours de Joseph-Désiré Marcoux n'est effectivement pas issu de ce qu'on pourrait appeler les élites de la société, lesquelles, même chez les plus instruits formellement, ne sont pas dépourvues de sots et d'ignares qui, trop souvent, ne dépassent pas le niveau semi-lettré. La vie de ce fascinant et inspirant agriculteur-musicien émane plutôt des milieux populaires, ouvriers et agricoles de Québec et du Lac Saint-Jean et elle met en relief les aspirations à l'élévation et à la beauté qui animaient nombre de nos compatriotes d'alors, et ce, même durant un siècle que plusieurs de nos péteux de broue pseudo intellectuels d'aujourd'hui qualifient bien à tort de «peu éclairé».

Joseph-Désiré Marcoux est malheureusement mort de façon prématurée, à l'âge de 37 ans, victime d'un accident de travail où il perdit un bras et dont il mourut le 5 février 1888, ce qui était un sort terriblement tragique pour un clarinettiste aussi passionné que prodigieusement doué. Ses concitoyens de Saint-Prime lui firent l'hommage d'inhumer sa dépouille dans l'église du village. 

Couverture de la biographie de Joseph-Désiré Marcoux
publiée en 1957 par sa fille Albertine. 

Pour vous donner un meilleur aperçu de la haute valeur de notre compatriote Joseph-Désiré Marcoux et de l'exemple inspirant qu'il nous lègue tout en montrant ce dont peuvent être capables les gens de chez nous en autant qu'ils rejettent la médiocrité et l'avilissement dans lesquels cherchent à les enliser certains démagogues avides de pouvoir, voici quelques extraits substantiels tirés de l'oeuvre que sa fille signa en souvenir de son père : 

«Voici ce qu'un reporter de La Presse demanda un jour à un monsieur qu'il interviewait à Montréal : "Voulez-vous me dire quel est le meilleur souvenir de votre vie ?" 

"Eh bien ! monsieur, dit-il : J'ai entendu un jour jouer de la clarinette par un nommé Joseph Marcoux, de Beauport, et je n'avais jamais entendu jouer de la clarinette comme cela. Il jouait de façon si harmonieuse et si merveilleuse que c'était hors de l'ordinaire. J'ai gardé de ce musicien un souvenir inoubliable et impérissable, et c'est là le meilleur souvenir de ma vie."

Un monsieur Villeneuve raconta : "Je n'ai jamais connu de joueur de clarinette comme lui! Il jouait! ... il jouait! ... comme je n'en ai jamais vu, ni entendu! Il était extraordinaire dans son jeu. Je n'ai jamais rencontré de musicien aussi habile que lui. Joseph Marcoux, il n'avait pas son pareil! Il pouvait jouer toute une nuit sans ressentir la moindre fatigue et surtout lorsqu'il exécutait toutes les danses avec une harmonie indescriptible qu'on était soulevé malgré nous autres, et avec cela, toujours prêt à faire plaisir à tout le monde".

"Quand on voyait arriver Joseph Marcoux pour nos veillées
, disait-il, la joie régnait sur tous les visages et dans les coeurs, et les amateurs de danse en le voyant arriver criaient d'enthousiasme. Les mélodies les plus belles finissent pas fatiguer à force d'être jouées, mais Joseph Marcoux quand même il les aurait répétées cent fois, il leur donnait toujours une expression nouvelle, avec une perfection de rythme et une interprétation que lui seul avait l'art d'exécuter."

"Modeste dans toute l'acception du mot, ce bon musicien ne se glorifiait jamais des éloges qu'il recevait, ni même des attentions qu'on lui portait", disait encore ce bon M. Villeneuve.

DES AMÉRICAINS INTÉRESSÉS PAR SON ART

[Un jour vinrent des visiteurs américains attirés par la renommée de l'agriculteur-musicien]. Revenu du fourneau [où il travaillait], le clarinettiste se fit un brin de toilette, salua les visiteurs qui lui demandèrent, après les présentations d'usage, de leur jouer à première vue la pièce de musique qu'ils lui présentèrent. 

Sans plus d'hésitation, notre jeune virtuose s'exécuta et joua à toute haleine et à première vue la pièce demandée, sans la moindre difficulté. 

Les Américains ébahis, surpris et étonnés de l'exécution rapide qu'il leur avait donnée, lui parlèrent aussitôt d'un engagement à long terme pour un de leurs théâtres aux États-Unis, avec un contrat de longue durée et d'un revenu alléchant. 

Notre clarinettiste, embarrassé de son présent succès. se vit dans l'obligation de refuser leur offre, au grand désappointement des Américains venus spécialement pour retenir ses services, car il avait des engagements deux fois la semaine, le soir, à l'Académie de Musique, sur la rue Saint-Louis, à Québec. 

Voici une preuve convaincante que sa popularité se répandait un peu partout et dépassait déjà nos frontières. 

Tout le monde s'accordait à dire qu'il avait une longue haleine et avait des poumons d'acier, mais en plus il était enrichi d'un coeur d'or. Ces riches métaux réunis ensemble faisaient vibrer son âme d'artiste aux sons les plus mélodieux, concordaient avec l'harmonie de ses pensées et de ses actes, et sans que ce métal précieux ne perde l'intensité du timbre particulier qui s'échappait de son instrument, sans même que la fusion harmonieuse de cet alliage de bois et de métaux composés de clefs multiples de sa clarinette ne se ternissent. Puis, la poitrine gonflée de son souffle puissant, sachant mettre la douceur dans les sons aigus ou la force dans les plus graves, qui, avec ses doigts de défricheur, contournait avec une aisance extraordinaire tous les angles de son instrument de l'anche du pavillon avec la rapidité de l'éclair, démontrant une merveilleuse facilité d'exécution.

TRIOMPHE AU JUBILÉ MUSICAL DE MONTRÉAL

[...] Joseph Marcoux prit une part active au concours des Fanfares du Canada qui eut lieu à Montréal, le 25 juin 1878. [...] Il n'était âgé que de 28 ans. À ce Jubilé musical toutes les fanfares du Canada était invitées à participer. La bande de Beauport faisait partie de ce concours. 

À ce concours, les chefs de fanfares avaient le droit d'assister aux exécutions des autres fanfares et, pendant l'éxécution, les juges présentaient aux musiciens une pièce qu'ils devaient jouer à première vue. Toutes les fanfares de ces classes avaient bloqué dans l'exécution de cette pièce, manquant principalement le solo de clarinette inclus dans la pièce de musique. 

Quand vint le tour de la Fanfare de Beauport, [celle-ci] se mit à jouer la pièce composée du solo de clarinette, que Joseph Marcoux exécuta avec une souplesse de doigté extraordinaire, une exécution vraiment artistique, une technique sûre et approfondie, et la cadence et le rythme étaient des plus harmonieux et des mieux observés.

Il joua si brillamment le solo que toute l'assistance, au nombre de 6 000 à 7 000 personnes, éclata en applaudissements assourdissants. Notre musicien souleva d'emblée l'auditoire enthousiasmé, ébahi, délirant, et ce furent des ovations prolongées, des bravos et des rappels interminables. 

Après l'audition des fanfares, tout le monde se porta à sa rencontre pour le féliciter et, surtout, pour lui examiner les doigts. L'un des juges s'approcha du directeur et lui demanda : "Quelle est la profession de ce musicien ?"  M. Vézina répondit : "Ce monsieur ne manie que les mancherons de la charrue, examinez-lui les doigts". Chacun s'approcha pour vérifier les paroles du directeur et satisfaire sa curiosité. Joseph Marcoux, clarinettiste, leur dit :

"Je ne suis ni un avocat, ni un médecin, je suis cultivateur. Je joue un instrument de musique qui me permet d'exprimer la douceur, la joie, tous mes meilleurs sentiments, sans orgueil, comme l'oiseau se joue dans le feuillage ou le ruisseau qui se joue dans la prairie. Ce qui vous surprend, j'en suis sûr. C'est là ma meilleure distraction et je ne rougis pas de mes doigts de défricheur!"

Les juges étonnés lui posèrent maintes questions sur la musique, pensant probablement embarrasser et embêter le jeune habitant, mais à ce que l'on nous a dit, rien ne pouvait l'intimider, du moins sur le côté musique. 

Après cet examen et cet interrogatoire, les juges ne se contentèrent pas de cela, ils lui firent passer une autre épreuve en lui demandant de jouer gamme par-dessus gamme, y compris la gamme chromatique, pour voir la souplesse de ses doigts. C'est ce qu'il fit avec autant d'assurance que d'habileté que lorsqu'il exécuta le solo de clarinette au concours, et cela encore à l'ébahissement des juges et des auditeurs qui l'écoutaient. Un tonnerre d'applaudissements éclata de nouveau parmi l'assistance.

Entouré de vénération ce jour-là, il connut une légitime gloire. Sans orgueil et sans vanité, il cherchait plutôt à se perfectionner qu'à s'enorgueillir de ses succès. C'est ainsi qu'on lui attribua le mérite de ne se laisser aucunement influencer par ses victoires.

Cela confirme la preuve de son talent et de sa compréhension de la musique qui n'appartient qu'aux véritables artistes. 

[...] Joseph, virtuose et artiste, dramatisait ses actes sans orgueil, toujours dans le but de semer de nouvelles joies, et cela sans retour. L'art du beau et de l'utile était le trait-d'union de son travail quotidien, c'était la joie de sa vie de semer du bonheur autour de lui.

HONORÉ MERCIER TÉMOIN DE L'ART 
DE JOSEPH-DÉSIRÉ MARCOUX À SAINT-PRIME

[...] Honoré Mercier, premier ministre de la province, avait fait une tournée dans le Lac-Saint-Jean et il était passé par Saint-Prime. 

Joseph-Désiré Marcoux, qui avait vu venir le cortège accompagnant le premier ministre, sortit de sa maison et, du haut de sa galerie, entonna tous les airs canadiens en l'honneur du distingué visiteur qui s'était arrêté devant sa résidence pour l'écouter. 

Des "Vive le premier ministre!", des "Vive Joseph Marcoux!", des "Hourrahs!" s'élancèrent dans les airs de la part de gens enthousiastes de la présence d'esprit qu'avait eue Joseph Marcoux de saluer par la voix de son instrument celui qui honorait de sa présence l'humble village de Saint-Prime et qui passait à sa porte. Ce fut une joie délirante de saluts et de cris joyeux parmi le défilé. [...] Les coeurs vibraient à l'unisson. C'était grande fête ce jour-là».  
  
EXTRAITS TIRÉS DE : Albertine Marcoux, Fatal destin d'un agriculteur-musicien, Québec, 1957, 428 pages.

N.B. La biographie de Joseph-Désiré Marcoux est extrêmement difficile à trouver. Pour le moment, il semble que seuls le libraire Jean-Claude Veilleux et la librairie Ô Vieux Bouquins en offrent un exemplaire chacun et à des prix plutôt abordables vu sa rareté extrême ; à qui la chance ?

Sinon, il se peut que vous le trouviez dans une bibliothèque publique ou scolaire. 






(Les illustrations ci-dessus, sauf celle plus récente du «cran» de Roberval, 
sont tirées du livre d'Albertine Marcoux)

mardi 25 octobre 2016

"Un sceptique dans une foule de fanatiques": Jules Fournier vu par Rex Desmarchais

Source de la photo de Rex Desmarchais :
www.desmarchais.com

En feuilletant un des rares exemplaires restants (exemplaire trouvé au sympathique café-librairie L'Histoire sans fin, au Vieux Trois-Rivières) de la revue Les oeuvres d'aujourd'hui, dont un unique numéro a été l'objet d'un faible tirage à Montréal en 1938, je suis tombé sur ce que je n'hésiterai pas à qualifier de l'un des meilleurs et plus percutants essais à avoir été publiés au Québec du 20e siècle. Ayant pour titre Tentatives, cet essai réunissant quatre textes dont l'unité coule comme de source a pour auteur un écrivain dont on ne parle pratiquement plus depuis longtemps, Rex Desmarchais (1908-1974), bien qu'il ait publié des romans remarqués à son époque. 

Malgré le fait qu'elles soient demeurées depuis leur parution dans une totale obscurité, alors qu'en les lisant on s'étonne  on se scandalise devrais-je dire  qu'elles n'aient jamais été publiées dans un format qui leur aurait permis de traverser le temps et par conséquent d'être connues, ces Tentatives révèlent un esprit de très fort calibre dont le diagnostic qu'il pose sur la vie intellectuelle et culturelle québécoise (on disait "canadienne-française" dans le temps) est d'une sévérité certes implacable, mais toujours juste. Et dans la presque totalité de ses aspects, ce diagnostic reste d'une stupéfiante actualité, bien qu'il fut établi il y aura bientôt quatre-vingt ans. 

Chose certaine, ce Rex Desmarchais aura été un ennemi féroce de la médiocrité et de l'hypocrisie qui, à son époque autant que la nôtre, caractérisaient les papoteux ineptes qui s'accaparent les devants de notre scène médiatique et soi-disant intellectuelle. On peut ainsi se douter des raisons qui auront suscité l'oubli dans lequel cet auteur et ses oeuvres sont restés enfouis, car le lire interdit de se contenter de la médiocrité, et cela tant chez soi-même que chez les autres. On ne sort pas indemne de la méditation que force la lecture des Tentatives. C'est à une telle caractéristique que l'on reconnaît un ouvrage de génie. 

Ne laissons pas une telle lumière cachée plus longtemps sous le boisseau. Nos modestes Glanures se font donc un devoir de tirer de leur sommeil de près de huit décennies ces admirables, stimulantes, percutantes Tentatives de Rex Desmarchais, en en rendant de nouveau disponibles certains extraits substantiels. Ainsi, par la lecture que chacun de vous en fera, les pensées de cet auteu— qui mérite réellement le titre d'esprit libre  pourront reprendre vie et, qui sait, sauront vous éclairer, vous stimuler et vous inspirer, comme, pour avoir eu le privilège de m'y plonger, je l'anticipe fortement.

L'une des Tentatives de Desmarchais est consacrée à l'écrivain, journaliste et polémiste Jules Fournier, l'un des meilleurs esprits que notre peuple aura produits dans son histoire, mort à l'âge de 33 ans en 1918, victime de la grippe espagnole qui sévissait alors et qui a emporté également Paul-Émile Lamarche, un autre compatriote d'une trempe exceptionnelle auquel nos Glanures ont déjà dédié un article, et qui, pour le mieux-être de notre nation, était à notre scène politique ce que Jules Fournier était à nos Lettres. 

Dans le numéro de janvier 1938 de ses Pamphlets de Valdombre, l'écrivain Claude-Henri Grignon a signé un vibrant éloge des Tentatives de Desmarchais. Pour vous donner un avant-goût de la très haute considération dans laquelle le "Lion du Nord" tenait l'auteur des Tentatives, voyez : 

«Le véritable titre des pages que je viens de lire devrait être : Les Audaces d'un essayiste. Et c'est vrai. Je n'ai encore rien vu de plus violent, de plus amer, de plus dur à l'endroit des Canadiens-français, et cela présenté sous une forme douce, harmonieuse, presque chantante. L'auteur est sans pitié. Il scrute, il fouille, il fouaille et une fois en face de son sujet, il va jusqu'au fond. 

Si Desmarchais nous cingle de ses vérités, de ses ironies, de son sarcasme, c'est parce qu'il croit sérieusement remplir un devoir. Son devoir. Personne ne le contestera. Et parce que ce jeune homme a quelque chose à dire, nous pouvons nous passer de la poussière qu'agitent dans le vent certaines barbiches. Il y a plus d'idées dans trois pages de Desmarchais que dans trois cent vingt articles d'un vieux rossignol tel M. Héroux, pour ne citer que celui-là. (Note : Omer Héroux était l'un des plus importants journalistes du Devoir de l'époque). 

La première remarque que tout esprit sérieux et libre fera en lisant Tentatives, c'est qu'il s'agit bien de pages honnêtes, fières, parfois hautaines et empesées, toujours justes et frondeuses. Cela compte énormément dans un pays où presque tout le monde a peur, a peur de voir les choses telles qu'elles sont et a peur surtout de nous les montrer telles qu'on les voit. 

[...] Plusieurs critiques ont parlé du fameux journaliste, disparu à un âge où l'on se prépare aux durs combats. Jamais, pourtant, il ne nous aura été donné de lire une synthèse plus complète. On dirait même que Desmarchais a connu personnellement Fournier et qu'il a dégusté des absinthes en sa compagnie chez Kraussman ou chez le père Lafleur, de si réjouissante mémoire. 

[...] Et voilà qui explique la bonté de Tentatives, qui resteront les essais les plus personnels qu'un jeune critique de trente ans pouvait écrire pour sauver le Canada français de l'abîme de médiocrité où il s'enlise depuis au moins deux siècles». - Claude-Henri Grignon, Les Pamphlets de Valdombre, Janvier 1938, p. 78-79. 

Ainsi parlait le Lion du Nord. Donc, chers lectrices et lecteurs de ces Glanures, à votre tour maintenant de juger tout en découvrant la partie des Tentatives que Desmarchais a consacrée à Jules Fournier. Vous y constaterez, encore une fois, que les péteux de broue qui se flattent d'ânonner que la vie de l'esprit n'existait pas dans le Québec d'avant 1960 sont complètement englués dans les marécages visqueux de leur propre ignorance : 


JULES FOURNIER

par Rex Desmarchais 


I. L'esprit


Numéro unique de la revue
Les oeuvres d'aujourd'hui, Montréal, 1938

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir).

Je notais, en marge du "Pascal" de François Mauriac : "Quel noble emploi pour le talent que de nous conduire vers le génie, de nous hisser vers ces sommets d'une solitaire splendeur où nous n'atteindrons jamais par nos seules forces. C'est grâce à sa pente, aplanie à la mesure de notre faiblesse, que le talent nous rend accessibles les oeuvres de génie". Sans prétendre que Jules Fournier ait eu du génie, prétendant moi-même moins encore au talent, je voudrais toutefois inciter quelques personnes à lire Mon encrier

* * *

Jules Fournier déconcerte et scandalise les esprits lépreux, pris aux ornières de l'incurable médiocrité, hérauts inconscients du poncif, du préjugé et du lieu commun. Ces esprits empiriques de primaires adorent les divisions tranchées, les étiquetages. Pour eux, un écrivain se classe comme une fiole ou un pot de confitures. 

Les cerveaux à rayons rangeront vite l'oeuvre de Jules Fournier sur la tablette des poisons. Comment leur faire entendre que l'activité d'un écrivain complet se réalise pleinement dans un double mouvement d'admiration et de vitupération, qu'il est le fidèle prosterné devant la Beauté et la Grandeur, le pourfendeur de la Laideur et de la Bassesse ? 

* * *

Le milieu intellectuel, littéraire et artistique dans lequel Jules Fournier a vécu fut tel qu'il trouva plutôt à s'indigner qu'à louer. Sa vive intelligence, son goût exquis, sa faculté critique l'élevaient beaucoup au-dessus des pâturages maigres où la pensée franco-canadienne commençait à germer chétivement sous un ciel sans soleil. 

Fournier aimait la vérité qu'on nous a appris à détester. Il ne croyait pas, comme on s'est efforcé de nous le faire croire, qu'une réalité néfaste cesse de l'être parce qu'on l'enveloppe d'un onctueux silence. Il n'avait pas la foi très profonde que le mérite d'un homme se mesure rigoureusement aux titres qu'il arbore. Même il montra, à l'occasion, que certains bonzes, considérés comme des lumières de l'intelligence, en étaient tout au plus des fumerons.

Jules Fournier, dans un milieu qui respectait tout — et particulièrement la nullité décorative — commit le crime de ne respecter que ce qui était respectable. Il ne croyait pas qu'au Canada français toute personne et toute chose fussent dignes d'éloges sans mesure. Devant une politique incertaine et une littérature vagissante, il n'abdiqua point les droits de la critique au profit de l'extase. En 1904 comme en 1936, toute parole émanée de haut-lieu tombait parmi nous comme une révélation divine. Pas plus qu'aujourd'hui nous ne concevions qu'il put exister des usurpateurs, augures tantôt malhonnêtes, tantôt incompétents — s'ils ne cumulaient pas la malhonnêteté et l'incompétence. Au fond de notre vénération pour la parole des augures, de notre culte pour l'imprimé, il y a sans doute quelque chose de touchant et sûrement il y a la marque d'une débilité de l'esprit.

Jules Fournier, c'est le sceptique dans une foule de fanatiques. Le jour où il secouera certaines momies de notre hypogée intellectuelle, gare à lui ! Les sots nomment sacrilège la moindre manifestation de l'intelligence critique. Mais si cette manifestation prend la tournure de la raillerie, ils n'ont plus de mots pour la stigmatiser et leur rage ne connaît plus de limite.

[...] Exaspéré de vivre sous les signes jumelés de la Sottise et de l'Hypocrisie, Fournier réagit, non pas avec violence et injustice, mais avec cruauté. Il détenait l'arme essentiellement cruelle : la rapière fine et dure de l'ironie. Il engagea quelques polémiques qui fondèrent sa réputation et, dans la même mesure, desserviront la gloire de ses adversaires. La plupart décampèrent et se retirèrent pour saigner dans la forteresse du silence ; quelques autres répondirent par des finesses d'hippopotames aux provocations de la pointe d'acier.

En un pays tel le nôtre, l'écrivain ironiste court deux risques : ou on ne le comprendra pas, ou on lui répondra par des injures. Fournier obtint le silence des uns, les grossièretés des autres. Qu'importe ! Ne s'enivrait-il pas de ses propres jeux ? Arracher des hurlements à la Sottise et à l'Improbité par une spirituelle défense du Beau et du Vrai, quel homme ne trouverait pas à ce noble exercice la joie intime? La joie intime... celle qui procède de la fierté, de l'effort d'un homme libre dans la certitude qu'il exaspère le crétinisme, que son oeuvre le sauvera de l'oubli, qu'il sert une grande cause...

Un Jules Fournier flagorneur, sans doute, l'aurait-on honoré, lui eut-on confié une fonction officielle; secrétaire de Mgr Camille Roy, par exemple. Mais je crois qu'il préférait décidément à cet honneur le plaisir d'écrire tel article (dans Mon encrieren marge de l'effarante apologie dont Mgr Roy avait gratifié le pitoyable roman Au large de l'écueilCet article donne la mesure de l'ironie du critique, de sa finesse et de sa force. Il est à relire...

L'esprit de Jules Fournier, héritier direct de Rochefort et de Lemaître, fraye dans nos lettres la voie à une critique nouvelle; elle encourage l'intelligence à penser, le jugement à se formuler avec franchise; elle nous enseigne que les fausses idoles ont souvent des pieds d'argile, qu'il ne faut pas craindre de les attaquer, quelle que soit notre apparente faiblesse et leur apparente puissance.

Avant Fournier, il y eut chez nous des polémistes. Ce sont des "primitifs", leurs écrits sont aujourd'hui à peu près illisibles. Mais le pur français de Fournier, cette langue d'aérienne légèreté, demeure d'une lecture charmante. Il eut un compagnon de lutte, comme lui esprit pénétrant, écrivain d'une prose élégante et caustique : Olivar Asselin. Depuis, d'autres : Victor Barbeau (Cahiers de Turc), Henri d'Arles, Louis Dantin (celui-ci avec moins de vigueur) ont marché sur les mêmes traces. La veine n'est pas tarie. Récemment, C-H. Grignon a publié un vigoureux pamphlet : Autour d'Un homme et son péché.

Mais si, en ce moment, à l'aurore de notre littérature, l'esprit critique s'affirme, revendique ses droits, en use, saluons les deux pionniers de l'affranchissement : Jules Fournier et Olivar Asselin. Leur esprit de combat nous a montré la nécessité, la beauté du combat.


 II. L'oeuvre

Jules Fournier, dessin à l'encre d'Émile Vézina, 1909.
Tiré d'Albert Laberge, Peintres et écrivains d'hier et d'aujourd'hui, 1938, p. 121. 

De naïfs croient — ou semblent croire — qu'accumuler volume sur volume constitue un gage de survie. Leur dernier ouvrage n'est qu'un rabâchage du précédent. Ils dissolvent indéfiniment une pensée qui eut tiré son honneur de la concision. Mais, à un cerveau nébuleux une pensée concise est une injure. En littérature, en art, le sacrifice de la qualité à la quantité aboutit au déchet.

[...] Peut-être Jules Fournier eut-il su l'art de vieillir sans devenir gâteux ? On peut l'espérer. L'hypothèse est légitime que la série de Mon encrier se serait peu à peu augmentée, enrichissant les Lettres franco-canadiennes d'un monument comparable aux Causeries du Lundi de Sainte-Beuve, aux Oeuvres et les hommes, de J. Barbey d'Aurévilly, aux Contemporains de Jules Lemaître. La mince anthologie de ses articles, composée par un soin pieux et perspicace, assoit solidement cette hypothèse. 

* * * 

Cette anthologie, éditée en deux volumes (note des Glanures : partiellement rééditée en format poche, en 2015, dans la collection Bibliothèque québécoise), compte environ 400 pages. Elle se compose de courts articles qui illustrent la diversité de l'esprit de Fournier. Sa curiosité s'intéresse à tout. S'agit-il de politique ? Il débrouille un problème complexe, l'expose clairement, en tire la meilleure solution. S'agit-il de littérature, d'art, une culture étonnante chez un homme si jeune, un goût exquis du Beau, servent de sûrs critères à ses jugements. 

Fournier dédaigne la rhétorique. Aucune recherche de la métaphores, des effets de style. Objectives, ses études, mêmes les plus féroces, ne donnent jamais l'impression de la violence irréfléchie. Je ne me souviens pas qu'il emploie l'invective. Sa cruauté est intérieure, vraiment artiste, raffinée. Elle s'insère dans la manière de traiter un sujet, dans l'agencement des mots, dans l'ordre des phrases qui forment finalement une satire. 

Les Lettres franco-canadiennes comptent beaucoup d'aspirants pamphlétaires qui manifestent une touchante bonne volonté à être cruels. Notre journalisme des périodes électorales fourmille d'injures de charretiers. Par contre, nous avons fort peu de vrais ironistes. L'ironie est une fleur de haute civilisation, un des jeux les plus difficiles de la littérature. Si le mot spirituel jaillit spontanément, la formule ironique procède de la recherche patiente. Elle se construit, se cisèle comme un joyau. Il entre dans sa composition une colère refroidie de scepticisme, un vouloir conscient de rendre ridicule quelqu'un ou quelque chose. L'étude sur Mgr Roy et les deux articles intitulés : Chez M. L.-O. David et Un grand explorateur nous fournissent trois excellents modèles d'ironie française. Il serait fort intéressant d'analyser l'architecture de leur ensemble et celle de chacune de leurs phrases. Ces études, objectives quant au fond, satiriques quant à la forme, naissent de l'indignation d'un cerveau que révolte la sottise, d'un caractère que dégoûte l'hypocrisie.

Mais l'indignation de Fournier ne jaillit pas toute vive sous la plume comme elle jaillit par exemple chez Léon Daudet, chez Henri Béraud. Il cherche la pointe la plus acérée et le défaut de la cuirasse par où cette pointe pénétrera le plus avant. Il ne tient guère à érafler mais à produire une marque durable...

Nous, apprentis écrivains canadiens-français, si fumants que nous soyons de généreuses colères, combien de fois notre vocabulaire ne trahit-il pas notre pensée ! Combien de fois n'affaiblissons-nous pas par une outrance purement verbale des écrits que nous voudrions justiciers ! Le dompteur ne réduit pas les fauves en se lançant sur eux. Ils les domine par une attitude calme où ils pressentent sa force. Si Fournir mate les fauves de la Sottise et de l'Hypocrisie, c'est qu'il réserve son pouvoir, ne le dépense qu'à bon escient. 

Relisant Mon encrier, maintes fois j'ai vu apparaître à l'interligne ce conseil : "Tu ne seras pas un satiriste aussi longtemps que tu ne sauras rendre le plus cruel le mot le plus bénin". Docile à ce rigide conseil, j'exhumai de mes cartons quelque article que ma naïveté avait cru sanguinaire et je le brûlai. Ainsi, m'imposant une sévérité toujours plus grande envers moi-même, ces "relectures" m'auront rendu un important service. Je suis persuadé que la médication de cette forte prose ne rendrait pas un moindre service à plusieurs de mes confrères. 

Fournier ne savait pas que railler. La faculté des belles indignations dénote une sensibilité peu commune et il est rare que celui qui répugne à la laideur ne vibre pas à la beauté. Mais nos compatriotes qui ont faim de beauté doivent chercher leur nourriture à l'étranger. À l'exception des notes de voyage et d'un article en marge du Paon d'émail de M. Paul Morin, Mon encrier contient peu de pages laudatives ou simplement indulgentes. 

Dans la production dite littéraire au Canada français, les ouvrages de pseudo-critique occupent une place considérable. Il y a les innombrables recueils de bénédictions. Ces travaux ont au moins une perfection : celle de leur inutilité. Aux antipodes de ces proses écrites au saint chrême, des recueils d'engueulades, véritables outrages au bon sens. 

Sottise d'arrière-garde, sottise d'avant-garde, il n'y a aucune différence essentielle entre ces deux variétés de la même faiblesse de l'esprit. Dominant ce fatras, Mon encrier se classe comme la revendication du Discernement. À ce titre, il réconcilie nos Lettres avec la grande Tradition française. 
* * * 

"Comprendre n'est pas juste égaler", écrit Léon Daudet dans ses cahiers synthétiques. Axiome juste lorsque le critique commente un chef-d'oeuvre, tente d'éclairer les mobiles d'un homme de génie. Mauriac a pénétré dans la pensée de Pascal et de Racine sans que sa puissance égalât la leur. Il en va un peu différemment lorsque Jules Fournier pénètre dans la pensée de M. Basile Routhier ou de M. Henri Bourassa. Alors, comprendre et exposer, c'est assainir les voies intellectuelles, c'est préserver de certains écueils la pensée des hommes futurs, c'est leur enseigner l'art de penser et d'écrire en leur indiquant comment il faut ne pas penser et ne pas écrire. 

Lorsqu'il s'applique à l'analyse d'une idole, le critique donne la mesure de sa faculté de comprendre. Il doit éviter de prendre systématiquement la contre-partie de l'ambiance idolâtre, de molir parce que tous adulent. Afin de la rendre acceptable, il faut qu'il appuie la sévérité sur de solides raisons. Il ramène le demi-dieu à des proportions humaines. Les fumées de l'encens dissipées, la fausse idole descendue de l'autel, le fidèle se transforme en simple spectateur. Là où il voyait des miracles, il ne voit plus que des trucs, des tours de passe-passe. Le résultat est obtenu, l'ordre rétabli. 

Charles Maurras, dans un lumineux opuscule, Napoléon pour ou contre la France ?, a démontré combien Bonaparte, auréolé d'une surhumaine légende, avait en réalité desservi les intérêts profonds de la France. Les pages interrompues (trois fois hélas !) de Jules Fournier sur La faillite du nationalisme (voir dans Mon encrier cette pénétrante étude, malheureusement inachevée) pourraient s'intituler : Henri Bourassa pour ou contre le Canada ? Certes Bourassa ne fut jamais Bonaparte — bien qu'il s'estima beaucoup plus grand. Mais son verbe impérieux avait séduit un peuple-enfant, aussi capable de le suivre avec une enfantine générosité qu'incapable de discerner où le menait ce prodigieux logomache

Jules Fournier exposa dans un ordre savant les contradictions de ce grand homme et, du fait, marqua ses limites, prouva qu'on ne pouvait le suivre sans courir une périlleuse aventure. Ces réflexions sagaces  les ultima verba de Fournier  sur le chef du nationalisme de 1904 forment les pages les plus lucidement fécondes de la critique politique au Canada français. À les relire le regret nous empoisonne de la mort prématurée de leur créateur. Elles témoignent que nous avons subi en le perdant une irréparable perte. 

Aujourd'hui, chez nous, la race des critiques politiques est morte. Il n'y a plus que des flagorneurs et des détracteurs à la solde des partis. Ces messieurs ligotés de chaînes d'or, une taie d'argent sur les yeux, ne veulent plus, ne peuvent plus nous mettre en garde contre les plus funestes mensonges, nous montrer avec un froid courage la route austère de la Vérité. L'Argent a bouché les intelligences. Il a rendu amorphes les caractères. 

Quelques incorruptibles lancent encore aux échos du désert leur clameur. Il leur manque le coup d'oeil prophétique de l'avenir, et le terrible courage d'aller à l'extrême bout de leur pensée. Il leur manque cette impitoyable logique qui emporterait le suffrage de l'élite, et qui brille d'un métallique éclat aux pages 131 à 198 de Mon encrier

Jules Fournier, d'un geste souverain, déblayait le terrain ; nulle objection ne subsiste à son exposé, tout se résout à la chaleur de sa dialectique. Dans le silence parfait de toute dissidence vaincue, peut-être fut-il devenu le théoricien espéré du nationalisme canadien-français. Cet "Encrier", trop tôt répandu par la mort, laisse présager une haute destinée. 

III. L'homme
 
Jules Fournier

Jules Fournier mourut à trente-trois ans. L'ignominie du régime n'avait pas eu le temps de tenter de le corrompre. Il échappait à la morne suite des jours, aux sollicitations pressantes qui corrodent la volonté comme oxyde le métal. À l'âge où les autres entrent dans la vie, lui, il la quitte, nous laissant de sa personnalité une image exemplaire.

Ce que nous savons de la vie de Jules Fournier se résume en quelques lignes. Ces vies prématurément interrompues, quel magnifique tremplin pour l'imagination ! Elles appellent la biographie romancée. Mais, pour réussir ces biographies-là, il faut beaucoup d'âme, car c'est à notre propre mesure que nous recréons le héros choisi. Si nous jugeons horribles plusieurs de ces ouvrages, presque toujours la faute est au biographe, non à son modèle. Les morts glorieux, en qui se rencontrèrent la grandeur de l'âme et la profondeur de l'intelligence, ont le droit d'échapper aux éloges des cuistres et des sots. 

Mais le cuistre, par ses fonctions, se voit obligé de parler des hommes. Qu'il en parle avec respect, qu'il se contente de signaler leur gloire à ses auditeurs. Cependant, qu'il la signale ! Qu'il n'ensevelisse pas dans l'oubli leur mémoire par une criminelle omission ! (Un étudiant à la Faculté des Lettres — section canadienne-française — de l'Université de Montréal m'affirme qu'on ne lui a jamais révélé l'existence des dénommés Arthur Buies et Jules Fournier !) "Jules Fournier devant le silence haineux des cuistres et le refus des médiocres": quel départ pour un chapitre fulminant d'indignation et vengeur de la Justice ! 

* * *

Un désaccord irréductible entre sa valeur intellectuelle et la misère du milieu où il vécut, voilà le premier élément du drame de Jules Fournier. Il en existe un second, à mon sens plus important, parce qu'il éclaire la mort du jeune écrivain : un déchirement entre deux passions qui coexistaient en lui et qui, finalement, le détruisirent : la passion de la vie de bohème, la passion de l'ordre. Tendant passionnément à l'unité, la nature humaine fourmille pourtant de contradictions. Rejetée dans les ténèbres extérieurs depuis la Chute, elle rôde, inconsolable, devant la porte du Paradis défendu — ce royaume où régna l'ordre souverain. Notre âme est une implorante, une nostalgique qui se lamente de son exil. Elle s'insurge contre l'empire des sens et les sens s'insurgent contre son empire. Dans les natures ardentes ce duel ne finit qu'à la mort, et, parfois, il la hâte. 

La plupart des hommes, parce que leur âme a abdiqué dans un corps victorieux, ne vivent plus ce drame. Ils ont réalisé ce qu'ils nomment l'équilibre — et c'est l'anéantissement des aspirations élevées. Le vocable de "bourgeois" nous servira à désigner ces hommes raisonnables. Le bourgeois se réclame volontiers de la sagesse de Montaigne. Il l'adopte comme patron. Les médiocres, il est vrai, croient trouver dans les Essais une abondante nourriture. Mais le conseil de Montaigne est de vivre prudemment, non petitement. La prudence n'exclut ni le risque opportun, ni l'héroïsme réfléchi. 

Le sens du relatif, si vif chez Montaigne, ne nous convie pas à la petitesse ; il nous incite à un perpétuel usage de notre faculté de critique. L'abus de la critique aboutit au scepticisme. Les natures faibles demandent au scepticisme une justification de leur inertie. Les natures fortes ne se détournent pas de l'action pour avoir compris que toute action est d'une efficacité bien relative. La vie, lorsqu'elle est intense, se moque du scepticisme ; une vie réduite et craintive y trouve un commode retranchement. 

Un Jules Fournier, trop fin pour n'être point sceptique, est beaucoup plus près de Montaigne que du bourgeois obtus et timoré qui s'en réclame. Il n'a pas peur, il a soif d'action et de bataille. Comme toutes les natures très riches, Fournier découvre en lui-même le pire et le meilleur. Il aspire à établir l'ordre entre les éléments qui le divisent. 

Mais quel ordre ? L'équilibre bourgeois ? Son âme le méprise. L'équilibre plus haut de l'héroïsme ou de la sainteté ? Peut-être... Qui sait ?  Il appartient, par le feu intérieur, à la race de ceux qui n'acceptent pas les moyens termes. Il se détruit par désespoir de ne pouvoir atteindre à une vie supérieure. Il y aurait ici pour le biographe de Jules Fournier un chapitre discret et tragique à écrire : "Tentative d'adieu à la bohème". Ce serait dans les pages centrales de l'ouvrage — comme cette tentative fut, dans la vie de Fournier, le moment décisif. 

Ce jeune homme qui pensait avec justesse et noblement voulut mettre sa vie au diapason de sa pensée. Il n'y réussit pas. Son échec lui coûta la vie. Certains l'en jugent durement. Considérons plutôt que, si un grand nombre d'hommes réussissent sans trop de peine à élever leur vie à la hauteur de leur pensée, c'est que cette réussite n'exige pas qu'ils escaladent l'Himalaya.

Extrait de Tentatives, recueil d'essais de Rex Desmarchais paru dans la revue Les oeuvres d'aujourd'hui, Montréal, 1938, p. 90-97.

Jules Fournier a notamment dirigé le journal L'Action.
Source de l'illustration : Denis Saint-Jacques et Maurice Lemire (dir.), La vie littéraire au Québec, tome V (1895-1918), Québec, Presses de l'Université Laval, p. 198.
Pour en savoir plus : 

Les livres suivants, qui sont encore disponibles sur commande chez votre libraire, permettent de découvrir et d'approfondir l'oeuvre et la pensée de Jules Fournier. Cliquer sur les titres pour plus d'informations : 

Mon encrier ; 





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dimanche 29 mai 2016

Il y a 75 ans : l'élite québécoise décimée

Les quatre victimes d'une tragédie qui décima l'élite intellectuelle et culturelle du Québec, il y a 75 ans. De gauche à droite : Louis Francoeur, journaliste ; Léo-Pol Morin, critique musical et pianiste ; Wilfrid Morin, prêtre et essayiste indépendantiste ; Fernand Leclerc, animateur de radio. 

Il y a 75 ans aujourd'hui, soit le 29 mai 1941, vers 8 heures du soir, une voiture percutait un arbre sur un chemin situé près du lac Guidon, dans les Laurentides au nord de Montréal. Quatre des cinq personnes à bord perdirent la vie des suites de l'accident.

C'est l'élite culturelle et intellectuelle du Québec de l'époque qui se voyait ainsi décimée. Deux sont morts sur le coup, soit le critique musical et pianiste Léo-Pol Morin, reconnu alors comme une importante figure québécoise de l'art musical, de même que le populaire animateur de Radio-Canada, Fernand Leclerc. Le conducteur de la voiture, l'abbé Wilfrid Morin, est mort peu après son arrivée à l'hôpital. Le grand journaliste Louis Francoeur était quant à lui transporté à l'hôpital Saint-Luc, à Montréal, où il décédera deux jours plus tard. Un seul passager survivra, Louis Bourgouin, chimiste et professeur à l'École Polytechnique de Montréal. 

Les victimes étaient des chefs de file dans leurs domaines respectifs. Ils participaient tous à une émission de vulgarisation scientifique, littéraire, artistique et politique, intitulée «S.V.P.», diffusée sur Radio-Canada et très prisée du public. Au moment où survint la tragédie, ils venaient de passer l'après-midi dans un chalet afin de préparer le contenu des prochaines émissions.

Louis Francoeur était un journaliste d'une stature remarquable. On peut d'ailleurs le considérer comme le plus grand journaliste que le Québec aura produit. Esprit vif et éminemment cultivé, il savait rendre ses connaissances accessibles aux gens du peuple, qui l'appréciaient hautement. C'est que Francoeur détestait le nivellement par le bas et misait sur l'intelligence des gens, quel que soit leur niveau d'instruction. Les importantes cotes d'écoute qu'il s'attirait avaient tout pour le conforter dans cette approche.

Par exemple, à partir de l'été 1940, Francoeur présenta sur les ondes de Radio-Canada une série de causeries intitulées La situation ce soir, dans lesquelles ce journaliste chevronné expliquait les événements de la Deuxième guerre mondiale qui faisait rage en Europe. Ces causeries étaient fort goûtées du public, y compris celui des classes ouvrières et populaires. On ne sera alors pas étonné d'apprendre que c'est plus de 70 000 personnes qui se déplacèrent pour rendre hommage à Louis Francoeur, dont le corps était exposé dans le hall d'entrée de l'Institut des Sourdes et Muettes de Montréal, sur la rue Saint-Denis près de la rue Cherrier, ce qui atteste du haut degré d'appréciation que le peuple vouait à ce journaliste d'exception.

Le magazine L'Oeil rapporte, dans son édition du 15 juillet 1941, que l'écrivaine Marie-Claire Daveluy a entendu, le matin des funérailles de Francoeur, ce mot d'un homme du peuple : «Louis Francoeur, c'était un savant, mais ça ne devait pas être un savant comme les autres parce que nous autres, les ignorants, on le comprenait !». Nous étions alors, il est vrai, à des années-lumières de la médiocrité et de l'insipidité qui sont les marques peu reluisantes de la profession journalistique tel que nous la subissons dans les années 2000... puis il paraît qu'on appelle encore «La Grande Noirceur» l'époque du Québec d'avant 1960 !

En tout cas, quand on pense que, de nos jours, les représentants les plus en vue de la profession journalistique sont des pitres insignifiants et ignares à la Patrick Lagacé, et ce, quand on sait que le Québec a déjà su produire un journaliste de la trempe et du calibre d'un Louis Francoeur, disons que ça donne le goût de brailler...

Les responsables des archives de Radio-Canada ont eu la bonne idée de rendre disponibles plusieurs des causeries livrées par Francoeur dans le cadre de son émission La situation ce soir. On peut donc entendre la voix et les analyses du grand journaliste en cliquant ICI. La chronique du 15 juillet 1940 est disponible ICI

L'historien Mathieu Noël, à qui l'on doit notamment un ouvrage éclairant sur Lionel Groulx et les mouvances indépendantistes de son temps (voyez ICI), a produit en 2013 un article bien fouillé qui permet de prendre la mesure de l'impressionnant parcours de Louis Francoeur et de sa stature intellectuelle et professionnelle (voyez ICI). 

Né à Cap-Saint-Ignace en 1892, Léo-Paul Morin était quant à lui, comme nous l'avons mentionné ci-haut, un critique musical et pianiste de haute renommée, qui a profondément marqué la vie culturelle et artistique de la première moitié du vingtième siècle québécois. Il était notamment un ami du compositeur Maurice Ravel. Il y a quelques années, la musicologue Claudine Caron lui consacrait un très intéressant ouvrage aux éditions Leméac (voyez ICI). La revue Agora a pour sa part mis en ligne les textes des hommages que l'écrivain Robert de Roquebrune et le diplomate Jean Désy rendaient à Léo-Pol Morin quelques mois après sa mort (voyez ICI). 

Enfin, l'abbé Wilfrid Morin (aucun lien de parenté avec le précédent) a été l'un de nos premiers auteurs à mettre de l'avant l'idée d'indépendance du Québec, ce qu'il fit en publiant, en 1938, Nos droits à l'indépendance politique. Des gens inspirés par ses idées fondèrent, en 1957, l'Alliance laurentienne, un mouvement politique ouvertement indépendantiste qui a laissé sa marque sur le mouvement nationaliste québécois. Pour en savoir plus sur la pensée politique de l'abbé Morin, on lira avec profit le chapitre que l'excellent historien Xavier Gélinas lui consacre dans le premier tome d'un ouvrage collectif paru il y a quelques années, Histoire intellectuelle de l'indépendantisme québécois.  

C'est donc quatre figures marquantes de la vie intellectuelle et culturelle du Québec d'alors qui disparurent brutalement des suites de ce fatal accident survenu le 29 mai 1941 sur un chemin bien banal des alentours du lac Guindon. 

Ces quatre hommes de culture et d'esprit auront contribué à nous façonner, et dans leur cas ce fut pour le meilleur. Donc, souvenons-nous d'eux, et même mieux encore : revisitons les écrits et paroles qu'ils nous ont laissés et laissons-nous inspirer par leur manière exemplaire de mener leurs vies professionnelles et de contribuer au mieux-être de notre société, comme un appel à nous secouer et à nous élever, sur le plan individuel comme sur le plan national. 

Louis Francoeur à l'oeuvre. 
Louis Francoeur, à gauche, et son grand ami le Dr Roméo Boucher, l'un
des piliers de l'hôpital Saint-Luc, à Montréal et un pionnier des émissions
radiophoniques consacrées à la vulgarisation médicale
Ce rarissime cliché de Louis Francoeur a été publié dans l'édition du 15 juillet
 1941 du magazine L'Oeil. Cette photo n'a jamais été publiée ni diffusée nulle part depuis,
donc ces Glanures historiques québécoises la rendent de nouveau accessible. 
Quelques brochures commémoratives en hommage à Louis Francoeur.
L'écrivain Claude-Henri Grignon, qui était un ami d'enfance de Francoeur,
lui consacra un numéro entier de ses Pamphlets de Valdombre.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

En 1924, Louis Francoeur avait publié, avec son ami l'écrivain Philippe Panneton
dit Ringuet, «Littératures à la manière de...», un recueil de pastiches d'auteurs et de
personnalités diverses du Québec d'alors. L'exemplaire ci-dessus est dédicacé par
Francoeur et Panneton à leur ami le Dr Roméo Boucher (collection Daniel Laprès). 

Les causeries de Louis Francoeur, intitulées La situation ce soir,
ont été publiées en douze fascicules, dont deux posthumes.  
Monument Louis Francoeur, sur la place Louis-Francoeur,
à l'encoignure des rues Saint-Denis et Cherrier, Montréal. Photo : Jean Gagnon.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Peu après la mort de Léo-Paul Morin, les éditions Beauchemin publièrent un recueil de ses écrits. Puis en 2013, la musicologue Claudine Caron lui consacrait un très intéressant ouvrage, aux éditions Leméac. (Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Exemplaire du livre de l'abbé Wilfrid Morin, «Nos droits à l'indépendance politique», dédicacé à l'abbé et historien Lionel Groulx (collection Daniel Laprès).
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
CI-DESSOUS : Diverses coupures d'articles parus dans le journal La Patrie, où Louis Francoeur était journaliste, sur la tragédie du 29 mai 1941 et les funérailles des victimes (cliquer sur les images pour les agrandir). 

On peut consulter en ligne les archives de La Patrie en cliquant ICI