dimanche 16 avril 2017

Les glissements de terrain au Québec, tels que vus en 1889


Glissement de terrain à Saint-Luc-de-Vincennes, survenu le 9 novembre 2016.
(Photo : L'Hebdo du Saint-Maurice)

Comme le montrent les médias en ce début de printemps 2017, un nouveau glissement de terrain vient de survenir à Saint-Luc-de-Vincennes, en Mauricie. On peut mesurer l'ampleur des dégâts sur la vidéo de Météo-Média que l'on peut consulter ICI

En novembre dernier, Saint-Luc-de-Vincennes était frappé d'un autre glissement de terrain, dont l'ampleur était semblable à celui qui vient de sévir, tel qu'on peut le constater ICI

Il semble que ce secteur de la Mauricie soit fortement sujet à ce genre de cataclysme, et ce, depuis longtemps déjà. C'est du moins ce qu'on constate à la lecture de l'article de l'historien trifluvien Éric Veillette paru en novembre 2016 sur le site Historiquement logique, de même que dans Entre nous, un recueil, paru en 1889, de chroniques dans lequel le journaliste Léon Ledieu (1845-1907) décrit quelques glissements de terrain ayant à l'époque frappé Saint-Luc-de-Vincennes et d'autres localités du Québec. 

Ces Glanures ont retranscrit cette chronique que l'on peut parcourir ci-dessous. On appréciera la plume élégante et captivante de Léon Ledieu, qui profite de l'occasion pour enrichir les connaissances historiques et scientifiques de ses lecteurs, un trait que l'on trouve plutôt rarement chez les journalistes de notre époque, dont le blablatage aussi répétitif qu'insipide, particulièrement lorsque surviennent des cataclysmes naturels, se révèle vite d'un ennui aussi mortel qu'abêtissant. Tout un contraste, donc, entre les platitudes ineptes de la caste journalistique que nous avons le malheur d'avoir pour contemporaine, et la vicacité de l'esprit et l'élégance du style d'un Léon Ledieu, de même que le désir d'éclairer ses concitoyens et de stimuler leur curiosité intellectuelle qui, d'évidence, animait ce journaliste remarquable. 

Sur Léon Ledieu, on peut souligner le fait qu'il a été un journaliste très apprécié du public lecteur et de ses collègues, tel que l'attestent les quelques éléments de son parcours que l'on peut découvrir dans les notices publiées au moment de son décès et qui sont reproduites tout au bas de la présente Glanure. On peut notamment y lire un mot touchant de la première femme journaliste québécoise et intellectuelle d'envergure, Robertine Barry (alias Françoise), qui, d'évidence, tenait Léon Ledieu en haute estime.

Dans le tome quatrième (p. 273-274) de la véritable mine d'or — et secret bien gardé  sur l'histoire des idées au Québec qu'est l'ouvrage collectif La vie littéraire au Québec, on peut lire ceci sur Léon Ledieu :

«
Français d'origine, [Ledieu], écrit une chronique hebdomadaire pour Le Monde illustré pendant une quinzaine d'années (1884-1898). [Ledieu] collabore aussi à quelques autres périodiques (Le Monde, La Presse, La Gazette médicale de Montréal, etc.). 

Dans le regard que pose Ledieu sur la société canadienne se mélangent un reste d'attachement à la mère patrie, une affection réelle pour sa terre d'adoption et plusieurs traces de l'éducation qu'il a reçue en France. «Entre nous», c'est la chronique qui mélange les genres (conte, récit de voyage, dialogue) et dont le prétexte varie à l'intérieur d'un espace thématique limité : comptes rendus de livres, résumés de conférences, reportages, pièces de circonstance, commentaires de faits divers. Pour le lectorat du Monde illustré, journal populaire et bon marché, Léon Ledieu est l'intelligence encyclopédique de service et le raisonnement philosophique à la portée de tous. Pour ce faire, il 
[...] rapporte les propos des journaux, montre la relativité des choses par des mises en contexte et des prises de recul».  

Une rue commémore Léon Ledieu dans l'arrondissement Ahuntsic-Cartierville, à Montréal. 

Léon Ledieu (1845-1907), journaliste
(Source : Archives de Montréal)

ÉBOULEMENTS
par Léon Ledieu


«Il vient de se passer, il y a de cela huit jours, un singulier événement dans une paroisse riveraine du Saint-Laurent, et bien que quelques journaux l'aient rapporté en style télégraphique, il est peu de personnes, sans doute, qui y aient attaché une grande importance. 

Le fait n'est cependant pas ordinaire, et je sais quelqu'un qui ne l'oubliera pas de longtemps. Ce quelqu'un, c'est M. Savignac, cultivateur de Berthier

Ce jour-là, les rayons du soleil de janvier étaient plus chauds que ne semblaient le permettre la saison et les prophéties des faiseurs d'almanachs ; la bise était endormie, les silhouettes des grands arbres maigres étaient immobiles et le morne silence de la plaine blanche n'était brisé parfois que par le cri des moineaux tout en joie de ne pas sentir les piqûres des vents du nord. La terre dormait sous son manteau de neige et le cultivateur songeait, au coin du feu, aux semailles prochaines qui devaient, Dieu aidant, produire de belles et riches moissons, quand un bruit étrange frappa son oreille. 

Étonné, les yeux agrandis et le regard fixe, il se lève, il écoute... Quel est ce bruit ? On dirait un bruit de voiture lourdement chargée qui roule en heurtant les cailloux du chemin ! Mais la terre est couverte et les traîneaux seuls glissent sur les routes en cette saison... Les murs frémissent ! Que se passe-t-il donc ? Le sol vibre, tressaille et palpite ! 

Il se précipite vers la porte et, en l'ouvrant, il est prêt de défaillir en voyant la scène de désolation qui se déroule devant lui : comme un radeau poussé par le vent et les flots sur le grand fleuve, les arbres, les champs et les granges passent devant lui comme dans un rêve. Il est bien éveillé cependant, et ce qu'il voit existe. 

Cette terre qu'il a labourée, hersée, retournée, fouillée tant de fois ; cette terre, son bien, sa chose, inerte et fixe ; cette terre qu'il possède et que nul ne peut lui enlever ; cette terre bouge, s'affaisse, glisse, s'en va, s'abîme dans le fleuve et disparaît. 

Les granges, les écuries et les étables, emportées dans le mouvement, se disloquent et s'effondrent. Les chevaux ? Disparus. Les grands boeufs ? Écrasés. Les moutons ? Morts. À la place de la rive féconde... un trou !

Tout est parti, et une énorme cavité, profonde de trente pieds et large de six arpents, s'est creusée tout à coup. Partout la ruine ! 

À quelque distance de là une crevasse, large de six pouces, s'est formée et de nouveaux désastres sont à craindre.

Et quelques instants ont suffi pour produire toutes ces ruines ! 


Ce n'est cependant pas la première fois que pareil fait se présente, et comme je parlais hier à M. Saint-Cyr, conservateur du musée de l'Instruction publique, du bouleversement qui vient d'avoir lieu à Berthier, cet excellent homme doublé d'un savant me rappelait d'autres événements du même genre. 

Vers 1877 ou 1878, je ne puis préciser au juste, à Saint-Luc, dans le comté de Champlain, un affaissement subit se produisit sur une étendue de terrain de seize arpents de longueur sur autant de largeur, soit donc un déplacement sur une superficie de deux cent cinquante arpents. Le niveau du sol baissa en certains endroits de quinze à vingt pieds, et on constata ailleurs la production non moins rapide de mamelons de vingt-cinq à trente pieds de hauteur. 

Une maison fut emportée et toute une famille fut ensevelie sous les décombres au moment où l'on se mettait à table. Grâce aux secours intelligents que l'on porta aussitôt aux malheureuses victimes de ce phénomène, il n'y eut pas d'accidents très graves à déplorer. 

En cette occasion, le déplacement du sol produisit, dit-on, un bruit semblable à un violent coup de tonnerre qui fut entendu à plusieurs milles de distance. 

En 1880, un effondrement considérable eut lieu à Sainte-Geneviève-de Batiscan, sur les bords de la Rivière-à-Veillette, sur une largeur de près d'un mille ; des collines de cent pieds de hauteur s'affaissèrent et cette fois l'accident eut un caractère des plus graves. Un moulin fut enlevé et c'est sous ses débris que le meunier trouva la mort ainsi qu'un cultivateur de Saint-Prosper, qui se trouvait là par hasard, M. Cloutier, père du chanoine de ce nom. (Note des Glanures : le chanoine François-Xavier Cloutier devint par la suite évêque de Trois-Rivières de 1899 à 1934). 

En remontant plus haut on se rappelle qu'il y a une trentaine d'années, à Bon-Désir, dans le bas du Saguenay, un déplacement considérable du sol eut lieu également. Une famille établie à cet endroit s'aperçut tout à coup que la maison qu'elle occupait bougeait et était entraînée avec le terrain, mais les habitants en furent quittes pour la peur, car le mouvement s'arrêta bientôt sans causer trop de dégâts. Il était temps, du reste, car le fleuve n'était pas loin. 

À Nicolet, toute une famille a péri il y a quelques années dans une catastrophe de ce genre. Le terrain déplacé, parti de la rive nord, traversa la rivière et alla détruire une maison située sur la rive ouest. 

Je pourrais citer vingt exemples. Ces mouvements du sol, qui ont, par leurs effets, tant de rapports avec les tremblements de terre, sont bien faits pour inspirer de graves et saines pensées. Arnold Boscowitz, qui a décrit de main de maître les principales révolutions du globe, s'exprime ainsi : 

"Subitement, le drame a commencé ; en quelques secondes, il s'est déroulé ; et quelques secondes ont suffi pour couvrir de ruines la contrée. C'est là un spectacle à nul autre incomparable. Grand, lugubre, foudroyant, il émeut, il épouvante l'âme humaine.

Mais ce n'est pas seulement par le spectacle terrifiant auquel il fait assister que le tremblement de terre produit en nous une profonde et ineffaçable impression ; il nous surprend, il nous émeut et nous trouble ainsi parce que, brusquement, il nous laisse entrevoir la terre sous un aspect nouveau et saisissant. On la croyait rigide, passsive ; et voici le terrible phénomène qui la montre comme un astre agissant et formidable, dont le moindre frissonnement, en se prolongeant, suffirait pour anéantir toute la ruche humaine qui bourdonne à sa surface. Et cette universelle catastrophe, le sens intime nous dit qu'elle surviendrait fatalement et sur l'heure, si une loi suprême ne tenait en équilibre, si une sagesse souveraine ne modérait les énergies dont on vient d'éprouver la redoutable puissance."


Affaissements du sol, tremblements de terre et déplacements de terrain, tous ces phénomènes rentrent dans la même catégorie et sont dûs probablement à des causes semblables. 

L'éboulement qui a eu lieu à Berthier est attribué à l'effondrement d'une croûte de terrain (croûte dont l'épaisseur est très vieille, paraît-il), dans une cavité qui se serait formée à la longue. 

Boussingault, Virlet, Otto Volger et plusieurs autres savants, considèrent, en effet, comme la cause principale des tremblements de terre l'affaissement ou la rupture des cavernes souterraines par suite de la pression des masses qu'elles supportent. Boussingault et Darwin, qui ont si bien étudié l'Amérique du Sud, ayant constaté que, dans cette région hérissée de montagnes de feu, la plupart des grandes secousses se produisent sans éruptions volcaniques, ont émis l'opinion que dans l'intérieur du massif des Cordillières, il y a des cavités profondes, dont les parois éclatent sous le poids qui les surcharge. Ces éboulements souterrains détermineraient les secousses auxquelles semble éternellement soumise toute cette vaste région, où le voyageur est constamment sollicité à rechercher les causes des grands phénomènes souterrains, dont il voit partout autour de lui les prodigieux effets.

L'eau des sources, par son action érosive, finit par séparer, à de grandes distances, les couches friables ou faciles à dissoudre, et par former des cavités qui peuvent acquérir des proportions considérables. 
M. Saint-Cyr est parfaitement de cette opinion. 

On remarque que le terrain où se produisent généralement en Canada ces déplacements, éboulements ou effondrements, est formé de couches de terre glaise et de sable superposées, la terre glaise ayant, en certains endroits, une épaisseur de six à douze pouces, et le sable environ un à deux pouces. 

On conçoit parfaitement que les eaux pluviables, en pénétrant par les crevasses de la terre glaise, glissent dans les couches de sable qu'elles entraînent peu à peu, et qu'il se forme ainsi un vide très minime, pris isolément, mais qui acquiert une grande importance quand ces couches de sable atteignent un nombre sérieux, de plusieurs centaines parfois. 

Il arrive dès lors un moment où les couches d'argile ou de terre glaise, se trouvant sans appui intérieur, s'effondrent ensemble et où la configuration du terrain change complètement, une colline devient vallée, etc. 

Quelquefois, quand le terrain se trouve en pente et que les couches de terre glaise s'effondrent, celles-ci, trouvant sur la dernière couche de même nature une surface humide et ne permettant pas d'adhérence solide, glissent et se trouvent entraînées dans un mouvement de translation, comme cela a eu lieu à Berthier, à Sainte-Geneviève de Batiscan, à Nicolet, etc. 

Une tradition nous dit que vers l'année 1663, un éboulement considérable eut lieu en pleine forêt à quelque distance de Trois-Rivières. La terre s'affaissa tout à coup sur une largeur de près d'une lieue, à près de cent pieds de profondeur, le cours du Saint-Maurice fut détourné, et une autre rivière se fit un lit et créa les fameuses chutes de Shaweenigan, l'un des plus beaux sites du monde. (Note des Glanures : voyez ICI pour une étude en profondeur du cataclysme de 1663). 

Ferland en parle dans son histoire du Canada : 

"Des Sauvages et des Français, dit-il, rapportèrent que dans le Saint-Maurice, à cinq ou six lieues de Trois-Rivières, des côteaux fort escarpés furent aplanis, ayant été enlevés de dessus leurs bases et, pour ainsi dire, déracinés, jusqu'au niveau de l'eau. Ainsi renversés dans la rivière avec des massifs d'arbres, ils formèrent une puissante digue ; les eaux arrêtées s'élevèrent, se répandirent sur les rivages, minèrent les terres éboulées et les entraînèrent en si grande abondance vers le Saint-Laurent, que sa couleur en fut entièrement changée pendant plus de trois mois. Le sol léger et sablonneux du pays qui avoisine le Saint-Maurice et le Batiscan, cédant facilement à l'action des eaux, du dégel et des secousses, bien des changements s'opérèrent sur leurs rivages. Des nouveaux lacs se formèrent, des côteaux s'affaissèrent, des sauts furent aplanis, de petites rivières disparurent, de grandes forêts furent renversées."

L'homme devient parfois aussi une des causes inconscientes de ces révolutions partielles du sol. Le déboisement est, en effet, une des actions de la résultante qui produit des éboulements ; car, en détruisant les arbres, on fait disparaître les racines qui constituent les liens qui unissent entre elles les différentes couches de terrain. 

La rivière Sainte-Anne, dans le comté de Champlain, autrefois étroite, profonde et poissonneuse, a complètement changé d'aspect. À mesure qu'ils se sont établis sur ses rives, les colons ont détruit les saules, puis les pins, les ormes, les hêtres, etc., et le sol, privé des rameaux souterrains qui retenaient ses différentes parties, s'est effondré peu à peu, et si bien que, de nos jours, la rivière est large, peu profonde et semée de bancs de sable. 

Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais je n'ai pas la prétention ici de faire un cours de géologie, je désire simplement attirer l'attention de mes lecteurs sur ces faits et leur donner le goût de les étudier. 

Tout se meut dans l'univers, les mondes gravitent dans l'espace et la surface de la terre s'abaisse et se soulève comme une immense poitrine qu'animerait le souffle d'une puissante et régulière respiration. 

Les phénomènes atmosphériques ne sont pas moins grandioses et terribles ; les ondulations de l'air produisent d'effroyables catastrophes, et la gigantesque vague aérienne qui vient de passer sur notre continent le prouve bien. Le pont suspendu du Niagara a été emporté, de grands établissements industriels ont été détruits, nombre de maisons se sont écroulées, en plusieurs endroits les rivières ont grossi à tel point que leur niveau s'est élevé de vingt-cinq pieds. Les pertes de vie sont nombreuses et les dégâts sont immenses. 

Il est assez curieux de constater que cette tempête ait été précédée d'une éruption du Vésuve, et ce fait tendrait, une fois de plus, à militer en faveur des savants qui soutiennent que chaque éruption de volcan est précédée ou suivie immédiatement d'une perturbation atmosphérique dont les effets se font ressentir à des distances énormes. 

Il y a encore matière à étude.»

Tiré de : Léon Ledieu, Entre nous, Québec, Imprimerie d'Elz. Vincent, 1889, p. 213-223. 
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Notice nécrologique parue dans Le Journal de Françoise, 4 mai 1907.
(Source : BANQ

L'Avenir du Nord, 27 avril 1907.
(Source : BANQ)

Le Courrier de Saint-Hyacinthe, 20 avril 1907.
(Source : BANQ)

lundi 3 avril 2017

Le Dr Philippe Hamel, l'homme droit et l'ennemi de la dictature économique

Le Dr Philippe Hamel (1884-1954)
(Source : Université de Sherbrooke)

À notre époque où il est devenu impossible de trouver des politiciens et personnages publics intègres et honnêtes qui ont des valeurs et des principes et qui ont assez de courage et de force de caractère pour les défendre, à notre époque aussi où aucun politicien ne se porte à la défense de notre nation et de nos droits, et où règne dans notre peuple, de même que dans ce qui nous tient lieu d'élites, cet engouement pour la médiocrité extrême que Rex Desmarchais qualifiait avec justesse de «crétinisme doré» et de «repos moisissant», une figure comme le Dr Philippe Hamel, qui pourtant a bel et bien vécu en chair et en os au Québec, et ce, il n'y a quand même pas si longtemps, passerait pour un sombre illuminé, un affreux intransigeant, voire un pur produit de la planète Mars.

Les gens qui ont vu la télésérie Duplessis, de Denys Arcand, se souviendront que le Dr Hamel y est brillamment personnifié par le comédien Yves Létourneau. En fait, on y voit comment Maurice Duplessis avait roulé le Dr Hamel, qui promouvait la nationalisation de l'électricité, dans le but de s'assurer de son appui aux élections de 1936, pour ensuite renier ses engagements une fois élu premier ministre du Québec. Comme on peut le voir ICI, le début de l'épisode 3 de la télésérie met en scène le moment où Hamel comprend qu'il s'est fait avoir par Duplessis. 

Ne serait-ce que pour que l'on se souvienne, à notre époque particulièrement désespérante et si peu inspirante, que le Québec a déjà pu produire au moins quelques personnages publics épris de droiture, de probité et de fidélité à leurs engagements comme le Dr Philippe Hamel en fut un, ces Glanures croient utiles de reproduire ci-dessous des extraits substantiels d'une brochure biographique parue en 1954, quelques mois après la mort du Dr Hamel. L'auteur est René Chaloult, un avocat et député profondément nationaliste qui a défendu les droits de notre peuple à maintes reprises et qui, comme l'explique l'historien Jean-François Veilleux dans un éclairant article (voyez ICI), est l'un de ceux à qui nous devons l'adoption du fleurdelisé en tant que drapeau national du Québec.  

Brochure biographique publiée en 1954, peu après la mort
du Dr Hamel. L'auteur est René Chaloult. 

Le docteur Philippe Hamel

par René Chaloult


Combien de fois, au cours de ces dernières années, n'ai-je pas entendu le docteur Hamel répéter avec mélancolie : «Pourquoi dénoncer le communisme si on refuse d'en combattre la cause première qui est l'injustice sociale ? Va-t-on bientôt reprendre la bataille contre les trusts? Verrons-nous enfin se lever une équipe d'hommes jeunes et résolus pour continuer notre tâche ?»

Malgré l'atmosphère de capitulation qui persiste dans le Québec, il est mort avec espoir et sérénité. L'unanimité s'est faite sur sa tombe. Tous ont voulu témoigner de sa sincérité et de son courage. Tous ont reconnu ses éminents services. On permettra à un vieil ami, témoin et compagnon de ses luttes quotidiennes pendant près de vingt-cinq ans, de venir à son tour lui rendre un hommage ému et reconnaissant. [...]

L'apôtre de la justice sociale

Le docteur Hamel s'imposa d'abord par sa compétence professionnelle. Bientôt il devint un dentiste réputé jouissant de la confiance de tous ses confrères. Il occupa successivement les plus hauts postes de la carrière. Grâce à une vaste clientèle, il acquit une certaine aisance qui lui facilita plus tard la défense de sa liberté. Nature généreuse et ardente, il s'intéressait déjà à la chose publique. Il n'hésitait pas à se proclamer partisan de [Henri] Bourassa, bien que ce fût alors très mal jugé dans la société québécoise qu'il fréquentait. C'était la pensée sociale de Bourassa qui surtout le préoccupait.

Le docteur Hamel, il ne faut pas s'y méprendre, ne fut jamais un nationaliste à la manière de Bourassa ou de l'abbé [Lionel] Groulx, qu'il vénérait et reconnaissait pourtant comme ses maîtres. Très sympathique certes à toutes les manifestations de vie française, il s'intéressait d'abord à nos problèmes économiques.  Le nationalisme, tel qu'on l'entend chez nous, comporte bien des nuances.

Vers l'âge de quarante-cinq ans, un singulier concours de circonstances incita le docteur Hamel à scruter les taux d'électricité de Québec et de la région. Flairant quelque injustice, il élargit le cadre de ses recherches. Stimulé par ses découvertes et soutenu par une rare ténacité, il explora le problème hydro-électrique au Canada et même à l'étranger. Pendant des années, il consacra tous ses loisirs et une partie de ses nuits à poursuivre ses travaux. Il finit par déceler tous les secrets des compagnies : leur surcapitalisation « criminelle », leur interdépendance, leurs profits exorbitants et enfin leur influence suprême et décisive sur les pouvoirs publics — municipaux, provinciaux et fédéraux.

D'un monopole il passa à un autre: celui du textile, celui de l'aluminium; car il ne limita jamais ses enquêtes, comme on l'a dit, au trust de l'électricité. Cela le conduisit à l'étude de toute la structure financière du pays, des relations entre le capital et le travail, etc. [...] Le docteur Hamel est prêt. Avec fougue il engage le combat de sa vie. Au moyen d'articles dans les journaux, de brochures, de conférences, il attaque les puissances d'argent, notamment le « trust de l'électricité ». Fort de sa documentation inépuisable, convaincu de servir le bien commun [...], il dénonce avec véhémence les abus du capitalisme. Il accuse les dictateurs économiques et leurs complices, les politiciens, de se constituer les fourriers du communisme.

Sans répit, il frappe à droite et à gauche. Il adjure les pouvoirs publics de mettre fin au « brigandage légalisé » des compagnies. Les coups portent si bien que les puissants du jour finissent par s'alarmer, d'autant plus que le peuple appuie volontiers son fier défenseur. Il faut, pense-t-on, apaiser ce tigre dont les griffes s'aiguisent chaque jour davantage. On lui offre un directorat de compagnie avec un généreux traitement. « Mais, objecte le docteur, feignant la naïveté, quel travail me demandera-t-on en retour d'un tel revenu ? — Aucun, lui fut-il répondu, vous ne serez même pas tenu d'assister aux réunions du bureau de direction. » Évidemment ! C'est là surtout qu'on ne veut pas le voir... On imagine comment fut accueillie cette proposition.

Après la tentative de corruption, le chantage, suivant le processus habituel. On le fait calomnier bassement par la presse au service de l'argent, puis on organise une campagne de chuchotement. Cette dernière méthode est plus habile, car elle permet difficilement de se disculper. Hypersensible, le docteur ressent très vivement ces lâches attaques que sa noblesse d'âme ne lui eût jamais permis de soupçonner. Il ne laisse pas cependant détourner l'attention du problème en cause. Crânement il encaisse les coups, il se raidit et se porte à l'attaque avec plus de vigueur que jamais. Il multiplie les conférences, les réunions d'amis et les interventions auprès des gouvernements. Il réclame la nationalisation des exploitations hydro- électriques [...].

Le politique

Devant l'inertie ou même l'hostilité des pouvoirs publics qui n'entendent rien changer au régime établi, le docteur Hamel n'a pas le choix: il lui faut jouer la carte politique. Malgré une certaine répugnance, il n'hésite pas à se jeter dans la bataille électorale avec une invraisemblable impétuosité. Il est partout à la fois: il organise des ligues de citoyens, révise des listes électorales, visite des paroisses, stimule ses amis et leur insuffle sa passion de liberté économique.

Il faut d'abord s'emparer du municipal qui favorise contre lui la compagnie locale d'électricité. Aussi, en 1934, va-t-il chercher Ernest Grégoire, professeur d'économie politique à Laval, pour le prier de se présenter à la mairie. « C'est un devoir, insiste-t-il, et vous n'avez pas le droit de vous dérober. » M. Grégoire triomphe facilement de ses adversaires avec une majorité d'échevins qui le supportent.

1935, élections provinciales. Le docteur Hamel est élu député de Québec. Brillamment secondé par Ernest Grégoire, maire de la ville et député de Montmagny, il jouit dans toute la province d'un immense prestige. C'est l'homme fort de sa région. Il possède à un rare degré la confiance du peuple : enfin, répète-t-on partout, voilà un citoyen intègre et courageux qui ne nous trompera pas comme tous les autres politiciens...

En 1936, le docteur Hamel est réélu dans Québec avec une majorité accrue et le gouvernement est renversé. Il est au sommet de sa puissance. La confiance qu'il inspire, la mystique qu'il communique aux masses sont des facteurs décisifs de la victoire. Le thème principal de la campagne électorale était le suivant : Nous voulons notre libération économique. Aux yeux de tous Philippe Hamel est le symbole de cette libération. Les députés s'engagent solennellement, plusieurs par écrit, à combattre les trusts et à favoriser la nationalisation progressive de l'énergie hydro-électrique.

Ceux qui ont vécu cette époque de ferveur patriotique, alors que notre peuple, prenant conscience de son destin, réclamait résolument la propriété de son sol et de ses ressources naturelles, ceux-là ne l'oublieront jamais. Mais une épreuve, une cruelle épreuve attendait le docteur Hamel...

De retour de Kamouraska, où, sur son ordre, j'avais posé ma candidature, je voulus le féliciter de son succès et l'assurer de ma loyauté. Je le trouvai sombre et silencieux. Réjouissez-vous donc, lui dis-je, notre cause triomphe, nous sommes vainqueurs. Non, répondit-il, nous sommes vaincus, vaincus par les trusts, vaincus en particulier par le trust de l'électricité. Il ajouta une autre phrase que je préfère pour l'instant ne pas citer. Et des larmes coulaient le long de ses joues...

J'appris plus tard qu'on lui avait offert la présidence de l'Assemblée législative, ce qui signifiait des honneurs et des revenus enviables. Il pensa que c'était une plaisanterie, mais lorsqu'il constata que c'était sérieux: « Ai-je été élu, s'écria-t-il avec indignation, pour me pavaner en Chambre avec une robe et un bonnet, pour recevoir ces dames et ces messieurs, ou bien pour me battre jusqu'au bout contre les ennemis du peuple ? »

Le matin même de l'assermentation du cabinet, en août 1936, on lui offrit un ministère dans des circonstances qu'il serait trop long de rappeler ici. En ma présence, il répondit substantiellement: « Je ne me suis pas battu pour des honneurs. Qu'on me donne l'assurance que notre programme sera appliqué, que nous honorerons nos engagements et je servirai comme simple député. » Personne n'osera mettre en doute la profonde sincérité de cette déclaration.

Un autre député, Ernest Grégoire, de même qu'un conseiller législatif, Ernest Ouellet, refusèrent d'entrer dans ce même ministère pour rester fidèles à leur parole et au docteur Hamel, incarnation de l'idéal pour lequel nous avions tous si longtemps et si péniblement combattu. Quelques mois plus tard et pour les mêmes raisons, Oscar Drouin renonçait à son ministère.

Si je rappelle sommairement ces faits historiques trop peu connus [...], c'est par souci de la vérité, cette vérité si chère au cœur du docteur Hamel, cette vérité qui devra un jour, suivant sa volonté, éclater tout entière. Si je rappelle ces nobles gestes, c'est aussi pour les offrir en exemple à la jeunesse qui parfois doit éprouver des haut-le-cœur à la vue de ces innombrables arrivistes qui subordonnent tout à leur soif de décorations, de bouts de ruban et d'octrois. Oui, en 1936, il s'est trouvé quatre pères de famille, chargés de mérites et d'obligations, qui ont préféré des principes à l'argent et aux honneurs. Manque de sens pratique, soulignèrent même de pieuses gens. Assurément, d'autant plus qu'il leur fallait renoncer aux subventions anticipées !

Le docteur Hamel continua en Chambre à dénoncer la dictature économique. Il ne donna pas toute sa mesure, car les interruptions, les injures et les sarcasmes dont il était l'objet de la part de la majorité parlementaire lui enlevaient des moyens. Lui, le gentilhomme, il n'était pas habitué aux moeurs du « Salon de la Race ». Il y prononça pourtant d'excellents discours.

On a dit que le docteur Hamel était intransigeant et, par conséquent, peu apte à la politique. Peut-être, comme Henri Bourassa lui-même, avait-il plus de dispositions comme chef d'école [de pensée] que comme chef de parti ou d'État, puisque les jeux de la politique requièrent beaucoup de souplesse, au détriment de la franchise et de la vérité. Mais il ne faut tout de même pas exagérer. Le docteur Hamel savait être soumis et discipliné, comme il en avait déjà donné la preuve quand on lui inspirait confiance. Avec une psychologie élémentaire on pouvait obtenir de lui beaucoup de concessions, car sa bonté, malgré certaines apparences, l'entraînait parfois jusqu'aux limites de sa raison. Et puis, nos politiciens nous ont habitués à tant de veulerie, à tant de compromissions, qu'il faisait bon de voir ce paladin refuser obstinément de pactiser avec sa conscience.

Aux élections de 1939, le docteur Hamel refusa de poser sa candidature: l'atmosphère de la Chambre le dégoûtait. Il continua sans défaillance cependant à se prodiguer pour toutes les bonnes causes, preuve supplémentaire de sa constante sincérité. Puis-je glisser une note personnelle en rappelant ici que le docteur Hamel a voulu que je reste à mon poste dans la politique ? Jamais il ne m'a refusé ses conseils et, dans toutes mes élections, il m'a appuyé de sa parole et de ses deniers. Faut-il l'avouer ?  Il accepta même d'être le gardien vigilant de ma caisse électorale, ce qui n'était pas toujours une charge de tout repos... En 1952, trop malade pour parler en public, il rédigeait des communiqués de presse et, au milieu des sténodactylos, il adressait des manifestes... Est-ce là l'homme superbe que des adversaires nous ont dépeint ?

L'homme

[...] Quelques-uns, qui n'ont pas connu le docteur Hamel, s'imaginent peut-être qu'il était sec et querelleur. Il était au contraire affable et pacifique, profondément humain. Il avait « un cœur d'enfant », vient d'écrire justement Doris Lussier. Éminemment charitable pour tous, il ne cherchait qu'à rendre service sans espoir de retour. Il s'attendrissait sur la moindre misère et il pleurait avec ceux qui pleuraient. Il ne cessait, avec la plus entière discrétion, de prodiguer ses biens, surtout aux œuvres de bienfaisance intellectuelle.

Voici une anecdote qui démontre combien il aimait la paix. Le soir de l'assermentation du cabinet, en 1936, après la mémorable assemblée du Palais Montcalm, une foule menaçante entourait le Château Frontenac, bien déterminée à enfoncer les portes. Le docteur me chargea d'avertir nos amis qu'il s'opposait à de semblables démonstrations. On lui obéit aussitôt. Quelques heures plus tard, il rejetait ma suggestion pressante de multiplier sans délai les assemblées dans les principaux centres de la province afin d'affirmer sa popularité, d'alerter le peuple et de forcer le gouvernement à démissionner. La manœuvre, à mon sens, comportait peu de risques et bien des chances de succès. Mais le docteur Hamel craignait un soulèvement populaire et il comptait sur la justice immanente. Illusion ?

Il aimait sincèrement le peuple et ne cherchait pas à le courtiser pour obtenir ses faveurs. Il passait des heures à causer avec des ouvriers ou des cultivateurs et il se plaisait en compagnie des âmes simples et franches. Souvent, tard dans la nuit, après de longues et fatigantes tournées dans la province, il répétait : « Si au moins le peuple pouvait savoir tout le bien que nous lui voulons! » Il disait « nous », car il avait la générosité de croire ses collaborateurs aussi sincères que lui.

Il était jovial, il aimait la blague et racontait des histoires... quelquefois légèrement épicées. Il riait volontiers et de grand cœur. Oh! ces réunions du dimanche soir avec Ernest Grégoire, le curé Lavergne, le docteur Marcoux, Ernest Ouellet, Oscar Drouin, Émilien Rochette, René Bélanger, Léonidas Perrault et combien d'autres!... On discutait en sirotant un verre de vin et en grignotant un bon gruyère, car on pense bien que tous n'étaient pas toujours d'accord. Mais la plus grande cordialité régnait parmi ses intimes.

Le docteur Hamel était incapable de déloyauté ou même de rouerie. Né chevalier, il se battait sabre au clair et visière levée. Fréquemment, on est venu lui proposer quelque manœuvre ténébreuse contre un adversaire ou quelque intrigue équivoque pour renverser une situation. Alors il devenait intransigeant, car il ne pouvait admettre aucune méthode suspecte. Il n'est pas habile, chuchotaient des amis d'occasion. Évidemment, il n'était pas habile, si l'habileté consiste à faire fi de l'honneur et de la dignité. Parfois, au milieu des intrigues de coulisses, sa droiture le plaçait nettement sur un pied d'infériorité avec des politiciens retors. Car l'usage de tous les moyens, selon nos mœurs politiques d'anthropophages, constitue une arme redoutable dont un honnête homme finit par devenir victime.

La fidélité du docteur Hamel, enfin, était proverbiale; son amitié, d'une délicatesse exquise. Souvent nos meilleurs amis sont nos pires ennemis. À peine avons-nous tourné le dos que tel flatteur devient un dénigreur. L'intérêt et l'ambition, ces deux mobiles de l'action politique, divisent d'une manière implacable les plus vieux camarades. Le docteur Hamel ne connut jamais ces faiblesses humaines parce qu'il ignorait l'intérêt et l'ambition. Aussi était-il insensible à l'envie : les succès de ses amis étaient les siens. Il partageait également leurs épreuves. En voyait-il un dans une situation pénible, à tout risque il se solidarisait avec lui pour mieux l'aider à en sortir. Ses amis, d'ailleurs, avaient toujours raison..., ils n'avaient pas de défauts non plus... Sur ce point, il faut l'avouer, il manquait d'objectivité. Mais il le savait. [...] 

Quelques publications du Dr Hamel : 

Le Trust de l'électricité, agent de corruption et de domination (1934) ;

La Bourse et ses ruines : le supercapitalisme et ses fraudes: le corporatisme et ses bienfaits (1937) ;  

Discours à l’Assemblée législative de Québec (31 janvier et 1er février 1939) ;

Notre société croule sous le poids de l'usure (1940) ;

La canalisation du Saint-Laurent (1940) ;

Les abus du capitalisme (1945) ;

Sous une dictature économique, la tyrannie remplace souvent la loi (1949).


Extrait de la brochure La Bourse et ses ruines

Le devoir de l'élite

«N'allons pas, par paresse, inertie, timidité, avachissement ou esprit de lucre, laisser sombrer la société. Nous, de l'élite, léguerons-nous à nos descendants une société anémiée, dégradée, miséreuse et appauvrie ? La classe instruite est le médecin d'une société malade. Nous déroberons-nous à notre tâche et refuserons-nous nos services au chevet d'une société qui se meurt par notre faute ? 

Tous les savants de l'heure présente doivent apporter leur effort pour le salut de la collectivité et pour la réorganisation sociale. Personne n'a le droit, quand une tempête nous menace tous, de rester penché sur ses livres et d'oublier les difficultés sociales présentes. Elles sont l'affaire de tout le monde et plus particulièrement de la classe instruite.

Nous nous sauverons par notre classe intellectuelle, si elle veut briser les chaînes d'argent que la dictature économique a enroulées autour d'elle afin de la paralyser. Une élite fauchée enlève à une société ses chances de salut, quel que soit son degré de culture au moment de sa disparition. 

Pour avoir préféré l'argent, les honneurs et l'étude selon son seul plaisir ou selon son intérêt immédiat, une classe dirigeante pourrait expier son erreur bien chèrement. Les exemples assez récents devraient être pour nous un avertissement.

Je connais des professionnels admirables qui, depuis un certain temps, se concentrent sur des études économiques et sociales, afin d'être en mesure de renseigner leurs semblables et de répandre la bonne doctrine. Nous ignorions tout de la sociologie et de l'économique, nous, formés à la doctrine du laisser-faire. L'heure du danger ouvre heureusement les yeux de quelques-uns. Nous devrions cependant être une pléiade à la tâche». 

Brochure publiée par le Dr Hamel en 1940 et dédicacée de sa main
à Paul Gouin, fondateur de l'Action libérale nationale, un groupe de
dissidents nationalistes du parti libéral de l'époque.
(Collection Daniel Laprès)

dimanche 26 mars 2017

De l'art de convaincre, méthode curé Labelle

Le curé Antoine Labelle (1833-1891)

Le développeur du Nord, le curé Antoine Labelle, reste l'un des personnages les plus familiers de l'histoire du Québec, en grande partie à cause de l'écrivain Claude-Henri Grignon, auteur du roman Un homme et son péché, qui l'a immortalisé dans son adaptation télévisuelle, diffusée entre 1956 et 1970, sous le titre de Les belles histoires des pays d'en haut.

Il est à noter que
la récente télésérie Les pays d'en hautdiffusée sur Radio-Canada, n'a non seulement que très peu à voir avec le roman de Grignon, mais qu'elle est aussi d'une navrante nullité sur le plan historique, en plus d'avoir caricaturé le curé Labelle d'une manière tellement ridicule et vulgaire qu'il est en carrément méconnaissable. Mais bon, on peut croire que, pour voiler leur propre inculture, les concepteurs radio-canadiens ont misé sur le fait que, de nos jours, peu de gens connaissent l'oeuvre de Grignon et que, par conséquent, peu de gens se donneront la peine de vérifier et de comparer: «Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois», dit l'adage, qui, d'ailleurs, devrait être inscrit au fronton de la maison-mère de Radio-Canada, où, en ce domaine comme bien d'autres dont particulièrement celui de l'information, les semi-lettrés font loi. 

En plus de son immense et infatigable zèle en faveur de la colonisation et du développement de la région du Nord de Montréal, le curé Labelle est également célèbre pour sa très forte corpulence physique. Tel qu'on peut le voir sur les diverses photos dont il est le sujet, il était effectivement l'exact opposé d'un gringalet rachitique. 

Le curé Labelle était également doté d'une puissante force de persuasion qui donnait beaucoup de poids à ses arguments. C'est du moins ce que l'on constate à la lecture d'un récit que le docteur Wilfrid Grignon, médecin et maire de Sainte-Adèle de 1886 à 1892 et de 1898 à 1904, et père de l'auteur d'Un homme et son péché, publia en 1907 dans le journal Le Pionnier et qui fut repris dans Anecdotes canadiennesun ouvrage publié en 1913 par l'historien Édouard-Zotique Massicotte

Ces Glanures ont retranscrit pour vous l'article du Dr Grignon, dont vous pouvez prendre connaissance ci-dessous. Cette lecture, dont certains passages ne manquent pas d'amuser, vous permettra notamment de mieux comprendre pourquoi le bon curé Labelle parvenait toujours à convaincre ses concitoyens, de même que les dirigeants politiques, du bien-fondé de ses ambitieux projets pour notre nation, afin qu'ils soient appuyés en conséquence. On en déduit aussi, même si on a eu tendance à trop l'oublier depuis, que c'est avec une force de volonté telle celle du curé Labelle, qui était certainement tout le contraire d'une lavette aseptisée, qu'un peuple peut s'affirmer et s'émanciper : 
Le Dr Wilfrid Grignon (1854-1915),
père de l'écrivain Claude-Henri-Grignon
(source : Patrimoine Laurentides). 
LES CONVICTIONS DU CURÉ LABELLE
par le Dr Wilfrid Grignon (1907)

"C'était en 1873. Je venais d'être admis à l'étude de la médecine. Je pouvais lire dans les gros livres, où tout le monde ne peut avoir accès, des livres réservés seulement aux médecins; une grosse affaire ! Je commençais à me croire un homme important. 

Ce qui acheva de me monter à la tête, ce fut de me voir admis dans la compagnie du curé Labelle, du Dr Prévost, de MM. Charles Godmer, W. Scott, le notaire Lachaine, le Dr de Martigny, et de tous les autres gros bonnets de Saint-Jérôme, qui avaient adopté comme lieu de réunion, tantôt le bureau du Dr Prévost, tantôt le bureau de l'avocat de Montigny. Oh ! le bon vieux temps ! Que de discussions, dans ces bureaux, sur la colonisation du Nord de Montréal ! C'est là que j'ai fait mon apprentissage. 

Un jour, donc, en juillet 1873, le curé Labelle arrivait d'une excursion de trois semaines sur la Rouge, la Diable, etc. À peine le curé avait-il mis le pied à terre qu'il était rendu au bureau de M. de Montigny. 

On le vit venir, parlant seul, gesticulant et souriant. Puis s'étant arrêté, il devint songeur, sérieux, serrant les dents et les poings ; cette crise fut de courte durée ; il arriva à nous avec un air souriant et triomphateur. «Oh ! quel beau pays ! quel beau pays !», répétait-il sans cesse, sans pouvoir en dire davantage. 

Enfin, il se mit en frais de nous raconter son voyage d'exploration avec ses compagnons, William Scott et le grand Narcisse Ménard, à qui il avait fait boire de l'eau d'un lac, à la suite d'une prise de corps. Sa soutane noire, d'étoffe du pays, était tellement grise de poussière que quelqu'un l'appela «Son Éminence Grise». «Fin-fin !», répondit-il. 

Il était, dans ce temps-là, deux heures de l'après-midi. Six heures sonnèrent, sept heures arrivèrent, mais pas de récitation d'angélus ; les gros bonnets commencèrent à se retirer prudemment les uns après les autres, comptant plus sur leur table pour apaiser la faim qui les tourmentait, que sur les belles histoires du curé Labelle sur la colonisation. 

Nous n'étions plus que trois jeunes étudiants qui restions écouter les longues théories du curé Labelle sur la colonisation, plutôt par délicatesse que par plaisir. 

«Quand on pense, s'écria le curé Labelle, qu'un jour, toute cette belle région sera habitée, et traversée par une voie ferrée, qui transportera de New-York, de Boston, de Montréal, des voyageurs à pleins chars !!!»

Mes deux compagnons éclatèrent de rire et partirent. «Deux vrais fous ! Deux innocents !», s'écria le curé Labelle. J'étais seul, me mordant la langue, les lèvres et les doigts, pour ne pas rire. 

Se tournant de mon côté, il m'adressa la parole : «Toi, au moins, mon Grignon, tu me parais intelligent, tu parais comprendre, écoute-moi bien». Dépliant pour la vingtième fois ses cartes géographiques pour me montrer le parcours de la rivière Rouge, de la rivière du Diable, que j'aurais voulu voir au diable, il recommença toute son histoire de colonisation. Il était une heure du matin. Je ne me mordais plus les lèvres pour ne pas rire, mais je me les mordais pour ne pas bailler et ne pas dormir. Comme j'avais la pensée de toute autre chose que la colonisation, j'étais silencieux, je n'approuvais ni ne désapprouvais le curé Labelle. 

«Enfin, me dit le curé en me regardant avec de gros yeux, qu'en penses-tu ? Est-ce que je n'ai pas raison ? Y a-t-il un gouvernement au monde qui va me refuser de l'argent pour ouvrir des chemins de fer dans cette belle région ?»

Poussé au pied du mur, il fallait bien me prononcer. En 1870, j'étais allé à Sainte-Adèle, et j'avais trouvé les roches et les montagnes si grosses que j'en avais remporté un mauvais souvenir : «Ne pensez-vous pas, M. le curé, osais-je lui dire, qu'il serait préférable de garder toutes ces belles forêts vierges pour l'exploitation du bois de commerce ?»

Ah ! mes amis, la scène qui s'ensuivit est indescriptible. Il brisa avec ses dents la longue pipe de plâtre qui le suivait tout le temps, et lança un formidable coup de poing sur la table, ce qui fit si bien danser les verres et le pot à l'eau, que le tout se brisa par terre. 

C'est alors que je mesurai l'étendue de ma bêtise. Je ne fus pas lent à déguerpir, et ça marchait [vite] du côté de chez nous. J'entendis tout le temps me sonner dans les oreilles les épithètes suivantes : «Innocent ! Bêta ! et dire que ça veut être docteur, ça !» J'allai me coucher, tellement énervé de cette scène que j'en rêvai toute la nuit. 

Le curé m'avait lancé des regards si foudroyants que je me sentis électrisé. Il m'avait communiqué le feu sacré de la colonisation. Et, de ce moment, je me trouvai gagné à cette belle cause."

Wilfrid Grignon, journal Le Pionnier, 1907. 

Extrait de Anecdotes canadiennes, suivies de Moeurs, coutumes et industries d'autrefois, compilées et annotées par E. Z. Massicotte, Montréal, Librairie Beauchemin, 1913. 

«Vers 1880, le curé Labelle s’est rendu aux chutes Sanderson (aujourd’hui les chutes Wilson)
en compagnie des notables du village pour admirer le paysage et la force motrice de la rivière
du Nord» (Source : Société d'histoire de la Rivière-du-Nord).

Biographie du curé Labelle, qu'il est
toujours possible de commander
chez votre libraire. Voyez ICI.
 

mercredi 15 mars 2017

Un de nos Zouaves aux mains des barbiers grecs




Gustave Adolphe Drolet, revêtu 
de son uniforme de Zouave pontifical 
(Source : Montréal Explorations)

AVERTISSEMENT : Cette Glanure risque fort d'être la plus amusante, sinon tordante, à avoir été publiée jusqu'à présent. 

Gustave Adolphe Drolet est né à Saint-Pie en 1844 et il est mort à Montréal en 1904. Peu après avoir été reçu avocat, il fut l'un des premiers Canadiens français (comme s'appelaient les Québécois d'alors) à s'enrôler en tant que Zouave, c'est-à-dire membre de l'armée engagée dans la défense des États pontificaux en Italie, sous le pape Pie IX, et contre les forces de l'unité républicaine italienne dirigées par Giuseppe Garibaldi.

En tout, environ 500 hommes de chez nous se sont enrôlés dans l'armée des Zouaves, dont le bataillon canadien avait Gustave A. Drolet parmi ses principaux dirigeants, et 388 parmi eux firent le voyage jusqu'à Rome. Pour comprendre ce phénomène bien particulier qu'étaient les Zouaves dans notre histoire, on peut lire l'excellent et passionnant ouvrage de René Hardy, qui est encore disponible sur commande chez votre libraire et dont vous pouvez trouver les informations ICI.  


Par la suite, Gustave A. Drolet devint un important propriétaire foncier du Plateau Mont-Royal, à Montréal. Tel qu'on peut le lire ICI, il exerça un rôle majeur dans le développement immobilier du Plateau, et la rue Drolet rappelle justement son souvenir. 

Gustave A. Drolet publia, en 1893, Zouaviana, un recueil de lettres et de souvenirs en bonne partie relatifs à ses aventures en tant que membre de l'armée du pape. Même si aucun Zouave venant du Québec n'a perdu la vie durant les rares batailles auxquelles notre bataillon pontifical canadien-français a participé, le contenu du livre de Drolet reste néanmoins captivant à cause des événements et faits dont il a été le témoin privilégié et qu'il nous raconte de sorte que l'on se sent au coeur même de l'action et des incidents qu'il décrit.
Dédicace du livre Zouaviana adressée par Gustave A. Drolet à l'écrivain
Faucher de Saint-Maurice. La reliure du livre a malheureusement causé
la rognure sur la droite qui a coupé une partie de l'inscription manuscrite. 

On peut néanmoins comprendre qu'il est écrit : «Au Capitaine chevalier Faucher
de Saint-Maurice, homme de lettres, ancien député à Québec. En souvenir d'une 

inaltérable amitié datant du 1er mars 1864. G. A. Drolet, Montréal, 17 février 1893» 
(Collection Daniel Laprès). 
La présente Glanure vous présente l'un des passages à la fois les plus enlevants et, surtout, les plus hilarants de l'ouvrage de Drolet, qui, comme le constaterez par vous-mêmes, avait un talent inouï de conteur, en plus d'être doté d'un sens de l'humour imparable qui, bien que presque 125 ans se soient écoulés depuis que ces lignes furent écrites, reste hautement susceptible de vous faire rire à vous en tordre les côtes. 

De fait, puisque Drolet n'a pas beaucoup été exposé aux dangers des champs de bataille, l'expérience qu'il raconte, alors qu'il se trouvait sur l'île grecque d'Andros, constitue sans doute le moment où, durant son belliqueux périple européen d'alors, son existence frôlat les plus grands périls.

Mais je ne vous en dis pas plus afin de ne pas gâcher vos plaisirs et amusements, donc à vous maintenant de plonger dans le désopilant récit de notre cher Zouave, récit qui pourrait faire une excellente scène de film ou théâtre burlesque : 


«Au sortir de l'église, je m'aperçus que tous ces messieurs s'occupaient beaucoup plus de moi que de mon voisin. Je savais assez de grec pour comprendre que le vieux père disait à son fils qu'il ne pouvait me présenter dans mon état actuel à la société hellénique de l'île. Je cherchais dans ma tenue ce qu'elle avait d'incorrect, quand il affirma que j'avais l'air d'un Turc avec ma barbe, ma redingote boutonnée et mon fez, car j'avais adopté cette coiffure en partant de Marseille. 

Je laissais croître ma barbe depuis quelques mois et je venais de tomber dans un nid de Grecs fanatiques qui, par horreur de leurs anciens oppresseurs, les Turcs et les Musulmans qui portent toute leur barbe, et pour ne pas leur ressembler, ne portaient que la moustache coupée en brosse. Tout en discutant, notre petit parti de voyageurs, de parents et d'amis passa devant une maison où flottait une serviette au bout d'une perche ; c'est l'enseigne des barbiers, en Orient. 

Le capitaine s'arrêta et me communiqua le résultat de la conférence hellénique que l'on venait de tenir à mon sujet, tout en me priant de consentir à me laisser raser avant de pénétrer dans la case de son père. J'acquiesçai de grand coeur à la proposition, d'abord parce que je m'assurais la tranquillité pour les trois jours que nous devions passer dans Andros ; de plus, j'étais curieux de voir comment l'on rasait en Grèce. Je me laissai donc pousser dans la boutique du barbier de cette ville. 

Hélas ! comme aurait dit un héros d'Homère, c'est la fatalité qui me poussait dans l'antre maudite du figaro d'Andros. Mon ami Flavien Bouthillier, à qui je racontai cette aventure dernièrement, a toujours une explication sous la main. Selon Flavien, c'est certainement à la frayeur que j'éprouvai ce jour-là, en me faisant raser le menton, que je dois le blanchiment précoce de la barbiche qui m'a poussé depuis. 

Toute la société, y compris le chef douanier, eut la complaisance de s'arrêter à la porte et attendit que je fusse sorti des mains de l'exécuteur, pour continuer sa route.

Le barbier était seul avec sa femme ; sur la recommandation de mon capitaine, la Kyria androsienne me fit asseoir sur un simple banc de bois, sans dossier, et s'armant d'une paire de ciseaux, commença à me tondre les joues, pendant que son mari allumait une cigarette et causait avec mes compagnons du voyage de l'agios giorgios.

Je m'aperçus sans peine, ou plutôt avec peine, aux tiraillements dont j'étais la victime, que les ciseaux ne coupaient pas du tout, et je reconnus à leur odeur infecte qu'on les employait à toutes les sauces, et surtout à moucher les lumignons de chandelles et les mèches des lampes. Enfin mal tondu, presqu'écorché vif, la barbière décrocha du mur un grand plat de cuivre, échancré, et me le mit entre les bras, après l'avoir rempli à moitié d'eau tiède d'une limpidité douteuse. 

Cette excellente femme qui commençait fort à m'agacer, ni vieille ni jeune, plutôt laide que jolie, était un fort vilain type de cette belle race grecque des îles qui servit de modèle à la célèbre Vénus de Milo, trouvée dans l'île de ce nom, à quelques lieues seulement d'Andros. S'armant d'un blaireau, ressemblant bien plus au bout de la queue du chien d'Alcibiade qu'à une bonne savonnette canadienne, et saisissant un gros morceau de savon, cette matrone commença à m'en frotter vigoureusement la figure, puis trempant le blaireau dans la cuvette de cuivre qui m'enserrait le cou, elle m'aspergea généreusement et commença la grande opération de la mousse. 

Promenant son moussoir de droite, de gauche, de ci, de là, d'une oreille à l'autre, dans peu de temps je fus moussu à ne plus distinguer mes traits. J'en avais dans la bouche, dans les narines, dans les oreilles, et les yeux, que je tenais fermés comme une huître, m'en cuisaient d'avance. 

Pendant ce temps-là, j'entendais le barbier causer avec mes compagnons et je me demandais si le barbier femelle qui me torturait depuis dix minutes allait achever de m'exécuter, quand, me trouvant à point, elle cria à son homme d'arriver à la rescousse. Sans se presser, ce dernier entra, suivi de tout le cortège, et commença à repasser son rasoir, tout en continuant la conversation qui, depuis quelques instants, était devenue très vive et montée de plusieurs tons. On parlait politique et on tapait sur ces maudits Turcs qui venaient de réprimer pour la dixième fois un soulèvement grec dans l'île de Crète. Pendant ce temps-là, la mousse me séchait sur les joues, mais la colère gagnait mes Grecs, qui se montent comme une soupe au lait dès qu'on parle Turc ou Musulman. 

Je commençais à regretter amèrement ma situation cuisante, lorsque le figaro jeta sa cigarette et me soulevant le menton d'un mouvement brusque, il commença à me travailler le cuir facial. Son rasoir coupait encore moins que les ciseaux de sa digne femme, mais manoeuvré par la main d'un patriote grec excité comme l'était mon barbier, il fallait bien que ça marchât, de gré ou de force, et ça marchait. 

Je pensais à part moi que Denys le Tyran avait eu bien raison de refuser de confier sa tête à un barbier et de s'être brûlé la barbe avec des coquillages, lorsque mon bourreau qui, tout en me travaillant, avait continué à prendre part à la conversation, poussa un juron formidable contre les musulmanos et m'appliqua un grand coup de rasoir sur le nez ; en même temps, il m'introduisit de force son pouce dans la bouche, jusqu'au fond de la gorge. 

Je n'eus pas le temps de compter les millions de chandelles que je vis dans un éclair, car je crus ma dernière heure arrivée. Je pensais à me défendre contre ce palicare qui m'empoignait traîtreusement pour mieux me saigner, lorsque je sentis couler dans la bouche, que cet animal me tenait entr'ouverte, un liquide tiède et épais que je pris d'abord pour du sang. 

J'éprouvai en même temps une violente nausée, car mon bourreau venait de me toucher le fond de la gorge avec son pouce encore tout humide de la cigarette qu'il avait sacrifiée pour m'entreprendre. Il me promenait si vigoureusement son pouce dans la bouche, pour me soulever les lèvres et les joues, et me rasait ainsi, à peau tendue. Je reçus un nouveau coup de rasoir sur le nez, et le liquide épais et tiède qui me coula derechef dans bouche... c'était du savonnage ! 

Ce maudit barbier essuyait tout simplement son rasoir sur le nez de ses clients ! On comprend qu'un nord-américain qui n'avait pas l'habitude de ce procédé, pourtant connu depuis longtemps en Grèce, dût être surpris en l'expérimentant une première fois. 

Je fermai de nouveau les yeux, en pensant que si le barbier se coupait le bout du pouce avec lequel il me soulevait la peau des joues, il s'apercevrait qu'il avait dû me faire une rude trouée pour arriver à sa propre peau. Je me recommandais à tous les dieux de la Grèce ancienne à chaque nouveau coup que je recevais sur le nez. 

Tout a une fin, même les meilleures choses, et pour abréger, j'en fus quitte pour vingt sous, ce qui est pour rien, et les larmes encore aux yeux, je remerciai en grec moderne ce digne couple du quart d'heure de jouissance qu'ils avaient procuré à un pauvre voyageur, dans leur île fortunée. 

Si ces lignes tombent sous les yeux de l'artiste capillaire à la mode de Montréal, je lui recommande ce procédé aussi antique qu'économique, les jours où sa boutique est trop encombrée. Il verra le vide se produire». 

Extrait de : Gustave A. Drolet, Zouaviana, Montréal, Eusèbe Sénécal & Fils, Imprimeurs-Éditeurs, p. 24-28. 


Gustave A. Drolet, en 1900.
(Source : BANQ)
L'extrait ci-haut est tiré de ce livre publié en 1893.
(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)
En haut : La rue Saint-Denis, à Montréal, direction sud, vers 1900. On aperçoit la maison
de Gustave A. Drolet à droite, au coin sud-ouest de la rue Rachel (source : Le Plateau).
En bas : édifice sis aujourd'hui à l'emplacement de la maison Drolet.
(Source : Architecture & Branding ; cliquez sur l'image pour l'agrandir).