vendredi 15 septembre 2017

Celui qui apprit aux Québécois le respect d'eux-mêmes

François-Xavier Garneau (1809-1866)
Illustration tirée de la biographie que
P.-J.-O. Chauveau lui a consacrée.

Le 15 septembre 1867, soit il y a 150 ans jour pour jour au moment de la publication de la présente Glanure, avait lieu, en début de soirée au cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec, une cérémonie de mise en tombeau de la dépouille mortelle de l'historien François-Xavier Garneau, décédé le 2 février de l'année précédente. Selon les journaux de l'époque, de deux à trois mille personnes, dont de nombreux jeunes, assistèrent à ce solennel événement.

Si cette mise en tombeau eut lieu plus d'un an et demi après la mort de Garneau, c'est parce que le peu de biens matériels qu'il laissait suffisait à peine à la subsistance de sa veuve et de ses enfants. Ses amis, dont Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, qui devint le premier Premier ministre du Québec le 1er juillet 1867, organisèrent une souscription publique afin de défrayer les coûts d'un monument funéraire qui puisse convenir à la dignité et à la stature de celui à qui, de son vivant, on donna le titre de premier « historien national » de ce peuple jadis nommé « canadien-français », et que nous appelons de nos jours « québécois ». 

C'est donc le 15 septembre 1867 qu'eut lieu le transfert de la dépouille de Garneau dans le tombeau que l'on peut voir encore au cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec : 
Photo : Daniel Laprès
Photo : Madeleine Gagnon
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François-Xavier Garneau est en effet le premier historien de notre nation. Son oeuvre maîtresse, Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours, dont la première édition fut publiée en trois volumes entre 1845 et 1848, a eu un impact que l'on pourrait sans exagérer qualifier de fondateur sur ce qui devint par la suite le mouvement nationaliste canadien-français, puis québécois. Difficile en effet de s'imaginer l'histoire subséquente de ce mouvement jusqu'à nos jours, sans l'impulsion initiale de l'oeuvre historique de Garneau, qui a fait prendre conscience à notre peuple de la grandeur et de la valeur de son histoire, de ses coutumes et de son identité nationale. D'écrasée et d'humiliée qu'elle était, la nation redressa la tête suite à la publication du grand oeuvre de l'historien de Québec. 

Fait intéressant, celui qui apprit à nos ancêtres le respect d'eux-mêmes n'avait pu bénéficier que d'une scolarité primaire, sa famille étant trop pauvre pour lui permettre d'accéder à des études plus avancées. Comme le relate P.-J.-O. Chauveau dans l'émouvant discours qu'il prononça lors de la mise en tombeau de Garneau, celui-ci, précocement avide de connaissances, se détermina dès son enfance à devenir autodidacte, apprenant par lui-même les rudiments et les règles de sa langue maternelle et lisant tout ce qui lui tombait sous la main afin de développer le savoir qui lui permit de se hisser au noble rang de premier historien de sa nation.  

Comme le souligne le regretté historien et politologue Gérard Bergeron dans son captivant et éclairant ouvrage Lire François-Xavier Garneau (qu'on peut télécharger gratuitement ICI), « c'est par une seule et unique construction intellectuelle » que ce fils de parents illettrés est « devenu, d'emblée, l'homme de lettres le plus important de son siècle ». Voilà donc un magnifique exemple à suivre, notamment pour la jeunesse d'aujourd'hui, de même qu'un cinglant démenti à ceux qui prétendent que le peuple, même dans ses couches démunies et peu instruites, devrait se satisfaire de la médiocrité et ne serait juste bon qu'à limiter ses ambitions et ratatiner son potentiel, tout en se vautrant dans la paresse intellectuelle qui le maintient dans l'asservissement. 

De plus, Garneau était d'une santé précaire, souffrant notamment d'épilepsie, maladie qui l'emporta à l'âge de 57 ans, et il n'a jamais joui de la moindre aisance financière. C'est dire ce que les immenses services qu'il a rendus à sa patrie ont dû lui coûter en persévérance et labeur. 

Comment est née cette remarquable vocation d'historien ? Gérard Bergeron expose les diverses versions du récit d'un événement déclencheur que Garneau aurait vécu alors qu'il était encore adolescent. Voici comment son petit-fils, Hector Garneau (cité par Bergeron), raconte la chose : 
L'étude de Gérard Bergeron sur Garneau ;
(cliquez sur l'image pour l'agrandir). 
« C'était vers 1825 ou 1826. Dans l'étude du notaire Archibald Campbell, Écossais lettré et sympathique aux nôtres, s'occupait diligemment un jeune clerc canadien-français, au caractère sérieux et méditatif, mais d'un naturel plutôt timide. Parfois, bien qu'il lui en coûtat, il se risquait à discuter avec ses camarades. 

De part et d'autre, on usait d'armes courtoises sans jamais aller au delà. Un jour, pourtant, le débat prit tout à coup une tournure mauvaise. Nos imberbes anglo-saxons éclatèrent en sarcasmes contre leur confrère. Ils se mirent à railler son origine, à le traiter de fils de vaincus, et le reste. Sûrs enfin de lui fermer la bouche, ils lui jetèrent, en ricanant, cet argument suprême : "Après tout, qu'êtes-vous donc, vous, Canadiens-français, vous n'avez même pas d'histoire !" 

Ces mots, provocateurs et cinglants, firent sur le jeune Garneau  car c'était lui — l'effet d'un soufflet aux ancêtres. Ils s'incrustèrent dans son cerveau. Ils y allumèrent une flamme d'inspiration. "Quoi, répliqua-t-il avec énergie, nous n'avons pas d'histoire ! Eh bien, pour vous confondre, je vais moi-même la raconter !»

Ainsi, à seize ou dix-sept ans, François-Xavier Garneau avait trouvé sa voie. De ce moment, il se voue à l'histoire [de sa patrie]. Il en fait sa seule tâche et son seul dessein. Et pourtant, la vocation historique était vraiment en lui. Le choc d'une parole audacieuse avait suffi pour l'éveiller de bonne heure et la mettre en route avant qu'elle se manifestât dans sa plénitude ». 
Illustration : Encyclopédie du patrimoine culturel de l'Amérique française ;
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Cette scène aux accents lyriques a-t-elle vraiment eu lieu ou s'agit-il d'une légende ? Nul ne peut l'affirmer en toute certitude. Quoiqu'il en soit, dans une lettre datée du 19 mai 1849, François-Xavier Garneau écrivait : 

« J'ai entrepris ce travail dans le but de rétablir la vérité si souvent défigurée, et de repousser les attaques et les insultes dont mes compatriotes ont été et sont encore journellement l'objet de la part d'hommes qui voudraient les opprimer et les exploiter tout à la fois. J'ai pensé que le meilleur moyen d'y parvenir était d'exposer simplement leur histoire. Je n'ai pas besoin de dire que ma tâche me forçait d'être encore plus sévère dans l'esprit que dans l'exposé matériel des faits ». 

Puis, le 17 septembre 1850, s'adressant à Louis-Hyppolite La Fontaine :

« Je veux, si mon livre se survit, qu'il soit l'expression patente des actes, des sentiments intimes d'un peuple dont la nationalité est livrée aux hasards d'une lutte qui ne promet aucun espoir pour bien des gens. Je veux empreindre cette nationalité d'un caractère qui la fasse respecter à l'avenir »


Pour souligner le 150e anniversaire de la cérémonie d'hommage que sa patrie rendit à François-Xavier Garneau à l'occasion de sa mise en tombeau, ces Glanures vous offrent ci-dessous la version quasi complète du discours que prononça son ami intime et alors premier ministre du Québec, P.-J.-O. Chauveau.  

Vous pourrez de vous-mêmes constater que ce texte constitue, sinon l'un des plus grands, certainement l'un des plus beaux et inspirants discours de l'histoire politique québécoise : 

Discours de P.-J.-O. Chauveau 

Cimetière Notre-Dame-de-Belmont, Québec

15 septembre 1867


Pierre J.-Olivier Chauveau, premier ministre du Québec de 1867 à 1873, auteur d'une biographie
de F.-X. Garneau parue en 1883 et à la fin de laquelle se trouve le discours qu'il prononça à
l'occasion de la mise en tombeau de Garneau ; (cliquer sur l'image pour l'agrandir).

 
« Nous voici réunis près de la tombe d’un ami, d’un compatriote, d’un écrivain dont tout pays aurait droit de s’enorgueillir, d’un homme enfin tout dévoué à notre [belle patrie]. En disant un dernier adieu à ses restes mortels, il semble que nous remplissons un pieux devoir non seulement pour nous-mêmes, mais pour le pays tout entier.

[...] Le nom de François-Xavier Garneau est célèbre partout où [notre nationalité est connue; il est inséparable de la renommée de notre pays : il eût donc été bien pénible que celui qui a élevé à notre patrie le plus beau des monuments, n’eût pas lui-même une pierre tumulaire sur le sol dont, poète, il avait chanté les beautés, et historien, célébré les héros.

Poète, voyageur, historien, François-Xavier Garneau a été en même temps un homme d’initiative, de courage, d’héroïque persévérance, d’indomptable volonté, de désintéressement et de sacrifice. Une idée fixe, ou mieux que cela, une grande mission à remplir s’était emparée de tout son être ; il lui a tout donné: coeur, intelligence, repos, fortune, santé. Sa grande tâche, son oeuvre, un monument national à élever, à compléter, à retoucher, à embellir une fois qu’il fut terminé, voilà à ses yeux toute sa vie.

Et cela fut accompli aux dépens de ses veilles, sans nuire à de plus humbles travaux. Il y avait, pour bien dire, en lui deux hommes, celui qui s’était voué aux fonctions modestes, sérieuses et difficiles, nécessaires à l’existence de sa famille, et l’homme voué à la patrie, au culte des lettres, à la poésie, à l’histoire. Et, chose rare parmi les plus rares, ces deux hommes s’étaient formés en quelque sorte à l’envi l’un de l’autre et presque sans secours étranger. Muni seulement des plus simples rudiments de l’instruction primaire, il avait su acquérir, conserver et perfectionner à la fois l’éducation pratique nécessaire au commis de banque, au notaire, au fonctionnaire municipal, et l’éducation littéraire et philosophique qui fait le penseur et l’écrivain.

Quel plus grand exemple de la puissance de la volonté humaine ! Quelle plus belle leçon ! Quel plus grand enseignement pour la jeunesse de notre pays ! M. Garneau n’a pu, bien qu’il le désirât vivement, suivre un cours d’études dans un collège ; et cependant combien y en a-t-il qui, avec ce puissant secours, ont entrepris et accompli une tâche égale à la sienne ? Sans doute, il avait un rare talent, un rare génie ; mais n’y a-t-il pas lieu de craindre que beaucoup d’intelligences égales à la sienne et soutenues par les forces vives que donne une instruction régulière et acquise à l’heure voulue, n’aient été perdues pour la société par l’absence de volonté, par cette lâche condescendance à de vulgaires passions si commune et si dévastatrice tout autour de nous ?

[...] Nous oserons dire à la jeunesse : le Canada, comme les autres pays, commence à apprécier les travaux de l’esprit, et bientôt, espérons-le, comme l’a dit notre historien lui-même dans une de ses pages éloquentes, « un temps viendra où pleine justice sera rendue à ceux qui auront fait des sacrifices pour la plus belle des causes qui puissent occuper l’attention des sociétés ».

En attendant, ne demandons point à chacun d’entreprendre une aussi grande oeuvre ; disons seulement à tous : « Rendez-lui du moins justice en lisant et en méditant son livre admirable ! »

Vous y verrez et la naissance et le développement de cette nation nouvelle, qui pas à pas va s’asseoir au banquet de l’humanité. Vous y verrez Cartier plantant la croix semée de fleurs de lis sur le bord de cette rivière qui coule là-bas à nos pieds. Vous y verrez Champlain planter sa tente sous les arbres dont quelques-uns naguère ombrageaient encore plusieurs parties de notre ville ; Laval jeter dans cette enceinte la précieuse semence qui s’est développée en tant de bienfaits ; Marie de l’Incarnation et ses compagnes chanter leurs pieux cantiques, au milieu de leurs jeunes néophytes, sous cette double et auguste voûte d’une forêt primitive et d’un beau ciel canadien ; Maisonneuve et ses intrépides compagnons fonder cette prodigieuse colonie de Montréal ; Mlle Mance et la soeur Bourgeoys pénétrer avec une égale intrépidité dans ces régions inhospitalières ; Frontenac imprimer enfin la terreur aux hordes barbares et repousser avec un si grand courage la flotte de l’amiral Phips.

Puis, vous verrez défiler devant vous cette longue suite de gentilshommes et de paysans français qui furent nos pères ; ces hardis pionniers toujours prêts à quitter la bêche et la charrue pour le sabre et le fusil ; ces gais et braves aventuriers se faisant sauvages avec les sauvages, glissant comme eux dans leurs rapides esquifs et luttant avec eux de courage et d’adresse ; ces missionnaires intrépides, ces héroïques martyrs, ces femmes pieuses et aussi ces héroïnes de notre histoire, ces Jeanne d’Arc canadiennes, les Verchères et les Drucourt.

Vous écouterez le récit de toutes ces grandes expéditions de nos pères : La Salle et Jolliet découvrant le Mississipi ; Bienville, à l’autre extrémité de ce continent, fondant la Nouvelle-Orléans ; Rouville et ses bandes saccageant la Nouvelle-Angleterre ; Nicolet et La Vérendrye découvrant les vastes régions de l’Ouest ; de Beaujeu succombant avec Braddock sur le champ de bataille de la Monongahéla, comme devaient périr plus tard Wolfe et Montcalm sous nos remparts ; d’Iberville promenant notre drapeau victorieux du Mexique à la baie d’Hudson, – et vous pourrez vous écrier : « Ce continent tout entier ne fut que le vaste théâtre des exploits de nos pères ! »

Et puis, après toutes ces longues luttes, ces guerres sans cesse renaissantes, cette longue succession d’épreuves de tout genre, famines, épidémies, incendies, massacres, mauvaise administration, immigration insuffisante, secours promis et refusés, échecs endurés avec patience mais trop souvent renouvelés pour l’honneur de la France et pour le succès de la colonie, arrivera le grand jour, le jour de la dernière catastrophe, lorsque la Nouvelle-France, épuisée d’hommes, de vivres et de munitions, envahie de tous côtés, par terre et par mer, par des armées et des flottes toujours vaincues et toujours renaissantes, tendra en vain les bras vers la vieille France ; c’est alors que l’historien, grandissant avec sa tâche, saura vous dire, avec les derniers malheurs, le dernières gloires du vieux drapeau blanc aux fleurs de lis d’or sur les bords du Saint-Laurent. 

Il vous racontera les courageux efforts des Acadiens luttant jusqu’à la dernière heure et dispersés sur tout le continent ; Louisbourg, ce Québec du golfe, résistant noblement aux forces supérieures de Wolfe et succombant victime d’une faute assez semblable à celle qui fit tomber notre forteresse [de Québec; enfin Montcalm si glorieusement vainqueur à Carillon avec des forces inférieures, et, quelques semaines seulement avant la prise de Québec, sur ces hautes falaises de Beauport, où Lévis, où Juchereau et Bourlamaque secondèrent son courage.

Puis, enfin, après la grande bataille où les deux héros, le Français et l’Anglais, tombèrent également, lorsque Québec bombardé ne sera plus qu’une vaste ruine, il vous dira avec un légitime orgueil le dernier triomphe des Français et de nos aïeux, cette dernière victoire remportée par le chevalier de Lévis sur le général Murray, sur le sol même que nous foulons, tableau final de la conquête qu’il a su le premier mettre en relief et consacrer pour la postérité.

S’inclinant respectueusement, comme le firent nos ancêtres eux-mêmes, devant les décrets de la Providence, il reprendra ensuite avec courage, presque avec sérénité, le récit d’une nouvelle lutte moins sanglante mais non moins intéressante. Il vous montrera Murray et Carleton pratiquant le noble conseil de Virgile, Parcere subjectis et debellare superbos, reconnaissant le mérite des vaincus et les protégeant contre d’ignobles persécuteurs ; l’Angleterre hésitant souvent entre les conseils de la partialité et ceux de la justice ; Dambourgès et les Canadiens sauvant Québec en 1775 ; Salaberry repoussant Hampton en 1813, à la suite de la longue tyrannie de Craig[...] la fidélité de nos compatriotes mise à l’abri même du soupçon ; enfin les libertés constitutionnelles accordées en 1791, se développant lentement à travers les entraves que leur mettait l’oligarchie. 

Avec quel amour mêlé de vénération n’a-t-il point sculpté les grandes figures de cette lutte parlementaire : Lotbinière, Panet, Bédard, Taschereau, les deux Papineau, les deux Stuart, Nelson, Vallières, Viger, Bourdages, La Fontaine, Morin et les autres défenseurs de nos libertés !

Puis, arrivant à de nouvelles catastrophes, à la fin d’un autre régime, avec quelle verve patriotique n’a-t-il pas raconté le sanglant dénouement de cette résistance à la suite de laquelle la véritable constitution britannique devait nous être octroyée, dans des conditions pourtant si dangereuses et si difficiles pour nous ! Aussi, à l’époque contemporaine, quels regards anxieux et jaloux pour notre nationalité n’a-t-il point jetés sur notre avenir !

Ce magnifique ouvrage, où, pour emprunter à son élégant biographe une expression qui m’a frappé, « le frisson patriotique court dans toutes les pages », est, dans ses premiers volumes surtout, voisin de la plus haute inspiration. Cela s’explique facilement. Notre histoire est digne d’une épopée  et notre premier historien était poète avant tout. Oui, il fut poète, ce fut le poète qui poussa le voyageur, et le poète et le voyageur qui créèrent l’historien. Ce fut le poète qui, rêvant d’autres cieux, d’autres rivages que ceux qu’il avait tant admirés, se sentit pris du désir de parcourir l’Amérique, et de voir un peu cette vieille Europe qui alors était si loin de nous. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur l’intéressant récit qu’il en a fait lui-même, pour s’assurer qu’il vit avec une noble jalousie la gloire des deux grandes nations auxquelles les habitants du Canada doivent leur existence, qu’il admira leurs monuments, tout en songeant à notre passé et à notre avenir, et qu’il se dit à lui-même : «Si je ne puis, comme on l’a fait ici, buriner sur l’airain les combats de nos aïeux, du moins je les inscrirai au livre de l’histoire».
Récit des voyages entrepris par Garneau
en France et en Angleterre ; on peut le lire en
ligne ICI. (cliquer sur l'image pour l'agrandir).
Les aspirations littéraires et patriotiques qu’il éprouvait déjà devinrent des réalités au contact des grands hommes et des grandes choses du vieux monde ; l’amour rempli de crainte qu’il éprouvait pour sa patrie, amour empreint de tristesse, enveloppé de sombres prévisions, s’accrut encore lorsqu’il entendit Niemcewicz chanter les malheurs de la Pologne, O’Connell tonner contre les injustices dont l’Irlande était victime.

Son livre ne fut pas écrit, comme tant d’autres livres, pour contenter une fantaisie, pour se faire une réputation, pour acquérir la fortune, ce fut une grande entreprise : la réhabilitation d’une race à ses propres yeux et aux yeux des autres races. Il voulut avant tout effacer ces injurieuses expressions de race conquise, de peuple vaincu. Il voulut faire voir que, dans les conditions de la lutte, notre défaite fut moralement l’équivalent d’une victoire. [...]

Lié d’amitié avec d’habiles et patriotiques écrivains qui l’avaient devancé, avec d’infatigables chercheurs, amis de notre histoire et de nos antiquités, il posa avec eux les bases de notre littérature naissante ; il se vit bientôt entouré d’émules et même de rivaux ; à lui cependant le mérite de l’initiative, la palme du premier triomphe !

Au prix de ses veilles et de son repos, de sa santé, de la fortune qu’il aurait pu si facilement acquérir, il nous a donné de bien grandes choses, dont les moins grandes ne sont point le respect de nous-mêmes, l’amour exalté de notre pays, la foi dans notre avenir. Certes, nous lui aurions donné fort peu de chose en retour, si notre reconnaissance se bornait à ce monument simple et touchant, il est vrai, mais encore si insuffisant, et s’il ne s’en élevait pas un autre plus grand, plus beau, plus impérissable, dans la mémoire de tout un peuple !

Nous pleurons la mort des grands hommes, mais pour eux plus que pour les autres, n’est-il pas bon après tout que cette pauvre vie, avec ses agitations, ses revers, ses injustices, ses caprices du moins apparents, que cette pauvre vie finisse un jour ? Car ce jour-là commence la grande réparation !

Leur gloire s’élève et va toujours grandissant comme ces majestueux édifices que le voyageur voit s’élever et grandir au-dessus des villes en les quittant et en perdant de vue tout ce qui les entoure.

Les générations nouvelles apprennent leurs noms, et les redisent avec amour, et souvent de tous les fracas, de toutes les ambitions, de toutes les intrigues d’une société, tout ce qui reste, c’est le souvenir de quelques modestes et sereines existences, humbles dans le passé, grandes dans l’avenir.

Mais encore, ce n’est là que de la justice humaine, la postérité a ses caprices, ses oublis, ses injustes dédains. À certaines époques, il fait nuit dans la mémoire des peuples comme dans celle des hommes; sur le vaste océan des âges, le temps promène le sombre oubli, comme une brume épaisse, impénétrable...

[...] Adieu, mon ami, adieu, au souvenir d’abord de notre longue amitié, au souvenir de ces douces causeries où vous aimiez tant à nous parler de l’avenir de notre [chère patrie] ! Adieu et merci ! Merci des beaux sentiments que vous avez fait germer dans les âmes, merci du bien que vous avez fait à notre jeunesse, merci de vos grands, de vos sublimes exemples !

Adieu, au nom de votre famille, à qui vous léguez un si beau nom ; adieu, au nom de ceux que vous avez tant aimés !

Adieu, au nom de votre pays ! Jouissez en paix, jouissez de votre double immortalité. Dans ces grandes destinées qui s’ouvrent devant [elle], [la patrie] ne vous oubliera pas ; les peuples rivaux qui nous entourent apprendront dans vos oeuvres à aimer nos ancêtres, ils réclameront leur part de notre glorieux héritage.

Soyez tranquille. Quelque chose qui arrive, notre pays, notre nationalité chérie ne manqueront point de défenseurs. Nous vous le promettons, au nom de cette jeunesse, de cette foule recueillie qui entoure votre tombe.

Et puis, le ciel n’est pas une prison ! Les hommages rendus à votre mémoire, vous les voyez, n’est-ce pas ? Ces beaux sentiments que vous avez semés, vous les verrez germer, grandir, se développer. Du sein de l’immortalité, vous planerez, esprit bienfaisant, sur notre avenir. Car déjà vous avez été, ou, grâce à la sainte prière, bientôt vous serez reçu là-haut par votre aïeul, ce bon vieux Canadien qui, « de sa main tremblante », nous disiez-vous, « vous montrait le théâtre des derniers exploits de nos ancêtres » ; par votre père qui vous donna l’exemple du courage et du travail ; par votre mère qui vous fit si bon, si sage, si vertueux ; [...] par tous les héros canadiens que vous avez tirés de l’oubli.

Vous ne connûtes que les saintes joies de la famine, que les austères plaisirs de l’étude, que les paisibles triomphes des lettres ; votre bonheur, votre gloire doivent être proportionnés à vos sacrifices.

Ici vos restes mortels reposeront sous cette pierre tumulaire, sur ce champ de bataille que vous avez célébré, non loin de cet autre monument que vous avez eu la joie de voir élever à nos héros, au milieu de cette grande nature que vous avez si bien appréciée. Ces grands pins qui vous entourent conserveront en votre honneur leur sombre verdure, et les oiseaux d’hiver, sujet d’une de vos poésies, viendront gazouiller sur votre tombe. Ces lumières errantes de notre ciel boréal, que vous avez aussi chantées, se réuniront au-dessus de vous en couronne aux mille couleurs. Les restes des héros qui vous entourent tressailliront peut-être auprès des vôtres, les derniers indigènes dont vous avez reproduit la plainte erreront autour de cette enceinte ; vous entendrez peut-être des bruits étranges, et vous direz encore comme en vos vers harmonieux :

     Perfide illusion, au pied de la colline,
             C’est l’acier du faucheur !

Cette foule religieusement émue va s’écouler ; le silence va se faire en ces lieux, la nuit va descendre, mais à votre égard le silence et la nuit ne se feront jamais dans nos âmes !

Adieu, encore une fois, adieu ! »
  
Extraits tirés de : P.-J.-O. Chauveau, François-Xavier Garneau, sa vie et ses oeuvres, Montréal, Beauchemin et Valois, 1883, p. 267-276.
Article paru dans La Gazette de Sorel le 18 septembre 1867, et citant le journal L'Événement,
sur la cérémonie de mise au tombeau de François-Xavier Garneau ; (cliquer sur l'image pour l'agrandir).


Maison de F.-X. Garneau, où il mourut, rue Saint-Flavien, à Québec.
Photo : Magazine Prestige (cliquer sur l'image pour l'agrandir).

Monument à la mémoire de F.-X. Garneau
sur la colline parlementaire, Québec;
Photo : Jean Gagnon (cliquer sur l'image pour l'agrandir).
Garneau était aussi poète. Ce recueil de ses
oeuvre poétiques est de publication récente, et on peut
se le procurer dans toute bonne librairie.
Pour information, voyez ICI

vendredi 1 septembre 2017

Hubert LaRue, ou l'enracinement national qui ouvre sur l'universel

Hubert LaRue à 35 ans (source : Hubert LaRue
et l'idée canadienne-française
, Québec, 1912).

Complètement oublié de nos jours, Hubert LaRue (1833-1881) a pourtant fortement marqué le Québec de son temps, et ce, pour le meilleur. Professeur de médecine à l'Université Laval, à Québec, il était aussi écrivain, inventeur passionné de sciences, historien, polémiste, conférencier très couru, animateur de revues et fondateur, en littérature, de ce qu'on a appelé l'École patriotique de Québec. En ce sens, cet esprit fortement allumé, que l'on peut considérer, quand on le découvre, comme l'un de nos personnages historiques les plus sympathiques, a fait partie des précurseurs du mouvement national québécois. 

Pour donner un aperçu de l'influence que LaRue a exercée sur son époque et même sur les décennies qui ont suivi son décès prématuré à l'âge de 48 ans, on n'a qu'à mentionner le fait qu'à l'occasion de l'événement majeur que fut le Premier congrès de la langue française au Canada, en 1912, soit plus de trente ans après sa mort, fut publié Le Docteur Hubert LaRue et l'idée canadienne-française, un volume visant à souligner son apport non seulement à la langue française chez nous, mais aussi à la diffusion de la culture et du savoir chez le peuple québécois d'alors, que l'on disait «canadien-français». 
Ouvrage en mémoire de la contribution d'Hubert LaRue à la
langue française et à la culture canadienne-française, à l'occasion
du Premier Congrès de la langue française au Canada, Québec, 1912.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir). 

Si LaRue attachait tellement d'importance à l'accès de ses compatriotes à la culture et aux connaissances, c'est que pour cet ardent défenseur de la langue française, celle-ci ne saurait survivre en cette parcelle d'Amérique que si elle s'appuie sur une culture vaste et approfondie, et que, pour cela, il est crucial que le peuple s'approprie cette même culture, qu'elle ne soit pas seulement l'apanage des élites. À cet effet, le nationaliste qu'était LaRue aurait sans doute été d'accord avec le propos que, près de 100 ans après lui, tenait l'écrivain Pierre Baillargeon : «À l'anglicisation, le nationalisme s'opposa avec quelques succès. Mais il n'a pas suffi à développer notre culture, ce qui nous aurait définitivement mis à l'abri».

En somme, selon Hubert LaRue, « l'idée canadienne-française » (on dirait « l'idée québécoise » aujourd'hui), c'est une nation vaillante et allumée qui mise sur l'intelligence, sur la culture, sur la fierté, et qui s'appuie sur ses racines pour aborder le monde. C'est l'exact contraire du culte de la médiocrité et du nivellement par le bas, qui en ce 21e siècle continuent de gangrener notre nation.


En effet, tout comme l'ont fait après lui les Ernest Gagnon, Sylva Clapin, Éva Circé-Côté, Jules Fournier, Olivar AsselinHermas Bastien, Pierre Baillargeon, que ces Glanures ont présentés, Hubert LaRue pourfendait le culte de la paresse intellectuelle et de l'à-peu-près, de même que l'esprit de servilité qui, depuis trop longtemps, tuent la nation québécoise à petit feu, notamment en la condamnant à l'impuissance politique. Il aurait certainement dit, à l'instar d'un Paul-Émile Lamarche : « Regénérons l'opinion publique. [...] Travaillons à l'intérêt national. Secouons nos ailes et élevons-nous ». 

Et Hubert LaRue, comme on le lira ci-dessous dans les témoignages de personnages qui l'ont connu, était profondément attaché à sa patrie, à notre patrie. Pour cet homme dont les intérêts ne connaissaient ni limites ni frontières, il est illusoire et fallacieux de prétendre s'ouvrir à l'universel si l'on n'est pas d'abord enraciné dans le terreau de sa propre nation. 

Pour LaRue, l'enracinement national est donc une condition incontournable de l'ouverture à l'universel. C'est pourquoi nous, les Québécois d'aujourd'hui, gagnerions beaucoup à fréquenter de nouveau les écrits de ce patriote et humaniste remarquable qu'était Hubert LaRue, et ce, particulièrement à notre époque où des poseurs semi-lettrés plus ou moins incultes qui nous tiennent lieu d'élites prêchent le déracinement au nom d'une ouverture factice et sans substance ni saveur. (Pour télécharger gratuitement certaines oeuvres de LaRue, cliquez ICI). 

En 2011, Autour de l'île, le journal communautaire de l'Ile d'Orléans, présentait en pages 1 et 2 un intéressant portrait de LaRue, que l'on peut consulter ICI

Ces Glanures vous présentent donc ce grand Québécois que fut Hubert LaRue, d'abord en reproduisant les portraits que firent de lui certains grands écrivains de son temps qui l'ont bien connu et qui aussi l'ont estimé et aimé. Car l'homme était effectivement attachant et sa pétillante compagnie était des plus recherchées. 

Puis, suite à ces témoignages aux notes aussi touchantes que révélatrices de sa haute stature intellectuelle, patriotique et humaine, vous pourrez prendre connaissance ci-bas d'extraits substantiels des écrits d'Hubert LaRue sur les thèmes de la lutte contre la paresse intellectuelle et de l'attachement à la patrie : 
Hubert LaRue, à 20 ans. (source : Hubert LaRue
et l'idée canadienne-française
, Québec, 1912).
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir).
 

Portraits et témoignages  

Dans ses Souvenances canadiennes, l'abbé Henri-Raymond Casgrain, écrivain et historien, a présenté ce portrait de son ami et complice littéraire : 

«Le Dr Larue, professeur de médecine à l'Université Laval et conférencier très applaudi, avait du relief même à côté des figures caractéristiques que je viens de passer en revue. Il aimait à se dire enfant de l'Ile d'Orléans qu'il appelait l'île des sorciers avec le peuple des environs. Il était resté par goût homme des champs. Obligé de passer sa vie en ville à cause de sa profession, il rêvait toujours le bonheur champêtre, et ce bonheur il le plaçait dans sa paroisse natale, Saint-Jean de l'île, pour laquelle il avait un culte de prédilection. Le côteau charmant qui a vue sur le fleuve, où il avait passé ses premières années, lui semblait un coin de paradis terrestre. 


Aussi bien la maison paternelle qui s'étale spacieuse et solide dans la sérénité des prairies vertes, a-t-elle l'air d'être heureuse à regarder le soleil levant. C'est là que Larue eut aimé vivre et mourir : là seulement, il jouissait de la plénitude du bonheur qu'on peut avoir ici-bas. Hors de sa paroisse natale il se sentait en exil. Il y repose maintenant et doit dormir en paix. 
Le Manoir Mauvide-Genest, où est né Hubert Larue, et que
l'on peut visiter de nos jours, à Saint-Jean-de-l'Ile-d'Orléans.
La photo ancienne est tirée de : Le Docteur Hubert LaRue et l'idée
canadienne-française
, 1912.(Cliquer sur l'image pour l'agrandir).
Aucun professeur de Laval n'a été plus goûté que le Dr Larue. Il avait le don du professorat, parole nette, claire, sonore, lucidité toujours la même, soit qu'il fit l'analyse ou la synthèse des questions qu'il avait à traiter, pureté de langage irréprochable et cette distinction qui ne peut être acquise qu'à l'école des maîtres qu'il avait entendus à Paris.

Comme conférencier, il se distinguait par l'humour, le tour gaulois, le mot d'esprit qui éclatait à l'improviste comme un coup de pistolet et faisait crouler la salle sous les applaudissements.

Un mot sur l'apparence extérieure du Dr Larue en faveur de la génération qui ne l'a pas connu : taille moyenne, svelte, allure vive, traits réguliers, teint légèrement bilieux, marche droite et ferme. Au moral, caractère d'acier, ouvert, franchise parfois excessive avec des réparties mordantes, père de famille modèle, fou de ses enfants, sacrifiant tous ses loisirs à leurs amusements et à leur éducation, composant de petits traités à leur usage, les faisant imprimer pour les mettre entre leurs mains, les expliquant à chacun d'entre eux avec une sollicitude vraiment touchante. Tel était le Dr Larue ; il n'a eu dans sa vie qu'un seul tort, celui de mourir trop jeune, usé par le travail et le surmenage». 


Extrait de : Henri-Raymond Casgrain, Souvenances canadiennes, Les Cahiers d'histoire de la Société historique de la Côte-du-Sud, 2016, p. 303-304. 
Les mémoires de l'abbé-historien Henri-Raymond Casgrain, 
d'où est tiré le portrait d'Hubert LaRue qui précède, viennent
d'être publiés pour la première fois par la 

Société d'histoire de la Côte-du-Sud. On peut se procurer
 le volume à la librairie L'Option. (Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

À l'occasion de la mort de LaRue, l'écrivain et libre-penseur Arthur Buies a écrit ces lignes poignantes dans la revue Nouvelles Soirées canadiennes

« Ne comptons pas nos morts ; il y en a trop, et le coeur saigne assez de ses propres blessures sans qu'on lui ajoute les regrets intarissables de l'amitié à jamais perdue. Ce n'était pas assez de Lucien Turcotte ; toi aussi, pauvre Dr LaRue, tu es parti. Qu'est-ce qui t'attirait donc vers cette tombe avide où tu avais rêvé un jour de trouver le ciel, comme tu l'as dit dans des vers désespérés ? Ah ! nous sommes restés, nous, et pourquoi ? Pour vous pleurer et pour attendre l'heure d'aller vous rejoindre dans l'éternel rendez-vous. Sphères célestes où tant de nos amis se sont envolés, ouvrez donc, ouvrez donc un peu vos portes ; laissez-moi les apercevoir un instant seulement dans cette vie dont vous gardez l'impénétrable secret ; écartez devant mes yeux l'abîme de l'immensité et que ma pensée y plonge avec son cortège infini de regrets et de souvenirs. 

Mes amis ont passé ; soit. Cette terre est maudite ; nous sommes nés pour mourir, mais nous devons jusqu'au dernier jour labourer le sol ingrat. À tous le devoir pénible, incessant, trop souvent infécond, mais salutaire et sacré. Nous vous continuerons et nous tâcherons de ne pas trop déchoir. Nous essaierons de valoir un peu de vous : c'est le meilleur et le dernier tribut que nous puissions rendre à votre mémoire ». 

Extrait de : Arthur Buies, Nouvelles Soirées canadiennes, vol. 1, no 1-2, p. 10-11. 
Premier numéro de la revue Nouvelles Soirées canadiennes,
qui contient les hommages d'Arthur Buies et de
Faucher de Saint-Maurice à l'occasion du décès 
d'Hubert LaRue.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir).

Dans la même revue, en plus du vibrant hommage de Buies qui précède, l'écrivain Faucher de Saint-Maurice a publié ce portrait aussi vif qu'émouvant de son ami intime Hubert LaRue : 

« Je le vois encore assis dans ce fauteuil en cuir auquel il tenait tant, peut-être parce qu'il lui venait du
juge Panet. C'était là qu'il aimait causer.

—"Ma maison, disait-il, c'est une petite patrie renfermée dans la grande patrie, la patrie commune. Vous y retrouvez votre bon vieux canapé, vos livres, votre tabac et votre vieille pipe si bien culottée".

Et ses idées d'aller à tire-d'aile. Agriculture, lettres, beaux-arts, philosophie, voyages, science, économie politique, tout était familier à ce docteur en médecine qui aurait voulu être notaire. 

Le premier des LaRue qui vint au Canada fut Guillaume de la Rue, notaire royal et juge à Champlain

—"Ce Guillaume est mon ancêtre, écrivait Hubert LaRue. De lui la maladie du notariat a passé à sa descendance comme une affection héréditaire. J'espère que le germe de cette affection est éteint : je rends grâce au ciel d'y avoir échappé, d'autant plus que mon tempérament m'y prédisposait". 

Il écrivait comme il parlait, et que d'enseignements n'avons-nous pas entendu tomber des lèvres de ce savant [...] , aussi érudit que modeste, qui lisait Homère, Tacite, Tite-Live, Horace, dans le texte [...]

Près du fauteuil du docteur, à gauche, il y avait une bibliothèque en bois d'érable. C'était l'arsenal. Nous y puisions nos armes pour la discussion. À droite s'allongeait une table carrée, où s'étalaient lampes, pot-à-tabac, journaux, fioles de pharmacie, plumes, encrier, instruments de chirurgie, échantillons minéralogiques. Les manuscrits de l'écrivain avaient trouvé refuge dans un des tiroirs de ce meuble gigantesque. 

Un soir, il en tira quelques feuillets et me dit : 

— Comment trouvez-vous ce portrait ?

Et il me lut l'histoire d'Un politicien désabusé, auteur d'un petit manuel d'agriculture à l'usage des écoles

En quelques pages fort enlevées  publiées plus tard dans son Voyage sentimental sur la rue Saint-Jean, le docteur LaRue dévoilait l'originalité de sa nature, et j'engage ceux qui aiment l'esprit gaulois à relire cette boutade à la Paul-Louis Courier

Taille moyenne, large d’épaules, un peu voûté par le travail, par le poids du jour, voix brève, parole vibrante, figure sévère, cœur d’une sœur de charité, tel était celui que nous regrettons. Né à Saint-Jean de l’île d’Orléans le 25 mars 1833, de maître Nazaire LaRue, notaire, et de dame Adélaïde Roy, il appartenait par sa mère et par son père à cette vieille bourgeoisie canadienne-française qui fait l’orgueil et la force de notre race en Amérique. Elle seule a créé, elle seule continue cette Nouvelle-France si féconde, si vivace, si fidèle aux souvenirs, aux traditions du passé, si attachée à sa langue, à ses lois, [...] si admirée aujourd’hui par ceux qui savent priser tout ce que peut faire le dévouement et les saines idées.

[...] Treize enfants vinrent se grouper autour du foyer paternel, et ils furent élevés dans ces sentiments de droiture, de religion, d’esprit de travail qui firent l’honneur de la vie d’Hubert LaRue. Dès l’âge de neuf ans et demi, il était au séminaire de Québec, où il fit un cours rapide, brillant. 

Cinq ans après on le retrouve étudiant en médecine. L’Université Laval venait d’être fondée par l’énergie du grand vicaire Casault et de ses collaborateurs : elle était à la recherche de tout ce qui pouvait donner de la force, du fonds, du prestige à ses chaires d’enseignement. D’avance les talents et le travail d’Hubert LaRue le désignaient au choix de ces hommes qui s’y connaissent en hommes, et il fut envoyé en Europe pour se former et puiser aux meilleures sources de la science. Un an de stage à l’Université catholique de Louvain, six mois d’études à Paris firent bientôt de l’élève un maître, et à son retour en 1859, il fut nommé titulaire de chaires de chimie, de toxicologie, d’histologie et de médecine légale.

En passant les épreuves du doctorat, Hubert LaRue avait choisi comme sujet de sa thèse, le suicide. J’ai relu dernièrement ce beau travail où une délicate question est traitée si habilement qu’on oublie le jeune homme pour ne voir en l’auteur qu’un médecin expérimenté qui aurait déjà un quart de siècle de pratique. Après avoir donné la définition du suicide, l’aspirant au doctorat nous décrit le suicide volontaire criminel, sans folie, causé par la débauche, les dégoûts de la vie, les chagrins domestiques, la honte, le remords, la souffrance physique, les humiliations de l’amour-propre, les revers de la fortune. Puis il passe au suicide volontaire excusable et au suicide involontaire ou accidentel. Il nous démontre l’influence des saisons, des climats, des âges, de la civilisation sur cette mystérieuse maladie, qui quelquefois est épidémique, d’autres fois héréditaire. Il indique les remèdes les plus efficaces pour la combattre et termine par une curieuse étude, d’après les notes des abbés Durocher, Bolduc et Belcour, sur le suicide chez les sauvages de l’Amérique du Nord. Cette thèse, brillamment soutenue, valut à son auteur les félicitations de toute la jeunesse de l’époque et l’anneau d’or de docteur en médecine. 
Hubert LaRue. Source : Album souvenir ; Le congrès de la
langue française au Canada et le IIIe centenaire de Québec
, 1912.
Un réveil littéraire se faisait alors au Canada. Nous ne pouvions guère oublier le succès que venait de remporter Huston avec la publication du Répertoire national. Le 21 février 1861, quelques hommes de lettres se réunissaient rue de Buade, à l’atelier de MM. Brousseau, et y fondaient la revue Soirées canadiennes. Parmi les noms de ces vaillants lutteurs, je retrouve celui d’Hubert LaRue, à côté de ceux de Jean-Charles Taché, de l’abbé Ferland, de notre grand historien Garneau, de Chauveau, Parent, Trudel, Fiset, Octave Crémazie, Gérin, Légaré, Fréchette. Ce fut aux Soirées canadiennes que Hubert LaRue donna le manuscrit de son Voyage autour de l’île d’Orléans, étude bien faite, et qui plaît autant par l’originalité de la forme que par les qualités du style. 

En 1863 on discuta la création d’un second recueil de littérature canadienne. Le Foyer canadien fut imprimé ; et un bureau se constitua sous la présidence de l’abbé Ferland, avec Hubert LaRue comme secrétaire. Il publia dans cette revue une étude remarquable sur les chansons populaires du Canada. 

— "Les recherches que vous avez faites, Monsieur, lui écrivait alors Champfleury, le célèbre auteur des Chansons populaires des provinces françaises, sont d'une riche importance dans cette question si neuve encore en France. Une étude telle que la vôtre dédommage largement des efforts qu'il m'a fallu faire pendant trois ans pour mon livre, si incomplet qu'il soit". 

La seconde partie de cette intéressante étude devait être exclusivement consacrée aux chansons historiques du Canada. La mort a frappé l'auteur avant qu'il n'ait eu le temps de compléter son oeuvre si patriotique ! 

Aimant la lutte, le travail, les exercices de la pensée, cet esprit ardent, une fois dans la mêlée, ne devait plus la quitter. Depuis 1859, les études, les conférences, les livres, les travaux de tout genre se succèdent sans interruption sous sa plume. Toujours sur la brèche, Hubert LaRue combat vaillamment ; il défend ses idées ; il cherche, et presque toujours il trouve ce qui peut faire progresser et améliorer le Canada français. L’instruction publique, les industries, l’agriculture, attirent l’attention de ce penseur. Ce dernier art est surtout pour lui plus qu’une question patriotique, plus qu’une question politique. Il en fait une question religieuse, assurant à qui veut l’entendre que le sort du Canadien-français catholique est entièrement entre les mains du cultivateur. 

[...] Chez Hubert LaRue, il y a deux notes prédominantes. La gaieté, la tristesse. Relisez, dans le premier volume de ses Mélanges historiques et littéraires, les pages qu’il consacre à Nos qualités et nos défauts. Tour à tour il s’y montre philosophe profond, homme de cœur, écrivain spirituel, mordant. Les notaires, les avocats, les médecins, subissent les traits de ce rieur de bon aloi, qui est de l’avis d’Horace : Castigat ridendo mores (trad. du latin : Corriger les moeurs en riant). 

Le mariage de Brindavoine, la description de l'album de photographies et d'autographes dans sa conférence Luxe et vanité, le contrat de mariage dans son étude sur le notaire, la description d'une cour de circuit dans sa monographie de l'avocat, celle du médecin tant pis, du médecin tant mieux, du médecin timide, du médecin hardi, sont autant de francs éclats de rire gaulois. Ils dérident ceux qui en sont l'objet et les forcent à se reconnaître dans ces tableautins signés par un maître. 

Il en est ainsi du Patrice et Jean-Baptiste, curieuse étude, pleine de vérité, d'enseignement sur les divisions stupides entre Irlandais et Canadiens français. 

Hubert LaRue excelle dans ces descriptions qui font dire à plus d’un de nos compatriotes d’outremer:

— "Serait-ce dans la Nouvelle-France qu’il faudrait retrouver l’ancienne?" 

Les pages qu’il consacre à son endroit natal, à l’île d’Orléans, sont belles, érudites, écrites sans effort. Il nous parle de nos danses rondes, de nos chemins d’hiver, du feu de la Saint-Jean, des sorciers de l’île, des loups-garous, de la chasse-galerie, en termes aussi graphiques, aussi fidèles que le ferait notre meilleur coloriste canadien-français, Aubert de Gaspé

 — "Pourquoi, disait-il, ma plume se refuserait-elle à retracer ces légendes naïves qui peignent si bien la bonne foi de nos ancêtres ? Ceux qui nous ont légué ces contes les racontaient au bivouac, au milieu de la forêt, à la belle étoile, entre le combat du jour et celui du lendemain. Et ces héros, soldats aussi fiers sur le champ de bataille que citoyens paisibles à la chaumière, versaient des larmes en les transmettant à leurs enfants : car, pour eux, c’était le souvenir de leur belle Normandie, ou de leur noble Bretagne qui se retraçait à leur esprit. Ainsi donc pourquoi ne pas les rappeler ?" 

Et il l’a fait dans des lignes chaudes, émues, qu’on aime à relire au coin du feu, quand le vent de bise passe et que l’on trouve bon de remonter vers le passé. 

L’œuvre principale de celui que nous regrettons, est à mon avis son Histoire populaire du Canada, "racontée à ses petits enfants, par madame Genest". La scène se passe toujours à l'endroit aimé, à l'île d'Orléans. C'est là que l'aïeule supposée — ou plutôt faisons connaître Madame Genest sous son vrai nom — c'est là que Madame LaRue raconte à cette famille vigoureuse, intelligente qui honore aujourd'hui la patrie, l'histoire de la patrie elle-même. Ce livre destiné à la jeunesse a été un succès de pédagogie, d'analyse historique.
Une oeuvre caractéristique de l'esprit pédagogique et du patriotisme
d'Hubert LaRue, et que l'on lit encore avec plaisir et profit, même près de
150 ans après sa publication. On remarque la touchante dédicace de
cette troisième édition à la mémoire de son fils Hubert Junior, décédé peu avant.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir).
[...] Nous avons souvent ri de bon cœur avec ce Canadien-français qui connaissait à fonds Molière, Rabelais, mais sur cette figure si franche, si sensitive, le sourire n’avait jamais de longue durée. Le voici soudain sombre, pensif. [...] Méry, qu’il aimait à citer, résume ainsi l’existence : 

         Un jour de fête, 
          Un jour de deuil, 
          La vie est faite 
          En un clin d’œil. 

Le psalmiste la compare à un navire, à un nuage, à une ombre : Sicut nubes, quasi naves, velut umbra. La vie d’Hubert LaRue n’a pas même dépassé la moyenne accordée aux hommes. Il est mort à quarante-huit ans. Mais en retour comme cette vie a été bien remplie. Scrutez-la avec moi. 

Il est bon de causer avec les morts, nous a-t-il dit : eh bien ! causons. Demandez-lui ce qu’il a fait pour la race canadienne-française. Tout son tact, toute sa droiture, toute son expérience des choses et des hommes ont été mis au service des siens. 

Personne mieux que lui ne sait traiter les grandes questions qui nous touchent de près. Pour les mères il écrit sur la manière d’élever les jeunes enfants. À ceux-ci il fredonne, il rappelle les chants populaires qui jadis ont bercé l’aïeule et mené les ancêtres au combat et au défrichement. Aux étudiants il lègue la science, l’amour du travail, le respect de la discipline.
Hubert LaRue, vers la fin de sa vie. 
Aux maîtres, à ses pairs, il laisse le souvenir de son érudition, de son affabilité, de son habileté dans l’art, plus que difficile, de bien enseigner. Aux lettrés, il démontre le respect de la langue, l’exactitude dans les recherches, l’élévation des idées, la pureté du style. Aux ouvriers il est toujours de bon conseil et il les convainc par le sens pratique. Aux cultivateurs, il ne cesse de dire qu’ils sont la patrie, et que, chefs du sol, ils doivent se méfier du luxe, de la prodigalité, de la routine, de l’esprit de division et de dénigrement. 

À tous, il ne cesse de répéter qu’il faut méditer l’histoire de notre passé et que c’est ainsi que nous apprendrons le respect, l’attachement dûs à notre religion, à notre langue, à nos lois. Pour en arriver à ces buts multiples tout lui est bon : conférences, livres, brochures, inventions utiles, articles de journaux, causeries. 

Et vous croyez qu’après cette tâche, Hubert LaRue a fini ce qu’il s’est si noblement proposé. Non, tout ceci n’est que le repos accordé après le travail obligatoire, accompli. Ces grandes choses ne se pensent, ne s’écrivent qu’après une journée de labeur, de cours donnés, d’analyses chimiques, de conseils médico-légaux, de soins rendus pendant le jour à l’hôpital, au dispensaire, à la maternité, à l’Hôtel-Dieu, pendant le jour et la nuit à sa clientèle. 

Quand un homme de cette force s’éteint, le deuil d’une famille s’étend à toute une nation. [...]  Marié à mademoiselle Alphonsine Panet, le docteur LaRue trouva le bonheur terrestre dans la vie domestique. De beaux enfants faisaient la joie de la maison, lorsque la mort vint frapper à cette porte si bien close à tous les bruits du dehors. Une maladie rapide enleva Hubert, le fils aîné ; la phtisie emporta, à l’âge de dix-neuf ans, Alphonsine, grande brune, aux yeux doux, rêveurs, vrai type de la beauté, de l’éducation, de la distinction canadienne-française. 

Dès lors la pensée du savant se tourna vers les mystères de la tombe. Il ne souriait plus. 

— La maison natale, l’église, le cimetière, disait-il souvent, le cimetière surtout, voilà la patrie. 

Au milieu d’une dissertation, d’une conférence, dans un salon, chez un ami, chez lui, au milieu d’un cours, son œil se voilait. Il balbutiait, terminait brusquement par un trait, par un axiome. Les uns ne constataient que de l’originalité. Ceux qui le connaissaient mieux n’y voyaient que des larmes. Son esprit ailleurs planait sur ces tombes chéries, dans ce petit cimetière, où il m’entraîna par une nuit de clair de lune, et où pendant plus d’une heure il s’agenouilla et sanglota comme un enfant. 
Hubert Junior, mort à l'âge de 11 ans, et Alphonsine, morte à l'âge de 19 ans,
enfants d'Hubert LaRue, qui fut durement affligé de ces disparitions.
(Illustration : Le Docteur Hubert LaRue et l'idée canadienne-française, 1912).
Pierre tombale, brisée, d'Hubert LaRue Junior, 11 ans,
sur laquelle est inscrit : « À notre cher Hubert »,
à quelques pieds de la tombe de son père,
cimetière de Saint-Jean-de-l'Ile-d'Orléans.
(Photo : Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Au milieu de ces départs, il ne faut pas s’étonner si le père s’en est allé vers ses enfants. Huit jours de maladie suffirent. 

[...] Maintenant il attend l’heure de la résurrection dans le cimetière de l’île de Saint-Jean d’Orléans, dans l’endroit chéri, arrosé de ses larmes, où pour lui était le cœur de la patrie. Il dort au pied de son père, entre ses enfants, au bruit de ce « mugissement vague, sourd, indéfinissable dans sa grandiose splendeur, qui s’élève du grand fleuve ». Cette description est de lui. 

La dernière page de son dernier livre se termine ainsi : 

          J’y rêve bien souvent à mon bon cimetière, 
          J’y rêve aussi souvent à cette bonne bière, 
          Où blanchiront mes os. 
          J’aurai pour me pleurer les larmes d’une mère, 
          D’un enfant bien-aimé l’efficace prière, 
          Et l’éternel repos. 

Extrait de : «Hubert Larue», par Faucher de Saint-Maurice, Nouvelles soirées canadiennes ; Recueil de littérature nationale, 1er volume, 1ère et 2ème livraison, janvier 1882, p. 12-33.

Église et cimetière de Saint-Jean-de-l'Ile d'Orléans. Illustration tirée de : Le Docteur Hubert LaRue et l'idée canadienne-française, 1912. La pierre tombale d'Hubert LaRue est indiquée par une flèche blanche (cliquer sur l'image pour l'agrandir). 

Monument funéraire d'Hubert LaRue, cimetière de Saint-Jean-de-l'Ile-d'Orléans.
La pierre est en mauvais état et les inscriptions sont difficilement lisibles. Derrière,
à gauche, on aperçoit le monument de l'historien Louis-Philippe Turcotte, un
contemporain admirable d'Hubert LaRue. (Photo: Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir).

Quelques écrits d'Hubert LaRue :


1) Contre la paresse intellectuelle 

«À vingt ans — terme moyen en ce pays, — on sort du collège. Voilà donc vingt années entières, et les plus belles, toutes consommées dans une lutte incessante et désespérée contre le lourd démon de la paresse. 

Encore, si après cette lutte acharnée, il pouvait nous être donné de crier victoire ! Encore, si de nombreux trophées remportés sur l'ennemi pouvaient nous assurer à l'avenir un champ libre de tout obstacle ! Mais hélas ! combien, à cette heureuse époque de la vie, se laissent amollir par ces énervantes délices de Capoue, que l'occasion semble faire naître à dessein sous leurs pas ! combien prêtent encore, avec plus de docilité que jamais, le cou au joug de la paresse !

C'est alors qu'on voit celle-ci, pour triompher plus sûrement, appeler à son aide les illusions toutes-puissantes de son fidèle Achate, l'orgueil. Tous deux, réunissant désormais leurs efforts, ne manquent pas de trouver bien vite le défaut de la cuirasse ; et que de jeunes gens ne voit-on pas alors s'imaginer qu'ils ont tout appris, qu'ils savent tout, et qu'il n'y a plus pour eux qu'un seul souci en ce monde, celui de désapprendre au plus vite ! Ils se regardent complaisamment comme des puits de science, des trésors de sagesse ; quelques-uns même, doués d'une sensibilité nerveuse exagérée, vont jusqu'à concevoir de vives inquiétudes sur l'état de leur santé ; ils craignent de succomber à une pléthore scientifique ! 


On a inventé une phrase en ce pays pour exprimer tout cela, et l'on dit : "C'est un homme instruit, il a fait toutes ses études !", tout comme si l'on disait : "C'est un Arago, un Faraday, un Liébig ou un abbé Moigno".

Heureux ceux qui ne s'appliquent pas à se faire croire de pareilles lubies ! Heureux les jeunes gens qui sortent du collège bien persuadés qu'ils n'ont fait que défricher un petit recoin du vaste domaine de leur intelligence, bien convaincus que sans des efforts persévérants, l'ivraie ne tardera pas à étouffer les germes précieux qu'ils ont ensemencés avant tant de soins et de fatigues ! Heureux ceux qui savent qu'ils ne savent rien !

[...] La paresse est ingénieuse à s'abriter sous certains mots ; et, parmi ces derniers, il n'en est pas dont elle fasse un plus mauvais usage que les mots "pratique" et "expérience".

Mais, autant il faut s'incliner respectueusement devant l'expérience de bon aloi, et se soumettre aveuglément à ses décrets, autant aussi il faut se défier de cette expérience mensongère à l'aide de laquelle tant de gens cherchent à dissimuler leur ignorance. 


Il ne faut pas s'y tromper ; si l'expérience accompagne souvent les cheveux blancs, les cheveux blancs seuls ne peuvent pas la donner. L'expérience ne s'acquiert que par beaucoup d'étude unie à beaucoup d'observation. L'étude, ou, comme on dit encore, la théorie, qu'est-ce, sinon l'expérience ou la pratique des autres ? Et l'expérience seule, ou la pratique sans étude, qu'est-ce, surtout dans l'exercice de certaines professions, sinon, presque toujours, une routine aussi invétérée que dangereuse ? Voir et observer sont deux choses différentes : que de gens qui ne regardent et ne voient point ! Que de gens qui voient et n'observent point ! Oculos habent et non videbunt (traduction du latin : "Ils ont des yeux, et ne verront point").  

Une autre excuse que l'on invoque souvent pour ne pas s'infliger le travail de l'étude, est la suivante : "Je suis trop vieux pour apprendre !"

Trop vieux pour apprendre ! Jamais ! Car la dernière fin de l'homme est d'apprendre, c'est-à-dire, de connaître tout, de savoir tout, de saisir tout, apprehendere, c'est-à-dire de savoir l'infini, de savoir Dieu ! 

[...] C'est le privilège des gouvernements représentatifs comme le nôtre de passionner beaucoup les jeunes gens pour ce qu'on est convenu d'appeler "la politique" ; et c'est là, pour plusieurs, la cause d'une grande perte de temps. 

À Dieu ne plaise que je veuille rabaisser le mérite de ceux qui tiennent en mains les rênes de l'État, et dirigent les destinées de leur pays. Si beaucoup de reconnaissance peut alléger un peu le lourd fardeau qui pèse sur leurs épaules, la mienne leur est acquise d'avance. Néanmoins, laissez-moi vous dire toute ma pensée sur cette question si brûlante de la politique. Si c'est la recherche de la gloire qui anime vos démarches, inspire vos efforts, détrompez-vous : sur mille qui cherchent la gloire dans ces sentiers raboteux et difficiles, à peine un la trouve-t-il. 

En effet, la plupart de ces questions politiques qui émeuvent tant les contemporains laissent à peine derrière elles une petite trace dans les annales de l'histoire. Cependant, si c'est votre ambition, si vos goûts et vos aptitudes vous portent à embrasser cette carrière ingrate, croyez-moi, la meilleure préparation que vous puissiez apporter à ce genre d'étude, c'est de bien faire vos cours de littérature, d'arts, de droit, de médecine. Par ces études fortes, vous développez votre intelligence, vous mûrissez votre jugement, bien mieux que vous ne le pourriez faire avec toute la "politiquaillerie" du monde.

Il est une chose entre toutes qu'il est urgent de développer en ce jeune pays : c'est le goût, c'est la passion de l'étude. Or, cette passion ne peut naître et se développer que par l'étude. Quel travail pénible, n'est-ce pas, que d'étudier, pour celui qui le fait sans goût, avec répugnance ! Au contraire, quelle source de jouissances infinies n'est pas l'étude pour celui qui est parvenu une fois à cultiver ce goût jusqu'à la passion ! De toutes les passions, il n'en est pas de plus fortes, ni de plus tenaces, une fois qu'on est parvenu, par des soins intelligents, à lui donner son plein développement. Que sont pour l'amant de la science tous les plaisirs du monde, comparés aux sereines jouissances que lui donnent ses livres et ses bouquins ? 


[...] Eh bien ! je voudrais que chacun de nous portât le même amour à ce fruit de l'arbre de la science qui, Dieu merci, n'est autre chose, en ce pays, que l'arbre du bien. Je voudrais que chacun de nous apprît l'art de déguster un beau livre, comme le gourmet apprend à déguster un mets savoureux. Je voudrais que la lecture d'un beau chapitre, que le souvenir d'une belle page, fissent éclater sur vos figures les rayons de contentement intellectuel, les plus beaux de tous les rayons ; je voudrais que vous fussiez des gourmets de la science. 

[...] On a beau dire, on a beau faire, la paresse a des charmes incomparables et rien ne saurait la dépouiller de ses séduisants attraits. La paresse tient enchaînés à son char doré tous les hommes, non seulement avec leurs vices, mais un grand nombre même avec leurs vertus. 

Le travail lui-même n'est bien souvent que l'esclave de la paresse ; disons le mot, le travail n'est parfois que la paresse déguisée. Pourquoi cet homme dont vous ne cessez d'admirer le bouillant esprit d'entreprise, l'inépuisable énergie, pourquoi, tout entier à ses travaux, ne donne-t-il à son corps, non plus qu'à son esprit, ni trêve ni relâche ? Ah ! c'est que dans le lointain, là-bas, au bout de la carrière, il voit poindre le mirage enchanteur de la paresse, avec sa brillante escorte de jouissances et de plaisirs. Il travaille aujourd'hui afin d'être paresseux demain ; et plus la soif de la paresse le tourmente, plus il travaille, plus il s'agite. 

[...] La variété en toutes choses est un véritable besoin pour l'homme ; et celui qui ne sait pas varier ses études, qui roule toujours dans le même cercle d'idées, finit nécessairement par s'abestir, comme a dit un ancien.  

Non ! La mission de l'homme en ce monde n'est pas de remplir, jusqu'à ce qu'il éclate, un seul de ces nombreux tiroirs qui, suivant la pittoresque expression de Bonaparte, partagent l'organisation du cerveau, et de laisser tous les autres vides. "Il faut s'astreindre à la loi d'intermittence cérébrale", a dit Réveillé-Parise, même lorsqu'il en coûte beaucoup de s'arracher à une science que l'on aime, et que l'on aime d'autant mieux qu'on l'a le plus approfondie. Le cerveau est comme l'estomac : tous deux s'accommodent mal d'un seul genre d'aliment ; et, avec un peu de vouloir et de prudence, on réussit facilement à faire supporter à l'un et à l'autre une nourriture pour laquelle ils ne sentaient d'abord que peu d'appétit. 

[...] Les jeunes gens ne doivent pas improviser ; car, pour apprendre à parler, il faut apprendre à penser ; et l'on n'apprend à penser qu'avec de l'étude, de la réflexion et de l'expérience. 

[...] Aux seuls hommes mûris par l'âge, nourris d'idées, et qui ont vieilli dans l'étude, il devrait être permis, suivant Plutarque, de parler sans préparation. et encore bien rarement, et surtout peu longuement.  C'est ainsi que le comprenaient Démosthènes, Périclès, qui s'y entendaient, eux, en éloquence ; et à plusieurs reprises, on les a vus s'excuser devant les Athéniens de ne point prendre part aux délibérations, vu qu'ils n'étaient pas préparés.


2) Pour la Patrie

[...] Il est un mot, il est un nom qui, sous tous les climats, sous toutes les latitudes, a le privilège d'enflammer les esprits des jeunes gens, de réchauffer les coeurs de vingt ans ; ce mot mille fois vénéré, ce nom mille fois béni, c'est le doux nom de la Patrie ! 

La Patrie est une mère. Parfois, vieille, décrépite, infirme, boîteuse, elle se présente avec des rides au front, avec tous les tristes attributs de la deuxième enfance. Trop souvent, alors, ses fils ingrats, dénaturés, n'écoutant que les instincts d'un sauvage égoïsme, l'abandonnent à son pénible sort ; et la Patrie, mourante et délaissée, traîne, appuyée sur de faibles béquilles, la plus triste des existences, au milieux des pleurs et des déboires de toute nature. 

Ailleurs, la Patrie est forte, puissante, dans toute la vigueur de l'âge adulte. Ses enfants, nombreux comme les sables du rivage, forts comme les lions du désert, se persuadent facilement que leur mère peut se passer de leurs services. Imbus de cette croyance, ils abandonnent à quelques esprits privilégiés le soin de pourvoir à son salut, l'honneur de veiller aux intérêts de sa gloire. 

Ici, la Patrie s'offre à nos yeux avec tous les attraits d'une mère encore brillante de jeunesse et de beauté, d'une mère dont la couronne de fleurs d'oranger a subi à peine une légère flétrissure. Orpheline depuis hier, la face recouverte d'un crêpe funèbre, elle n'a pour tout appui que les bras de ses enfants ! Qu'un seul lui fasse défaut, et la Patrie souffre, elle pleure ! 

Pressons-la donc sur notre sein, cette mère chérie, réchauffons-la de notre haleine ; apportons à ses pieds le salaire de la journée. En retour du talent qu'elle nous a donné, rapportons-lui dix talents. Que nos neveux et nos arrière-neveux ne puissent jamais nous reprocher notre insouciance, notre paresse ! 

Notre honneur est engagé ; veillons à ce que la Patrie ne soit jamais obligée d'aller... 

             "........crier famine
             "Chez la fourmi, sa voisine,
             "Quelque grain pour subsister ! ..."

Faisons de notre mieux pour que nos descendants ne nous fassent pas le reproche que...

            "Quand la bise fut venue", 

...la Patrie n'a même pas trouvé...

            "... un seul petit morceau" 
            "De mouche ou de vermisseau !..."

Extraits de textes d'Hubert LaRue dans Le Docteur Hubert Larue et l'idée canadienne-française, Québec, Compagnie de publication Le Soleil, 1912, p. 45-75.


Quelques ouvrages d'Hubert LaRue : 

Les deux tomes des Mélanges historiques, littéraires et d'économie politique,
d'Hubert LaRue, 1870 et 1881 (cliquer sur l'image pour l'agrandir).
L'un des ouvrages les plus captivants d'Hubert LaRue.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir). 

Hubert LaRue n'était pas que professeur de médecine,
mais aussi un homme de lettres et un passionné de sciences
et techniques, comme en fait foi cet entrefilet qui fait mention
d'une de ses inventions, Journal de Québec, 6 octobre 1876.

Mention des funérailles d'Hubert LaRue
Le Courrier du Canada, 28 sept. 1881.

Annonce de la vente à l'encan de
la bibliothèque d'Hubert LaRue au
profit de sa veuve, dans le journal
L'Électeur, 18 mars 1882.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)