lundi 3 avril 2017

Le Dr Philippe Hamel, l'homme droit et l'ennemi de la dictature économique

Le Dr Philippe Hamel (1884-1954)
(Source : Université de Sherbrooke)

À notre époque où il est devenu impossible de trouver des politiciens et personnages publics intègres et honnêtes qui ont des valeurs et des principes et qui ont assez de courage et de force de caractère pour les défendre, à notre époque aussi où aucun politicien ne se porte à la défense de notre nation et de nos droits, et où règne dans notre peuple, de même que dans ce qui nous tient lieu d'élites, cet engouement pour la médiocrité extrême que Rex Desmarchais qualifiait avec justesse de «crétinisme doré» et de «repos moisissant», une figure comme le Dr Philippe Hamel, qui pourtant a bel et bien vécu en chair et en os au Québec, et ce, il n'y a quand même pas si longtemps, passerait pour un sombre illuminé, un affreux intransigeant, voire un pur produit de la planète Mars.

Les gens qui ont vu la télésérie Duplessis, de Denys Arcand, se souviendront que le Dr Hamel y est brillamment personnifié par le comédien Yves Létourneau. En fait, on y voit comment Maurice Duplessis avait roulé le Dr Hamel, qui promouvait la nationalisation de l'électricité, dans le but de s'assurer de son appui aux élections de 1936, pour ensuite renier ses engagements une fois élu premier ministre du Québec. Comme on peut le voir ICI, le début de l'épisode 3 de la télésérie met en scène le moment où Hamel comprend qu'il s'est fait avoir par Duplessis. 

Ne serait-ce que pour que l'on se souvienne, à notre époque particulièrement désespérante et si peu inspirante, que le Québec a déjà pu produire au moins quelques personnages publics épris de droiture, de probité et de fidélité à leurs engagements comme le Dr Philippe Hamel en fut un, ces Glanures croient utiles de reproduire ci-dessous des extraits substantiels d'une brochure biographique parue en 1954, quelques mois après la mort du Dr Hamel. L'auteur est René Chaloult, un avocat et député profondément nationaliste qui a défendu les droits de notre peuple à maintes reprises et qui, comme l'explique l'historien Jean-François Veilleux dans un éclairant article (voyez ICI), est l'un de ceux à qui nous devons l'adoption du fleurdelisé en tant que drapeau national du Québec.  

Brochure biographique publiée en 1954, peu après la mort
du Dr Hamel. L'auteur est René Chaloult. 

Le docteur Philippe Hamel

par René Chaloult


Combien de fois, au cours de ces dernières années, n'ai-je pas entendu le docteur Hamel répéter avec mélancolie : «Pourquoi dénoncer le communisme si on refuse d'en combattre la cause première qui est l'injustice sociale ? Va-t-on bientôt reprendre la bataille contre les trusts? Verrons-nous enfin se lever une équipe d'hommes jeunes et résolus pour continuer notre tâche ?»

Malgré l'atmosphère de capitulation qui persiste dans le Québec, il est mort avec espoir et sérénité. L'unanimité s'est faite sur sa tombe. Tous ont voulu témoigner de sa sincérité et de son courage. Tous ont reconnu ses éminents services. On permettra à un vieil ami, témoin et compagnon de ses luttes quotidiennes pendant près de vingt-cinq ans, de venir à son tour lui rendre un hommage ému et reconnaissant. [...]

L'apôtre de la justice sociale

Le docteur Hamel s'imposa d'abord par sa compétence professionnelle. Bientôt il devint un dentiste réputé jouissant de la confiance de tous ses confrères. Il occupa successivement les plus hauts postes de la carrière. Grâce à une vaste clientèle, il acquit une certaine aisance qui lui facilita plus tard la défense de sa liberté. Nature généreuse et ardente, il s'intéressait déjà à la chose publique. Il n'hésitait pas à se proclamer partisan de [Henri] Bourassa, bien que ce fût alors très mal jugé dans la société québécoise qu'il fréquentait. C'était la pensée sociale de Bourassa qui surtout le préoccupait.

Le docteur Hamel, il ne faut pas s'y méprendre, ne fut jamais un nationaliste à la manière de Bourassa ou de l'abbé [Lionel] Groulx, qu'il vénérait et reconnaissait pourtant comme ses maîtres. Très sympathique certes à toutes les manifestations de vie française, il s'intéressait d'abord à nos problèmes économiques.  Le nationalisme, tel qu'on l'entend chez nous, comporte bien des nuances.

Vers l'âge de quarante-cinq ans, un singulier concours de circonstances incita le docteur Hamel à scruter les taux d'électricité de Québec et de la région. Flairant quelque injustice, il élargit le cadre de ses recherches. Stimulé par ses découvertes et soutenu par une rare ténacité, il explora le problème hydro-électrique au Canada et même à l'étranger. Pendant des années, il consacra tous ses loisirs et une partie de ses nuits à poursuivre ses travaux. Il finit par déceler tous les secrets des compagnies : leur surcapitalisation « criminelle », leur interdépendance, leurs profits exorbitants et enfin leur influence suprême et décisive sur les pouvoirs publics — municipaux, provinciaux et fédéraux.

D'un monopole il passa à un autre: celui du textile, celui de l'aluminium; car il ne limita jamais ses enquêtes, comme on l'a dit, au trust de l'électricité. Cela le conduisit à l'étude de toute la structure financière du pays, des relations entre le capital et le travail, etc. [...] Le docteur Hamel est prêt. Avec fougue il engage le combat de sa vie. Au moyen d'articles dans les journaux, de brochures, de conférences, il attaque les puissances d'argent, notamment le « trust de l'électricité ». Fort de sa documentation inépuisable, convaincu de servir le bien commun [...], il dénonce avec véhémence les abus du capitalisme. Il accuse les dictateurs économiques et leurs complices, les politiciens, de se constituer les fourriers du communisme.

Sans répit, il frappe à droite et à gauche. Il adjure les pouvoirs publics de mettre fin au « brigandage légalisé » des compagnies. Les coups portent si bien que les puissants du jour finissent par s'alarmer, d'autant plus que le peuple appuie volontiers son fier défenseur. Il faut, pense-t-on, apaiser ce tigre dont les griffes s'aiguisent chaque jour davantage. On lui offre un directorat de compagnie avec un généreux traitement. « Mais, objecte le docteur, feignant la naïveté, quel travail me demandera-t-on en retour d'un tel revenu ? — Aucun, lui fut-il répondu, vous ne serez même pas tenu d'assister aux réunions du bureau de direction. » Évidemment ! C'est là surtout qu'on ne veut pas le voir... On imagine comment fut accueillie cette proposition.

Après la tentative de corruption, le chantage, suivant le processus habituel. On le fait calomnier bassement par la presse au service de l'argent, puis on organise une campagne de chuchotement. Cette dernière méthode est plus habile, car elle permet difficilement de se disculper. Hypersensible, le docteur ressent très vivement ces lâches attaques que sa noblesse d'âme ne lui eût jamais permis de soupçonner. Il ne laisse pas cependant détourner l'attention du problème en cause. Crânement il encaisse les coups, il se raidit et se porte à l'attaque avec plus de vigueur que jamais. Il multiplie les conférences, les réunions d'amis et les interventions auprès des gouvernements. Il réclame la nationalisation des exploitations hydro- électriques [...].

Le politique

Devant l'inertie ou même l'hostilité des pouvoirs publics qui n'entendent rien changer au régime établi, le docteur Hamel n'a pas le choix: il lui faut jouer la carte politique. Malgré une certaine répugnance, il n'hésite pas à se jeter dans la bataille électorale avec une invraisemblable impétuosité. Il est partout à la fois: il organise des ligues de citoyens, révise des listes électorales, visite des paroisses, stimule ses amis et leur insuffle sa passion de liberté économique.

Il faut d'abord s'emparer du municipal qui favorise contre lui la compagnie locale d'électricité. Aussi, en 1934, va-t-il chercher Ernest Grégoire, professeur d'économie politique à Laval, pour le prier de se présenter à la mairie. « C'est un devoir, insiste-t-il, et vous n'avez pas le droit de vous dérober. » M. Grégoire triomphe facilement de ses adversaires avec une majorité d'échevins qui le supportent.

1935, élections provinciales. Le docteur Hamel est élu député de Québec. Brillamment secondé par Ernest Grégoire, maire de la ville et député de Montmagny, il jouit dans toute la province d'un immense prestige. C'est l'homme fort de sa région. Il possède à un rare degré la confiance du peuple : enfin, répète-t-on partout, voilà un citoyen intègre et courageux qui ne nous trompera pas comme tous les autres politiciens...

En 1936, le docteur Hamel est réélu dans Québec avec une majorité accrue et le gouvernement est renversé. Il est au sommet de sa puissance. La confiance qu'il inspire, la mystique qu'il communique aux masses sont des facteurs décisifs de la victoire. Le thème principal de la campagne électorale était le suivant : Nous voulons notre libération économique. Aux yeux de tous Philippe Hamel est le symbole de cette libération. Les députés s'engagent solennellement, plusieurs par écrit, à combattre les trusts et à favoriser la nationalisation progressive de l'énergie hydro-électrique.

Ceux qui ont vécu cette époque de ferveur patriotique, alors que notre peuple, prenant conscience de son destin, réclamait résolument la propriété de son sol et de ses ressources naturelles, ceux-là ne l'oublieront jamais. Mais une épreuve, une cruelle épreuve attendait le docteur Hamel...

De retour de Kamouraska, où, sur son ordre, j'avais posé ma candidature, je voulus le féliciter de son succès et l'assurer de ma loyauté. Je le trouvai sombre et silencieux. Réjouissez-vous donc, lui dis-je, notre cause triomphe, nous sommes vainqueurs. Non, répondit-il, nous sommes vaincus, vaincus par les trusts, vaincus en particulier par le trust de l'électricité. Il ajouta une autre phrase que je préfère pour l'instant ne pas citer. Et des larmes coulaient le long de ses joues...

J'appris plus tard qu'on lui avait offert la présidence de l'Assemblée législative, ce qui signifiait des honneurs et des revenus enviables. Il pensa que c'était une plaisanterie, mais lorsqu'il constata que c'était sérieux: « Ai-je été élu, s'écria-t-il avec indignation, pour me pavaner en Chambre avec une robe et un bonnet, pour recevoir ces dames et ces messieurs, ou bien pour me battre jusqu'au bout contre les ennemis du peuple ? »

Le matin même de l'assermentation du cabinet, en août 1936, on lui offrit un ministère dans des circonstances qu'il serait trop long de rappeler ici. En ma présence, il répondit substantiellement: « Je ne me suis pas battu pour des honneurs. Qu'on me donne l'assurance que notre programme sera appliqué, que nous honorerons nos engagements et je servirai comme simple député. » Personne n'osera mettre en doute la profonde sincérité de cette déclaration.

Un autre député, Ernest Grégoire, de même qu'un conseiller législatif, Ernest Ouellet, refusèrent d'entrer dans ce même ministère pour rester fidèles à leur parole et au docteur Hamel, incarnation de l'idéal pour lequel nous avions tous si longtemps et si péniblement combattu. Quelques mois plus tard et pour les mêmes raisons, Oscar Drouin renonçait à son ministère.

Si je rappelle sommairement ces faits historiques trop peu connus [...], c'est par souci de la vérité, cette vérité si chère au cœur du docteur Hamel, cette vérité qui devra un jour, suivant sa volonté, éclater tout entière. Si je rappelle ces nobles gestes, c'est aussi pour les offrir en exemple à la jeunesse qui parfois doit éprouver des haut-le-cœur à la vue de ces innombrables arrivistes qui subordonnent tout à leur soif de décorations, de bouts de ruban et d'octrois. Oui, en 1936, il s'est trouvé quatre pères de famille, chargés de mérites et d'obligations, qui ont préféré des principes à l'argent et aux honneurs. Manque de sens pratique, soulignèrent même de pieuses gens. Assurément, d'autant plus qu'il leur fallait renoncer aux subventions anticipées !

Le docteur Hamel continua en Chambre à dénoncer la dictature économique. Il ne donna pas toute sa mesure, car les interruptions, les injures et les sarcasmes dont il était l'objet de la part de la majorité parlementaire lui enlevaient des moyens. Lui, le gentilhomme, il n'était pas habitué aux moeurs du « Salon de la Race ». Il y prononça pourtant d'excellents discours.

On a dit que le docteur Hamel était intransigeant et, par conséquent, peu apte à la politique. Peut-être, comme Henri Bourassa lui-même, avait-il plus de dispositions comme chef d'école [de pensée] que comme chef de parti ou d'État, puisque les jeux de la politique requièrent beaucoup de souplesse, au détriment de la franchise et de la vérité. Mais il ne faut tout de même pas exagérer. Le docteur Hamel savait être soumis et discipliné, comme il en avait déjà donné la preuve quand on lui inspirait confiance. Avec une psychologie élémentaire on pouvait obtenir de lui beaucoup de concessions, car sa bonté, malgré certaines apparences, l'entraînait parfois jusqu'aux limites de sa raison. Et puis, nos politiciens nous ont habitués à tant de veulerie, à tant de compromissions, qu'il faisait bon de voir ce paladin refuser obstinément de pactiser avec sa conscience.

Aux élections de 1939, le docteur Hamel refusa de poser sa candidature: l'atmosphère de la Chambre le dégoûtait. Il continua sans défaillance cependant à se prodiguer pour toutes les bonnes causes, preuve supplémentaire de sa constante sincérité. Puis-je glisser une note personnelle en rappelant ici que le docteur Hamel a voulu que je reste à mon poste dans la politique ? Jamais il ne m'a refusé ses conseils et, dans toutes mes élections, il m'a appuyé de sa parole et de ses deniers. Faut-il l'avouer ?  Il accepta même d'être le gardien vigilant de ma caisse électorale, ce qui n'était pas toujours une charge de tout repos... En 1952, trop malade pour parler en public, il rédigeait des communiqués de presse et, au milieu des sténodactylos, il adressait des manifestes... Est-ce là l'homme superbe que des adversaires nous ont dépeint ?

L'homme

[...] Quelques-uns, qui n'ont pas connu le docteur Hamel, s'imaginent peut-être qu'il était sec et querelleur. Il était au contraire affable et pacifique, profondément humain. Il avait « un cœur d'enfant », vient d'écrire justement Doris Lussier. Éminemment charitable pour tous, il ne cherchait qu'à rendre service sans espoir de retour. Il s'attendrissait sur la moindre misère et il pleurait avec ceux qui pleuraient. Il ne cessait, avec la plus entière discrétion, de prodiguer ses biens, surtout aux œuvres de bienfaisance intellectuelle.

Voici une anecdote qui démontre combien il aimait la paix. Le soir de l'assermentation du cabinet, en 1936, après la mémorable assemblée du Palais Montcalm, une foule menaçante entourait le Château Frontenac, bien déterminée à enfoncer les portes. Le docteur me chargea d'avertir nos amis qu'il s'opposait à de semblables démonstrations. On lui obéit aussitôt. Quelques heures plus tard, il rejetait ma suggestion pressante de multiplier sans délai les assemblées dans les principaux centres de la province afin d'affirmer sa popularité, d'alerter le peuple et de forcer le gouvernement à démissionner. La manœuvre, à mon sens, comportait peu de risques et bien des chances de succès. Mais le docteur Hamel craignait un soulèvement populaire et il comptait sur la justice immanente. Illusion ?

Il aimait sincèrement le peuple et ne cherchait pas à le courtiser pour obtenir ses faveurs. Il passait des heures à causer avec des ouvriers ou des cultivateurs et il se plaisait en compagnie des âmes simples et franches. Souvent, tard dans la nuit, après de longues et fatigantes tournées dans la province, il répétait : « Si au moins le peuple pouvait savoir tout le bien que nous lui voulons! » Il disait « nous », car il avait la générosité de croire ses collaborateurs aussi sincères que lui.

Il était jovial, il aimait la blague et racontait des histoires... quelquefois légèrement épicées. Il riait volontiers et de grand cœur. Oh! ces réunions du dimanche soir avec Ernest Grégoire, le curé Lavergne, le docteur Marcoux, Ernest Ouellet, Oscar Drouin, Émilien Rochette, René Bélanger, Léonidas Perrault et combien d'autres!... On discutait en sirotant un verre de vin et en grignotant un bon gruyère, car on pense bien que tous n'étaient pas toujours d'accord. Mais la plus grande cordialité régnait parmi ses intimes.

Le docteur Hamel était incapable de déloyauté ou même de rouerie. Né chevalier, il se battait sabre au clair et visière levée. Fréquemment, on est venu lui proposer quelque manœuvre ténébreuse contre un adversaire ou quelque intrigue équivoque pour renverser une situation. Alors il devenait intransigeant, car il ne pouvait admettre aucune méthode suspecte. Il n'est pas habile, chuchotaient des amis d'occasion. Évidemment, il n'était pas habile, si l'habileté consiste à faire fi de l'honneur et de la dignité. Parfois, au milieu des intrigues de coulisses, sa droiture le plaçait nettement sur un pied d'infériorité avec des politiciens retors. Car l'usage de tous les moyens, selon nos mœurs politiques d'anthropophages, constitue une arme redoutable dont un honnête homme finit par devenir victime.

La fidélité du docteur Hamel, enfin, était proverbiale; son amitié, d'une délicatesse exquise. Souvent nos meilleurs amis sont nos pires ennemis. À peine avons-nous tourné le dos que tel flatteur devient un dénigreur. L'intérêt et l'ambition, ces deux mobiles de l'action politique, divisent d'une manière implacable les plus vieux camarades. Le docteur Hamel ne connut jamais ces faiblesses humaines parce qu'il ignorait l'intérêt et l'ambition. Aussi était-il insensible à l'envie : les succès de ses amis étaient les siens. Il partageait également leurs épreuves. En voyait-il un dans une situation pénible, à tout risque il se solidarisait avec lui pour mieux l'aider à en sortir. Ses amis, d'ailleurs, avaient toujours raison..., ils n'avaient pas de défauts non plus... Sur ce point, il faut l'avouer, il manquait d'objectivité. Mais il le savait. [...] 

Quelques publications du Dr Hamel : 

Le Trust de l'électricité, agent de corruption et de domination (1934) ;

La Bourse et ses ruines : le supercapitalisme et ses fraudes: le corporatisme et ses bienfaits (1937) ;  

Discours à l’Assemblée législative de Québec (31 janvier et 1er février 1939) ;

Notre société croule sous le poids de l'usure (1940) ;

La canalisation du Saint-Laurent (1940) ;

Les abus du capitalisme (1945) ;

Sous une dictature économique, la tyrannie remplace souvent la loi (1949).


Extrait de la brochure La Bourse et ses ruines

Le devoir de l'élite

«N'allons pas, par paresse, inertie, timidité, avachissement ou esprit de lucre, laisser sombrer la société. Nous, de l'élite, léguerons-nous à nos descendants une société anémiée, dégradée, miséreuse et appauvrie ? La classe instruite est le médecin d'une société malade. Nous déroberons-nous à notre tâche et refuserons-nous nos services au chevet d'une société qui se meurt par notre faute ? 

Tous les savants de l'heure présente doivent apporter leur effort pour le salut de la collectivité et pour la réorganisation sociale. Personne n'a le droit, quand une tempête nous menace tous, de rester penché sur ses livres et d'oublier les difficultés sociales présentes. Elles sont l'affaire de tout le monde et plus particulièrement de la classe instruite.

Nous nous sauverons par notre classe intellectuelle, si elle veut briser les chaînes d'argent que la dictature économique a enroulées autour d'elle afin de la paralyser. Une élite fauchée enlève à une société ses chances de salut, quel que soit son degré de culture au moment de sa disparition. 

Pour avoir préféré l'argent, les honneurs et l'étude selon son seul plaisir ou selon son intérêt immédiat, une classe dirigeante pourrait expier son erreur bien chèrement. Les exemples assez récents devraient être pour nous un avertissement.

Je connais des professionnels admirables qui, depuis un certain temps, se concentrent sur des études économiques et sociales, afin d'être en mesure de renseigner leurs semblables et de répandre la bonne doctrine. Nous ignorions tout de la sociologie et de l'économique, nous, formés à la doctrine du laisser-faire. L'heure du danger ouvre heureusement les yeux de quelques-uns. Nous devrions cependant être une pléiade à la tâche». 

Brochure publiée par le Dr Hamel en 1940 et dédicacée de sa main
à Paul Gouin, fondateur de l'Action libérale nationale, un groupe de
dissidents nationalistes du parti libéral de l'époque.
(Collection Daniel Laprès)