samedi 12 mars 2016

«Des intelligences d'élite restées dans les ombres»

Pamphile Le May vers 1875-1880 ; à droite vers la fin de sa vie. 

Ce qui ne laisse pas d'être fascinant en fouinant dans les oeuvres de nos écrivains d'antan, c'est d'y découvrir sans cesse des lumières et trésors autant insoupçonnés que cachés. Et certains de ces écrivains, pour la plupart eux-mêmes quasi totalement oubliés, n'hésitaient pas à faire connaître les beautés et joyaux de l'esprit qu'ils savaient déceler dans un peuple canadien-français qui, à en croire les papoteux ineptes qui nous tiennent lieu d'intelligentsia, n'aurait été que «grande noirceur» tout au long de la période ayant précédé 1960. 

Ces bobos péteux de broue, dont l'horizon culturel se limite à peu près aux bien-pensantes parlotes et assommantes niaiseries radio-canadiennes, et qui souvent sont au mieux des semi-lettrés, se gargarisent donc en ânonnant dans leurs salons que notre peuple, surtout dans nos campagnes dédaignées par ces beaux esprits, se serait durant toute son histoire vautré dans l'inculture et l'ignorance les plus crasses.

En feuilletant ma collection des quatre tomes de la Revue de Montréal, qui a existé de 1877 à 1880, je suis tombé sur un article au titre curieux : «Quelques poètes illettrés de Lotbinière». C'est qu'on n'entend pas souvent parler de cela, des «poètes illettrés»...

L'auteur est l'un de nos bons poètes – celui-là certainement pas illettré – Pamphile Le May (1837-1918), dont la Bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec porte le nom. Ayant récemment mis la main sur quelques-uns de ses ouvrages dédicacés de sa main à l'intention de son ami et confrère le poète Nérée Beauchemin, son article au titre singulier a donc aussitôt capté mon attention. 

Le May, qui est natif de Lotbinière, est toujours resté attaché à son patelin, où il gardait des liens étroits avec ses compatriotes de toutes les conditions sociales. L'article qu'il publia dans la première édition de la Revue de Montréal révèle que le poète était attentif aux joyaux d'esprit et de culture fermentés par ce peuple qui, durant trop longtemps, a été méprisé par certaines élites dont l'arrogance et la prétention masquent mal l'insipididé et l'ignorance, et qui elles-mêmes ont perdu toute notion de ce qui fait la grandeur et la noblesse de l'esprit tant pour ce qui concerne l'humain que l'idée de patrie. 

Le May nous présente donc quelques oeuvres poétiques composées et récitées par des paysans dont bon nombre étaient illettrés, mais qui tous étaient avides de culture et capables d'une créativité et d'une originalité phénoménales. Ces gens, on le constate en lisant Le May, avaient beaucoup d'esprit et ils savaient se donner les moyens de l'exprimer. Et tels étaient bel et bien la plupart de nos compatriotes d'antan. Nous avons donc de qui tenir, et il serait sûrement bon de nous en souvenir davantage...

Pour vous donner un aperçu des types de joyaux que Pamphile Le May sut dénicher, voyez ce long extrait de l'article en question, qui met de l'avant un poème composé par un homme du peuple et dont le contenu comporte certaines beautés qui, même pour nous en ce vingt-et-unième siècle, savent encore émouvoir dans le sens noble et élevé du terme : 



QUELQUES POÈTES ILLETTRÉS DE LOTBINIÈRE 

« [...] À mesure que les années avancent, l'instruction se répand parmi le peuple. Il y a cinquante ans, celui qui savait lire était fort considéré. Si avec cela il savait écrire, on disait de lui : c'est un savant. Aujourd'hui, Dieu merci, les ténèbres se dissipent... et l'on n'est pas savant pour si peu. 

Les deux poètes dont je veux parler maintenant savent donc lire... que dis-je !... ils écrivent même. Octave Normand et Lazare Tace sont deux cousins ; et tous deux ils sont nés poètes. 

Pourtant ils mourront sans voir leurs fronts ceints des lauriers que d'autres plus heureux ont pu recueillir. Ce sont des intelligences d'élite restées dans les ombres, des intelligences que n'ont pas touchées les rayons du soleil. Normand, plus instruit que son cousin, a même franchi le seuil des séminaires. Il a atteint la quatrième. Des malheurs de famille l'ont rappelé à la campagne. Il s'est fait batelier comme son père, comme ses frères. 

Souvent il est venu sur les quais de Montréal vendre du bois aux heureux citadins. Il aimait cette vie sur l'eau. Elle offre, en effet, beaucoup d'attraits aux poètes. Un jour, la petite goélette qui portait toute sa fortune – je veux dire ses cahiers de poésies – la petite goélette sombra sur les côtes de l'Isle d'Orléans, dans une rencontre avec un steamer. À peine le poète eut-il le temps de sauver sa vie. 

Un peu plus tard, je le trouve exerçant le métier de bûcheron pour donner le pain à sa jeune famille. Aujourd'hui, il travaille comme journalier sur le chemin de fer, à la gare d'Arthabaska. Il a épousé une jolie petite femme et est père de plusieurs beaux enfants. Mais il ne fait plus de vers. Je possède la seule pièce qu'il ait écrite depuis longtemps. Elle est adressée à un ami dont le père venait de mourir (il avait perdu son père, lui aussi ; et c'est alors qu'il dut renoncer à l'étude).

Je vous la donne avec ses imperfections. C'est une épître en vers alexandrins :



À MON CHER COUSIN

Sèche tes pleurs, ami, sèche tes pleurs ! 
Confie au vent du soir tes trop justes douleurs !
Peut-être diras-tu dans ta grande tristesse : 
Comment ne pas gémir quand la peine nous presse ?
Comment rester muet, quand les échos divers
Semblent se réunir pour dire à l'univers
Les soucis, les soupirs d'une âme infortunée ?
Je le sais, mon ami, cette terre est semée
Que d'amères douleurs, que d'informes débris !
Que de pénibles mots et de cuisants soucis !
Jadis où l'avenir me semblait plein de charmes,
J'ai subi comme toi ces cruelles alarmes ! 

Sèche tes pleurs, te dis-je ! Oh ! oui, sèche tes pleurs !

Confie au vent du soir tes trop justes douleurs !
Tu le sais, au dessus de la voûte azurée, 
Que vient orner encore de sa présence aimée
Cette étoile du soir, pure comme la fleur
Qui répand au lointain sa plus suave odeur ;
Oui, tu le sais, il est un sentier plein de charmes
Qui mène au vrai bonheur en finissant les larmes,
C'est là que reposent tant d'êtres fortunés, 
Tant d'amis d'autrefois, de parents bien-aimés !

Aussi c'est là que veille, admis au rang des anges

Qui chantent du Très-Haut les grandeurs, les louanges, 
Cet être si chéri, ce père tant aimé !...
Et du haut de ce Ciel, où tout n'est que beauté,
Comme il doit regarder avec douleur amère
Les maux que nous souffrons sur cette pauvre terre !
Et pour ses doux enfants, oh ! que son tendre coeur
Doit former bien souvent des souhaits au bonheur ! 
Et tu voudrais troubler, par d'inutiles larmes, 
Ce bonheur mille fois plus doux que tous les charmes !

Sèche tes pleurs, te dis-je, ; oh ! oui, sèche tes pleurs ! 

Confie au vent du soir tes trop justes douleurs !
Et qu'est-ce que la vie ? Un vent, une fumée, 
Un orage du soir, une brise embaumée,
Un éclair de bonheur qui brille au firmament,
Et qui va tout à coup périr dans le néant !...
C'est là qu'elle nous mène, amertume profonde !
Cette bien courte vie, en erreurs trop fécondes !

Le superbe orgueilleux, le héros si puissant, 
Que lui reste-t-il donc de son nom florissant ?
Quelques penseurs flatteurs, quelques mots que l'histoire
Voudra bien raconter, souvenir de sa gloire !
Peut-être seulement quelques pleurs superflus, 
Qu'un écho qui répète : Il est mort ! il n'est plus !
Sèche tes pleurs ; ne verse plus de larmes.
En quittant cette vie, il a fui les alarmes ; 
Bon époux et bon père il a d'un Dieu jaloux
Mérité la clémence et calmé le courroux ! 

Cette page n'est pas sans défauts. Si elle était la production d'un esprit cultivé, d'un homme instruit, elle serait mauvaise même ; car une oeuvre littéraire est bonne ou mauvaise en soi, et elle l'est par comparaison. Mais c'est une main tremblante qui l'a écrite ; je veux dire une main que la bêche du journalier et la hache du bûcheron ont fatiguée et brisée ; c'est une intelligence rongée par la rouille – s'il m'est permis de parler ainsi – qui a conçu ces alexandrins ! 

J'ai sans doute raison de penser que Normand serait aujourd'hui l'un des habitués du Parnasse et peut-être un enfant gâté des muses, si au lieu de fouiller la poussière et la neige, à quatre shelings par jour, depuis quinze ans, il eût feuilleté les livres ; s'il eût étudié et médité, au lieu de s'abrutir – pardonnez-moi le mot – par un travail manuel pénible et sans merci.» Revue de Montréal, vol. 1, no 1, février 1877

Le mois suivant, dans la deuxième livraison de la même revue, Pamphile Le May poursuit sa présentation de «poètes illettrés». Il émet cet énoncé dans sa conclusion : 

«Si j'ai choisi pour sujet de cet entretien les rimeurs de mon village, ce n'est pas que la poésie se soit retirée dans cet humble coin de terre, et qu'on ne puisse la trouver ailleurs ; c'est que je connaissais plus intimement les poètes dont j'ai parlé, et je pouvais les peindre d'une main plus sûre. 

Chaque paroisse a ses troubadours. Notre peuple est un peuple de poètes, comme les peuples du midi. Les longs hivers qui chassent les oiseaux, dépouillent les forêts et étreignent le sol sous leur embrasement glacé, n'engourdissent pas notre verve, et ne brisent point nos lyres. Nous chantons quand la bise siffle ou mugit ; nous chantons quand la neige tourbillonne, et que le ciel lance ses foudres, de même que nous chantons quand brille le soleil, quand les fontaines murmurent et que les forêts reverdies tressaillent aux baisers du matin.

Nous avons hérité de la gaieté de nos pères. Nous sommes restés Français de coeur et d'esprit, voilà pourquoi nous finissons toute chose par une chanson.» Revue de Montréal, vol. 1, no 2, mars 1877

N. B. : de Pamphile Le May, on peut encore se procurer en librairie ses Contes vrais, et ce, dans une édition récente au prix très modique. 




Exemplaire du poème épique Évangéline, de Longfellow,
traduit par Pamphile Le May et dédicacé par ce dernier au poète Nérée Beauchemin