dimanche 15 janvier 2017

Mémoires de pierres ; souvenirs d'esprit et de coeur


Le pavillon principal du collège Bourget, à Rigaud

Témoins d'une époque révolue mais pas si lointaine, les collèges classiques dirigés par diverses congrégations religieuses catholiques d'hommes et de femmes ont considérablement marqué la formation des élites du Québec.

Existant toujours mais ayant considérablement changé au cours des dernières décennies, le collège Bourget, situé à Rigaud, était l'un de ceux-là et même l'un des plus importants, ayant longtemps abrité près de 1000 pensionnaires à la fois, et ce, tout au long de l'époque de l'enseignement classique, et même durant bon nombre d'années, à titre de collège privé, après l'avènement du cours secondaire. 



Mémoires de pierres 


Un très beau documentaire, Mémoires de pierres, a été réalisé à l'occasion du 160e anniversaire du collège Bourget par André Desrochers et Richard Caplette, celui-ci étant un laïc qui à deux reprises fut mon professeur d'art à Bourget (j'étais fort loin d'être son plus brillant élève dans sa matière que j'abordais de manière plutôt désinvolte, mais il me fascinait par son intelligence et sa vaste culture qu'il partageait avec une sereine ferveur).

Loin d'être un documentaire purement descriptif, Mémoires de pierres est une oeuvre d'une grande beauté, en ce sens où, par sa réalisation artistique aussi originale que sensible, il donne beaucoup à voir et à connaître sur cette institution d'enseignement qui fut avant tout une expérience humaine collective ayant laissé une empreinte indélébile sur tous ceux qui l'auront fréquentée depuis 1850, et dont plusieurs ont pu y puiser les ressources intellectuelles et morales qui leur permirent de fournir leur part à l'édification de la nation québécoise. 

Fort notamment de la contribution du communicateur chevronné qu'est l'historien Marcel Tessier et de la participation à la narration du renommé comédien Marcel Sabourin, Mémoires de pierres nous fait revivre toutes les époques, avec les changements inhérents notamment au niveau des valeurs et des moeurs, qui se sont succédées depuis la fondation du collège en 1850. Il ravive aussi le souvenir des principaux acteurs et chevilles ouvrières du collège, dont particulièrement la congrégation des Clercs de Saint Viateur, qui ont forgé l'esprit et l'âme de Bourget tout au long de son histoire. Il éclaire aussi quant aux collèges dits "classiques", qu'il s'agisse de Bourget ou de tant d'autres au Québec, en tant que divers foyers de ces valeurs fondatrices qui ont en bonne partie contribué à définir ce que nous sommes devenus en tant que peuple québécois.

En somme, Mémoires de pierres est une oeuvre dont ceux qui l'ont réalisée, y compris les divers interprètes qui y ont personnifié divers personnages par la subtilité et la finesse de leur jeu, donnent généreusement à réfléchir non seulement sur les années passées au collège pour ceux et celles qui y ont vécu les années les plus inoubliables de leur adolescence, mais aussi sur notre histoire et ce qu'il advient de notre patrie. Par exemple, comme l'historien Marcel Tessier le souligne clairement dans le film, il faut reconnaître aux Clercs de Saint-Viateur la contribution importante qu'ils ont fournie à la sauvegarde de la culture et de la langue française au Québec. C'est ainsi que Mémoires de pierres conjugue l'intime avec le national et fait revivre une partie marquante de notre histoire. Et en cela, ce film peut intéresser non seulement les anciens et anciennes du collège, élèves ou membres du personnel, mais aussi ceux et celles qui sont intéressés par l'histoire de l'éducation chez nous et de ces foyers de culture qu'étaient nos grands collèges d'antan, car Mémoires de pierres inscrit le collège Bourget dans la perspective historique plus large des collèges classiques du Québec. 

(On peut se procurer le DVD de Mémoires de pierres, qui a été produit en deux parties et dont la durée totale est de plus de deux heures, en contactant le collège au 450-451-6566, poste 305). 


Souvenirs d'esprit et de coeur

Le collège Bourget, c'est aussi une histoire intime pour chacun de ceux et celles qui y ont vécu des années marquantes de leurs vies. C'est pourquoi je crois utile de souligner que j'ai eu la chance de fréquenter ce grand collège privé durant les quatre premières années de mon secondaire, de 1978 à 1982. Je dis bien "chance", car étant issu d'un milieu familial assez compliqué et très peu fortuné, j'avais été confié à Bourget par les services sociaux du gouvernement du Québec, qui ont cru, avec raison, qu'il valait mieux me "placer" là comme pensionnaire plutôt que de m'expédier dans un autre "foyer nourricier", selon l'expression d'usage à l'époque. 

Les premiers jours de l'arrivée d'un jeune de douze ans issu d'un milieu familial disfonctionnel dans un grand pensionnat, dont plusieurs élèves faisaient partie des classes privilégiées, ne pouvaient faire autrement que de provoquer un certain traumatisme ; pour ma part, ayant grandi dans une famille d'accueil établie dans un milieu rural des plus paisibles avec le mont Yamaska pour paysage, mon parachutage à Bourget ne fut pas nécessairement évident et il ne me fut pas aisé de retomber sur mes deux pieds. Je me souviens ne pas m'être senti d'emblée beaucoup d'affinités avec mes camarades de classe et de cohorte, percevant la plupart d'entre eux comme des individus bêtes comme leur pieds et assez peu ouverts d'esprit. Je vécus d'ailleurs le premier petit déjeuner comme une expérience plutôt pénible, avec à ma table ces airs bêtes et très peu sociables qui n'étaient guère intéressés à converser, peu importe le sujet, ce qui ne me semblait pas une manière particulièrement joyeuse de faire connaissance. 

Mais en réalité, puisqu'à peu près aucun de ces nouveaux collégiens, ces "p'tits mox" de secondaire 1 selon le terme alors en vogue, qui devaient désormais se côtoyer du lever au coucher, ne se connaissaient les uns les autres, chacun devait sans doute considérer les autres comme étant tous des zigotos plus ou moins bizarres, et ce d'autant plus que nous étions tous plongés dans une proximité aussi subite que permanente. Par exemple, je n'oublierai jamais la détestable sensation de faire partie d'un troupeau de bétail, bien que tout cravatés que nous étions, alors que nous gravissions en groupement de masse les larges cages d'escalier menant vers les salles de classe du troisième étage. Donc mes perceptions quant à mes camarades n'avaient alors sans doute rien de bien original. Évidemment, au fil du temps le choc d'adaptation de ces premiers jours de collégien s'est considérablement atténué jusqu'à complètement disparaître, la maturation de tous, y compris la mienne, ayant à cet égard beaucoup aidé. Et lorsque je quittai Bourget, ce fut en emportant un souvenir sympathique de la vaste majorité de mes confrères et consoeurs étudiants.

Mais ce qui m'a le plus soutenu à mes débuts à Bourget, en plus de stimuler considérablement mon éveil intellectuel et culturel, fut le contact que je développai rapidement avec plusieurs religieux, la plupart des Frères, actifs au collège mais pas nécessairement au sein du corps professoral. Encore près de quarante ans plus tard, je conserve un souvenir empreint de reconnaissance, et même d'affection, envers ces bons vieux Clercs de Saint-Viateur que j'ai connus et appréciés à Bourget. Je crois important de profiter de l'occasion qu'offre ce commentaire sur Mémoires de pierres pour leur rendre le juste hommage qui leur est dû, et de contribuer, ne serait-ce que fort modestement à l'aide de ces Glanures, à ce que leur souvenir ne sombre pas complètement dans l'oubli, car ces hommes aux personnalités aussi atypiques que sympathiques se sont tous révélés comme étant bons, généreux, intellectuellement stimulants et inspirants et, pour ce qui me concerne, ils sont restés chers à mon esprit et à mon coeur.

En ce sens, le film Mémoires de pierres invite à un retour aux sources, à puiser dans ces souvenirs de la vie de l'esprit et des valeurs du coeur dont l'émergence a été abritée par les murs de pierres du vieux collège.

Selon la maxime que nous as léguée l'estimable Fernand Dumont, que j'ai eu le privilège de bien connaître durant les dernières années de sa vie, «Il fallait empêcher que les sources se perdent». Mémoires de pierres aide donc à préserver, si ce n'est à retrouver certaines des sources en question.



Le Frère Godin

Voici d'abord le Frère Charles-Auguste Godin, qui occupait la fonction d'officier d'assiduité ; c'est donc lui qui, alors que nous étions en classe, recueillait les fiches des présences et absences accrochées par les professeurs aux portes des classes et qui les apportait au bureau du directeur des études, l'impressionnant Frère Alphonse Grypinich.

Complètement chauve et pourvu d'épaisses lunettes, le F. Godin avait 70 ans quand je l'ai connu. J'avais pris l'habitude de m'asseoir avec lui dans l'autobus qui ramenait les élèves à Montréal pour le weekend (nous étions pensionnaires du dimanche soir au vendredi), le F. Godin faisant fréquemment le voyage avec nous parce qu'il passait ses weekends avec des membres de sa parenté. 

J'adorais discuter avec ce personnage hors du commun, qui me vouvoyait même si je n'avais que douze ans et qui ne dédaignait pas de parler avec moi de politique, un sujet qui m'intéressait déjà alors beaucoup. Mais nous parlions aussi d'histoire et de littérature, et, fasciné par ses connaissances, j'étais avide de ses suggestions et conseils de lecture... dont je me tapais plusieurs au détriment de mes lectures obligatoires! Je regrettais toujours la fin du trajet d'autobus, qui se terminait au "Terminus Voyageur" de la rue Berri, face à la Bibliothèque nationale d'aujourd'hui.

Au collège même, je causais souvent avec lui quand le hasard le plaçait sur mon chemin, ce qui, heureusement, était fréquent. Je vois encore ce sympathique vieillard, au premier jour de la rentrée 1979, traverser d'un pas rapide la cour arrière du collège, alors que j'étais parmi plusieurs autres camarades, pour venir me serrer la main et me souhaiter la bienvenue pour cette nouvelle année académique. Ou encore, dans la grande salle de récréation alors qu'il surgit subitement en déposant un sac de chips dans ma main, pour disparaître aussitôt. 

Le F. Charles-Auguste Godin, c.s.v.
(1907-1979)
Je n'oublierai jamais non plus ce courrier que j'avais reçu lors de mon arrivée chez mes grands-parents pour les vacances de Noël, et qui contenait une carte que le F. Godin avait fabriquée artisanalement avec un message fort aimable qu'il m'avait écrit à cette occasion. Je conserve précieusement depuis tout ce temps cette carte que voici, et où on peut saisir la simplicité et la générosité des sentiments de celui que je considérais comme un ami, malgré les presque soixante ans qui nous séparaient : 

Carte adressée par le F. Charles-Auguste Godin (décembre 1978)
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Le Frère Godin, qui souffrait de fragilité cardiaque, est décédé subitement à sa chambre du collège, un jour de novembre 1979. J'ai vécu sa mort comme un véritable deuil. Je l'aurai donc connu seulement un peu plus d'un an. Mais il n'a jamais cessé de vivre dans la partie heureuse de ma mémoire. 

Le Frère Dickner

Tout le monde se souvient du merveilleux film d'animation, basé sur le récit de Jean Giono, "L'homme qui plantait des arbres" (1987), illustré par Frédéric Back et dont la narration est magnifiquement assurée par Philippe Noiret.  

Eh bien ! longtemps avant la sortie de ce film, j'aurai eu la chance de bien connaître un "homme qui plantait des arbres". Il s'agissait du Frère Patrice Dickner, qui est arrivé au collège suite au décès du F. Godin, qu'il a alors remplacé au poste d'officier d'assiduité. Ayant déjà plus de 81 ans à son arrivée au collège, le F. Dickner avait lui aussi l'habitude de prendre l'autobus du vendredi vers Montréal pour aller voir sa soeur à la santé fragile, et je me liai rapidement d'amitié avec lui. Quoique fort différent du F. Godin, il était tout aussi sympathique que lui et les discussions avec lui étaient non moins intéressantes.

Le F. Patrice Dickner, c.s.v., (1898-1996), 
affichant l'air joyeux qui lui était coutumier.
D'un esprit pétillant, le F. Dickner aimait aussi parler politique avec moi. Je me souviens vivement que lors de la soirée des élections présidentielles américaines de novembre 1980 où Ronald Reagan battit le président sortant Jimmy Carter, j'avais croisé le F. Dickner vers sept ou huit heures du soir dans le couloir du troisième étage du collège. Il n'y avait personne d'autre à cet étage des classes à une telle heure et nous étions dans la pénombre. Le Frère se montra alors avide de connaître mes pronostics quant à l'élection dont les résultats n'étaient pas encore connus, et nous avions discuté des conséquences de la victoire de l'un ou de l'autre. Je me souviens m'être senti flatté de me faire ainsi demander mon avis sur la grande affaire du jour en politique internationale par un monsieur d'un âge aussi respectable, alors que j'avais à peine 14 ans !

En plus de ses fonctions à titre d'officier d'assuidité, le F. Dickner était fort actif pour son âge. En fait, il était une véritable dynamo qui s'affairait constamment sur les terrains du collège, notamment à planter une quantité innombrable d'arbres, dont il prenait le plus grand soin. Ou encore, je le revois encore avec ses cisailles, haches, pelles, pioches et brouette, dans le bocage au fond de la cour arrière du collège, en train de tailler, nettoyer, ramasser les branches mortes. À lui tout seul, en fait, il refit une beauté à ce vaste bocage.

Le F. Patrice Dickner, posant fièrement près d'arbres plantés par lui à l'arrière du collège.
(Photo tirée de la biographie du F. Dickner écrite par le P. Gérard Daoust, c.s.v.
et publiée par le Secrétariat provincial des Clercs de Saint-Viateur, avril 1996)
Le F. Dickner était d'une nature assez excentrique, ce qui le rendait adorable aux yeux de ceux qui avaient la chance de croiser sa route et de discuter avec lui. Endossant des vêtements beaucoup trop amples, il avait toutes les allures d'un paysan endimanché. Son esprit était toutefois soutenu par une vaste culture et par une curiosité intellectuelle qui, même à son âge avancé, restait d'une impressionnante vivacité. Volontiers rieur, le bon vieux Frère avait un sens de l'humour qui ne le rendait que plus attachant encore. 

Un jour, le F. Dickner m'avait donné une belle carte représentant les paysages des quatres saisons, mais que j'ai malheureusement perdue depuis. J'ai toutefois pu conserver cette note qu'il avait inscrite sur un bout de papier et qu'il avait incluse dans la carte : 
Note du F. Patrice Dickner, 1980

À une autre occasion, j'avais donné au F. Dickner un pot de confitures faites par ma grand-mère, afin qu'il puisse l'offrir à sa soeur malade. Ma grand-mère reçut quelques jours plus tard cette note par la poste : 
Note adressée par le F. Patrice Dickner
Le Frère Dickner est décédé en 1996, à l'âge de 98 ans, apparemment actif, vif d'esprit et joyeux jusqu'à la fin. 


Le Frère Lapalme 

C'est tout récemment, le 5 décembre 2016, qu'est décédé le Frère Rosaire Lapalme, que j'ai connu lors de mes premier et deuxième secondaires au collège Bourget. Il était alors secrétaire du directeur des Études, le fameux et imposant Frère Grypinich. 

Ce tout petit homme physiquement, mais droit et généreux de caractère, était d'une grande ouverture d'esprit qui m'a vite lié à lui. Quand je n'étais ni en classe ni pris par quelque activité obligatoire, je passais de longues heures à discuter avec lui dans son bureau. Il m'abordait alors comme s'il parlait à un adulte, ce que j'appréciais énormément, et il m'a beaucoup encouragé à développer mes aptitudes en écriture et mon goût pour l'histoire et les livres en général. Mes projets les plus grandiloquents et inusités pour mon âge, comme d'écrire aux grands de ce monde, n'avaient jamais rien d'inaccessible ou de farfelu à ses yeux et il m'encourageait à persister contre vents et marées. Je l'appelais "Rosario" et depuis toutes ces années j'ai conservé de lui un souvenir reconnaissant et affectueux. 

Le F. Rosaire Lapalme, c.s.v. 
(1927-2016)
Quand j'ai appris le décès de "Rosario", je me suis dit qu'il était l'un de ceux qui auront laissé de belles traces en ce bas monde. On peut lire ICI l'hommage qui lui a été rendu par sa communauté lors de ses funérailles. 


Le Frère Hurtubise

Un autre qui m'aura positivement marqué est le Frère René Hurtubise. Réceptionniste au pavillon principal du collège, il était aussi actif au sanctuaire Notre-Dame-de-Lourdes que les Clercs de Saint-Viateur animent encore de nos jours sur la montagne de Rigaud. Le F. Hurtubise était d'ailleurs natif de Rigaud, donc le village, le collège et la montagne de Rigaud auront meublé l'univers qu'il aura connu durant la majeure partie de sa vie. 

Je me suis lié à lui d'abord parce que, responsable des casiers postaux du collège, il me refilait mon courrier en cachette du directeur, car à l'époque j'avais développé la manie d'écrire à toutes sortes de députés, ministres, premiers ministres, journalistes, et même au président des États-unis et au pape, et j'étais impatient de recevoir leurs réponses, donc le F. Hurtubise m'épargnait ainsi plusieurs heures d'attente. 

Puis un jour, ayant sans doute été informé de mes fort modestes conditions pécunières, le F. Hurtubise me proposa de devenir son assistant à la réception durant quelques heures par soir, au salaire d'un dollar l'heure, ce qui alors arrondissait considérablement mes ressources hebdomadaires. J'appréciais aussi le fait que cela me permettait de faire mes devoirs scolaires hors de l'immense salle d'études, que je détestais, où les pupitres des élèves étaient alignés par centaines en rangs d'oignon. 

Le F. René Hurtubise, c.s.v.
(1913-1981)
Le F. Hurtubise était d'un caractère à la fois sympathiquement bourru et attachant. Son humour pince sans rire en décontenançait plus d'un, sauf moi qui, d'ailleurs, ai beaucoup appris de lui à cet égard. Et par-dessus tout, il était pour moi à la fois un complice et un protecteur. 

Au soir même de la rentrée d'après les Fêtes, au début janvier 1981, je m'étais rendu le voir à la réception. Son confrère, le F. Gabriel Leclerc m'annonça qu'il venait de décéder deux jours plus tôt. Je me souviens du choc et de la tristesse que je ressentis alors. Il me fallut beaucoup de temps pour m'habituer à ne plus voir mon vieil ami le sympathique bourru F. Hurtubise à son pupitre de la réception du collège, et ce d'autant plus que, jusqu'à la fin de l'année scolaire, je continuai d'occuper la fonction d'assistant-réceptionniste qu'il m'avait confiée.  


Le Frère Leclerc

Le Frère Gabriel Leclerc prit en charge la réception du collège suite à la mort du F. Hurtubise. Avec lui aussi je me liai d'amitié. Ayant longtemps oeuvré dans l'enseignement du français dans plusieurs régions du Québec, le F. Leclerc était l'un des religieux les plus cultivés du collège. Il était un nationaliste convaincu mais sans hargne, et je me souviens de la ferveur avec laquelle il me parlait de la cause du OUI lors du référendum de 1980 sur la souveraineté du Québec. 

Le F. Leclerc maîtrisait parfaitement l'anglais et il avait l'amabilité de traduire pour moi les lettres que j'écrivais aux grands de ce monde, par exemple le président des États-Unis et la reine d'Angleterre. 

Le F. Gabriel Leclerc, c.s.v.
(1915-1985)
Après avoir quitté le collège, j'étais néanmoins resté en contact avec le Frère Leclerc, comme en témoigne cette lettre qu'il m'écrivait en réponse à un mot que je lui avais adressé à la fin de l'année 1983. On y reconnaît les propos encourageants et motivants qu'il avait toujours tenus à mon endroit, de même que son plaisir évident à discuter politique : 

Lettre du F. Gabriel Leclerc, décembre 1983

J'avais appris le décès soudain du F. Leclerc dans la chronique nécrologique des journaux, en 1985, et je m'étais rendu à la maison provinciale des Clercs de Saint-Viateur, à Outremont, où son corps était exposé. J'étais heureux d'avoir ainsi pu rendre un hommage tangible à cet ami fidèle et généreux de sa personne. 

Le Frère Rollin

Il y a enfin le Frère Donat Rollin, que très peu d'élèves du collège connaissaient car cet homme discret et délicat occupait l'invisible fonction de relieur à l'imposante bibliothèque du collège. Mais je m'étais vite senti désireux de discuter avec ce vieux Frère qui déambulait dans les corridors d'un pas silencieux et incertain, et qui paraissait sourtout soucieux de ne pas déranger quiconque. Mais tout timide qu'il fut, il semblait apprécier les conversations que nous avions lui et moi sur toutes sortes de sujets.  

Une chose que je n'oublierai jamais fut ce soir de rentrée de 1980 où il descendait l'escalier tandis que j'y montais vers le dortoir avec une multitude d'élèves de mon niveau. Le Frère Rollin s'était arrêté pour me serrer la main et me souhaiter la bienvenue, et nous avons discuté cordialement durant quelques minutes. C'est ce genre de geste simple mais d'une chaleureuse sincérité qui faisait le charme de ce bon vieux Frère Rollin, dont je suis heureux de saluer la mémoire aujourd'hui, plus d'un quart de siècle après son décès. 

Le F. Donat Rollin
(1912-1990)

C'étaient donc là cinq parmi ceux qui m'ont le plus positivement touché parmi les Clercs de Saint-Viateur qui officiaient au collège Bourget au cours des quatre années que j'y vécus durant cette période si formatrice et déterminante dans la vie de tout individu. Je pourrais aussi en mentionner d'autres dont la présence fut tout aussi bienfaisante, par exemple les Frères Lorenzo Prévost (le bienveillant réceptionniste du pavillon Querbes), Jean-Louis Gonneville (directeur de la vie étudiante qui sut inculquer aux élèves le sens de la droiture et de la justice), le souriant André Daoust l'as de l'audiovisuel et adepte des voyages, Gérard Côté le comptable taciturne mais si serviable, le Père Eugène Charlebois et son musée, le Père Louis Genest l'ardent naturaliste, le facétieux Père Joseph-Édouard Marcoux de l'inoubliable boutique "Le Pécule", et tant d'autres encore, dont  comment l'oublier ?  le Frère Alphonse Grypinich qui sut transmettre aux élèves, dont il connaissait par coeur le rendement scolaire de chacun, le goût de la rigueur intellectuelle, de l'auto-discipline et du dépassement de soi.

Bien entendu, tout n'était pas qu'idylle et, à l'instar de tout groupe humain, il y eut certes au collège des personnages moins inspirants, moins sympathiques ou moins reluisants. Mais j'ai quand même eu la chance d'y connaître ces hommes qui, sans être parfaits, étaient foncièrement bons, et je peux témoigner du fait qu'ils n'étaient pas dans la minorité parmi leurs confrères. Que cela ne leur soit jamais enlevé, ni à la communauté dans laquelle ils ont développé ces qualités humaines, morales et intellectuelles que j'ai eu la chance de découvrir. Et cela, je l'affirme même si, étant rationaliste invétéré, je n'adhère à aucune croyance surnaturelle. 

Enfin, je crois utile de reproduire ici-bas une oeuvre poétique composée en 1885 par un élève qui étudiait alors au collège Bourget, Rodolphe Chevrier, qui par la suite devint un médecin gynécologue réputé, en plus de s'être impliqué dans les mouvements politiques, sociaux et patriotiques de son temps. Chevrier publia en 1892 un recueil, intitulé Tendres choses, qui contient notamment un poème dédié à Bourget, "Mon collège", qui, sans équivaloir à du Lamartine ou du Baudelaire, contient néanmoins ses beautés, et ceux et celles qui ont connu la vie au collège Bourget seront touchés par certaines de ses invocations qui leur paraîtront familières et qui ainsi, étonnamment, ont plutôt bien su traverser le temps :  

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

       MON COLLÈGE

           (COLLÈGE BOURGET, À RIGAUD)

          Sur un plan incliné, caché dans le feuillage,
          Loin des voix, loin des bruits qu'enfante le village,
          C'est lui que j'entrevois à travers les bosquets ; 
          C'est mon collège aimé, c'est là le sanctuaire 
          Où j'ai puisé l'amour, la force, et la prière ; 
          Pour combattre à mon tour, là j'ai forgé mes traits. 

          À l'ombre des grands pins qui parent la montagne
          Son toit domine en roi la riante campagne ; 
          Les zéphirs caressants peuplent ses gais entours ;
          Tout chante près de lui, l'oiseau, le flot, la brise,
          Tout rayonne et sourit, tout est joie et surprise,
          La forêt le parfume et l'encense toujours. 

          L'infatigable oiseau des doux chants de sa lyre
          Berce le coeur en feu, calme l'âme en délire. 
          Cette harpe vivante, au fond des bois touffus,
          Mêle à mille autres voix sa voix tendre et joyeuse,
          Et, déluge de sons, pluie harmonieuse,
          On n'entend plus parfois qu'un bruit sourd et confus. 

          Tout près, un flot d'argent avec gaîté s'écoule,
          Mais tout-à-coup s'émeut, bondit, se dresse et croule,
          Et troublé, plein d'écume, il s'élance en hurlant
          Dans l'abîme profond entr'ouvert sur sa route,
          Et bientôt renaissant du gouffre qu'il redoute
          Revient à la surface et repart en chantant. 

          Sanctuaire où la paix nous verse son arôme,
          Nous voyons le bonheur resplendir sous ton dôme.
          Parfois un voile sombre obscurcit la clarté ; 
          Mais pareil au rayon qu'arrête le nuage,
          Après avoir vaincu l'obstacle qui l'outrage,
          Il paraît plus brillant, plus rempli de gaîté. 

          Ô mon Alma Mater, ô mon charmant collège
          Que la joie environne et la verdure assiège,
          Quel luth pourra chanter l'ivresse de tes murs ; 
          Quelle voix vibrera pour célébrer la joie
          Qui sur les fronts de tous sans cesse se déploie
          Et qui répand partout ses reflets clairs et purs ?

          Collège où j'ai rêvé, collège où ma jeune âme
          Du flot grondant et noir ne craignait pas la lame,
          Ton souvenir longtemps réjouira mon coeur ; 
          Ballotté sur la mer écumante de rage
          Battu contre l'écueil, vacillant sous l'orage
          Je me rappellerai ton nom avec bonheur.

                             Collège Bourget, Rigaud, 1885. 


          «Sur un plan incliné, caché dans le feuillage,
          Loin des voix, loin des bruits qu'enfante le village,
          C'est lui que j'entrevois à travers les bosquets ; 
          C'est mon collège aimé, c'est là le sanctuaire 
          Où j'ai puisé l'amour, la force, et la prière ; 
          Pour combattre à mon tour, là j'ai forgé mes traits.  

          À l'ombre des grands pins qui parent la montagne
          Son toit domine en roi la riante campagne...»  

                                          — Rodolphe CHEVRIER, 1885

       (Photo tirée de : Le collège sur la colline, Gustave Lamarche c.s.v., 
       Rigaud, Éditions de l'Écho de Bourget, 1951, p. 9) 

Le collège Bourget et ses pavillons et installations sportives,
sur les flancs de la montagne de Rigaud, tels qu'ils étaient jusqu'aux années 1990.

Deux livres consacrés à l'histoire du collège Bourget :
Le collège sur la colline, du P. Gustave Lamarche, c.s.v., paru en 1951,
soit peu après le centenaire du collège, et Bourget au quotidien
paru à l'occasion 
du cent cinquantième anniversaire du collège et dont l'auteur est Raymond Séguin, 
laïc et professeur à la retraite fort estimé de ses anciens élèves.
Brochure publiée en 1941 par l'abbé Élie J. Auclair, historien et biographe.

lundi 2 janvier 2017

Pamphile Le May et ses "Contes vrais" de chez nous

Pamphile Le May (1837-1918)

En 1969, dans un bref recueil d'oeuvres de Pamphile Le May dont il signait la présentation, Romain Légaré écrivait : 

«Par l'histoire, nos écrivains ont accédé à l'âme de la patrie et par la patrie à l'éveil de la poésie»

Les Contes vrais de Pamphile Le May procurent une lecture envoûtante qui fait goûter à la sève du peuple québécois, et en cela on peut soutenir que Le May nous permet d'accéder à l'âme de la patrie ci-évoquée par Légaré. 

Mais, tristement, la question doit être posée : qui donc lit encore Pamphile Le May ?

Ce n'est pourtant pas que les Contes vrais, qui constituent l'une de ses principales oeuvres, soient difficile d'accès de nos jours. Leur édition la plus récente ne coûte que $12,95 et se commande très facilement en librairie ou en ligne (voyez ICI). On peut donc facilement faire cadeau à soi-même ou à ses proches de 7 à 77 ans (et même plus!) de cette oeuvre essentielle à la compréhension d'où nous venons, étape essentielle à la maîtrise de ce que nous devenons. 

L'édition la plus récente des Contes vrais.
Parce que si nous ne nous reconnectons pas à la fibre de notre peuple, nous privons ce même peuple de son âme, de sa raison d'exister et de durer. Si nous ne nous approprions pas notre propre culture telle qu'elle a pris racine et s'est développée dans notre histoire, comment pourrions-nous prétendre défendre notre patrie contre ce qui la menace aujourd'hui ? 

Car ne nous y trompons pas : si nous ne possédons pas notre propre culture nationale, si nous ne nous y enracinons pas et si nous ne nous appuyons pas sur elle, aussi bien admettre que nous rendons les armes devant ceux qui, maîtrisant quant à eux fort bien leur propre culture, viennent s'installer chez nous pour propager tout autre chose que ce que nous sommes en tant que nation, et ce que nous sommes, nous devrions pourtant avoir toutes sortes de bonnes raisons de vouloir le préserver. 

Donc, qu'on se le dise, en espérant que cela porte enfin à conséquence : si nous ne nous réclamons pas de notre culture nationale, si aussi, nous ne rompons pas, chacun de nous, avec cette paresse intellectuelle qui nous empêche de puiser aux sources de ce que nous sommes en tant que peuple, alors nous n'avons rien à défendre, nous ne pouvons pas nous défendre. Arrêtons de nous faire des accroire et voyons les choses en face : en renonçant à nous connecter à notre culture, aussi bien donner tout de suite les clés du Québec à ceux qui veulent y propager une culture essentiellement hostile à la nôtre. Car en bout de ligne, le résultat serait le même. Et ce serait de notre propre faute. 

C'est pourquoi il est important de lire les oeuvres d'un Pamphile Le May et de connaître sa vie, car il est l'un de ceux qui ont su le mieux capter la fibre même et l'imaginaire de notre nationalité, comme par exemple nos Glanures l'avaient relevé en sortant des boules à mites un texte que Le May publia en 1877 et dans lequel il dévoilait au grand jour ce véritable trésor caché que sont les merveilleux "poètes illettrés" de Lotbinière

Dans Eaux-fortes et tailles-douces, paru en 1913, le critique littéraire Henri d'Arles consacre plusieurs pages à l'oeuvre de Le May. Dans les quelques extraits qui suivent, d'Arles s'attarde sur les Contes vrais :  

«Sa muse l'a suivi partout. L'on reconnaît son accent même quand elle parle, non la langue des dieux, mais celle de tout le monde. [...] La poésie, on la rencontre presque à chaque page. Elle déborde de ces récits, et tantôt mystique comme une élévation;  voyez dans Sang et Or Le Boeuf de Marguerite— Mariette :  

« Noël ! Noël ! Partie de l'orient en fleur, au milieu de la nuit profonde, une vague d'amour et de lumière s'est avancée jusqu'à nous. Et nos épaisses neiges et nos vents glacials ne l'ont point refroidie. Elle roule maintenant, pleine de mélodies suaves, vers le couchant qui veille dans l'attente. Sur son passage, tour à tour tressaillent les mers et les rivages ; les peuples, tour à tour, se prosternent et adorent. Noël ! Le ciel est sans nuages, et, dans l'azur sombre, parmi les étoiles, la lune promène son croissant orgueilleux. Nul souffle ne berce les rameaux, et des ombres étranges dorment çà et là sur la couche immaculée de la neige. Noël ! »

Tantôt purement et fraîchement idyllique, — voyez Le baiser fatal ou Fantôme

« Henriette la folle, comme on l'appelait ordinairement, faisait souvent de longues promenades à pied sur les routes solitaires qui traversaient les prés et les bois. Au temps de la floraison, elle errait dans les prairies, où se berçaient, comme des ailes de papillons, la renoncule d'or, le bluet d'azur et la blanche marguerite; dans les champs ensemencés où se déroulaient les nappes odorantes du sarrazin et les vagues blondes de l'avoine et du blé. Ici, elle prenait un épi qu'elle mettait dans ses cheveux; là, elle cueillait une marguerite qu'elle effeuillait.»

Tantôt satirique, comme un peu partout, mais particulièrement dans Les Marionnettes, qui commence par cette histoire de chantres au lutrin, se rengorgeant et prenant des airs d'importance, depuis qu'ils savent qu'ils parlent grec toutes les fois qu'ils chantent le Kyrie eleison— et encore dans Fontaine vs Boisvert; et tantôt traversée d'un souffle d'héroïsme, comme dans Petite scène d'un grand drame et Patriotisme. Le May est né en 1837, l'année terrible. Son âme d'enfant a nécessairement été impressionnée par les échos de la lutte trop inégale que nos pères livrèrent alors contre l'Anglais. Et ce sont des souvenirs de ces temps malheureux qui revivent dans ces pages, souvenirs agrémentés d'une pointe de drôlerie.

Le style de ces contes est simple, facile, élégant, imagé, et coule de source. 
[...] La forme de ces contes est charmante. La narration rapide et entraînante vous emporte doucement; le dialogue est spirituel et animé. 

Il faut féliciter l'auteur d'avoir mis un vêtement élégant et aisé à ces légendes du «coin du feu» qui font partie de notre patrimoine et qui sont comme une émanation vague de l'âme populaire. Bienvenus les écrivains qui fixent dans une bonne langue ces images confuses qui flottent autour de nos chaumières et qui donnent une vie impérissable à des récits qui ont bercé ou apeuré notre enfance — récits de maisons hantées, de loups-garous ou de croquemitaines — et qui portraiturent ces types saillants et primitifs que l'on rencontre encore dans nos campagnes ! 

Cela aide singulièrement à l'intelligence de la mentalité d'un peuple; cela est de la psychologie historique qu'il ne faut pas dédaigner. Les historiens à venir qui voudront pénétrer dans le coeur de notre population, telle qu'elle était encore au siècle dernier, avec son originalité, sa naïveté, son primitivisme, sa finesse paysanne, devront lire les Contes de Le May, auxquels je ne vois de comparable dans notre littérature que Les Anciens Canadiens et les Mémoires de Philippe-Aubert de Gaspé

Vraiment, ces contes, il semble qu'ils aient le privilège rare de nous refaire, à nous jeunes, une âme plus canadienne-française et de nous imprégner davantage de l'esprit de notre race. On les lirait d'ailleurs avec un plaisir extrême, quand ce ne serait que pour y revoir, y toucher, y sentir certains de nos paysages dans ces campagnes du «bord-de-l'eau», de Lotbinière à l'île d'Orléans. Ah ! que notre terre y exhale son parfum particulier !»

Extraits tirés de : Henri d'Arles, Eaux-fortes et tailles-douces, Québec, 1913, p. 165-169. 
Le critique littéraire Henri d'Arles.

Et pour mieux vous faire connaître Pamphile Le May en tant qu'écrivain et poète, certes, mais aussi en tant que compatriote et homme, ces Glanures croient utile de vous offrir la transcription intégrale du portrait en quinze images que le journaliste Jean-Marie Turgeon signait en 1937 dans le journal L'Événement, de Québec, pour souligner le centenaire de la naissance du poète : 

Couverture du recueil d'articles Le dessus du panier,
de Jean-Marie Turgeon alias Oncle Gaspard,
d'où est tiré le portrait de Pamphile Le May qui suit :
 


PAMPHILE LE MAY EN 15 IMAGES 

I

Pamphile Le May naquit, le 5 janvier 1837, dans le rang Saint-Eustache, à Lotbinière. Son père, Léon Le May, sa mère, Louise Auger, habitaient une grande maison dont les fondations de pierre existent encore. Deux portes, cinq fenêtres de façade, trois cheminées : en fallait-il moins pour une famille de quatorze enfants ? Cette construction servait également d'hôtellerie — oh ! il ne devait pas venir beaucoup de touristes [au rang] Saint-Eustache — et de magasin. Petit hôtelier, petit marchand, telles étaient les principales occupations du père Le May, qui se livrait, en plus, à la cuture maraîchère dans un enclos grand comme la main. Il n'était sûrement pas millionnaire et son fils, Pamphile, ne le deviendrait pas non plus. 

L'habitation était sise du côté du fleuve, éloigné d'un bon mille, et un grand peuplier lui apportait son ombrage. Le poète, qui avait des aptitudes pour le dessin, en a fait, à dix ans, un croquis à la Massicotte. Plus tard, beaucoup plus tard, il lui a consacré un des meilleurs sonnets de ses Gouttelettes. Il venait alors de la visiter, il y avait trouvé une famille étrangère et, comme il se penchait au dessus du foyer éteint, les petits enfants le regardèrent avec étonnement et l'un d'eux demanda : "Pourquoi qu'il pleure, le monsieur ?" En vers, voici comment la chose a été racontée :

       Depuis que mes cheveux sont blancs, que je suis vieux,

        Une fois j'ai revu notre maison rustique,
        Et le peuplier long comme un clocher gothique,
        Et le petit jardin entouré de pieux. 

        Une part de mon âme est restée en ces lieux
        Où ma calme jeunesse a chanté son cantique.
        J'ai remué la cendre au fond de l'âtre antique,
        Et des souvenirs morts ont jailli radieux. 

        Mon sans-gêne inconnu paraissait malhonnête,
        Et les enfants riaient. Nul ne leur avait dit
        Que l'humble demeure avait été mon nid. 

        Et quand je m'éloignai, tournant souvent la tête, 
        Ils parlèrent très haut, et j'entendis ceci : 
        — Ce vieux-là, pourquoi donc vient-il pleurer ici ? 

II

À neuf ans, premier départ pour le collège. Pamphile Le May étudie chez les Frères des Écoles Chrétiennes, aux Trois-Rivières. Il est très timide. Ces années de pensionnat le dégourdissent. À son retour à Lotbinière, il suit les cours de latin du notaire Thomas Bédard, ce qui lui permet d'entrer en troisième au Petit Séminaire de Québec. Ah ! qu'il regrette alors les longues flâneries sur la grève et les belles histoires entendues à la veillée ! Mais son imagination, très vive, lui ménage des compensations. À la récréation du soir, il fait à ses jeunes camarades de fantastiques récits (Sang et Or, Le Boeuf de Marguerite
[publiés dans Contes vrais] et, quand l'heure sonne du coucher, il leur dit: "Dormez bien ; moi je retourne à Lotbinière". 

Il y retourne, en effet. Chaque nuit, il rêve qu'il est chez son père, [au rang] Saint-Eustache, il s'amuse avec ses frères et ses soeurs, il voit pousser le blé et le sarrasin dans les champs, il assiste à des événements imprévus qui, quelques jours plus tard, lui seront confirmés par lettre. Dans sa classe, on le soupçonne d'être un peu sorcier, mais on lui envie sa double existence. "Chanceux !", murmure son voisin de lit, au moment où s'éteignent les lampes. 

III

Élève de philosophie, nouveau déménagement. En effet, il s'est cru appelé au sacerdoce et a suivi Mgr Guigues à Ottawa. Pendant près de deux ans, il porte la soutane. Mais la dyspepsie chronique, dont il souffrira toute sa vie, exerce déjà ses ravages sur ce frêle organisme. Le May est ramené chez lui mourant. 

L'air du pays est bon. Le jeune homme le respire à pleins poumons. Période de calme et de repos. Il erre à travers champs, parfois descend jusqu'au fleuve. Est-ce alors qu'éclôt le premier amour ? 

        J'avais une voisine et je l'aimais en rêve ;
        J'avais un lis aussi, recueilli sur la grève
        Un soir que j'attendais le retour du pêcheur. 

        Pauvre lis, il souffrait et perdait sa blancheur,
        Et je souffrais de même, et de même sans trêve.
        Notre vie à tous deux allait être fort brève.
        Nous serions, au printemps, la moisson du faucheur.
 


À cette époque, il peint des Madones, participe aux fêtes rustiques, s'emplit les yeux de poétiques visions. Il est l'ami des arbres et des oiseaux. Un jour, il a capturé une corneille et décide de l'apprivoiser. La Noire, devenue son amie, mange dans sa main, se perche sur son épaule. Une remplaçante a moins bon caractère. Elle s'envole avec la plume abandonnée sur l'écritoire. En vain la poursuit-on. Poète, le Destin se moque de toi ! 

IV

C'est beau, la campagne. Mais qu'y faire, quand on n'a pas des bras robustes ! Puisqu'il ne montera pas à l'autel du Seigneur, Le May rêve d'être avocat. Où va-t-il prendre l'argent ? Et, même s'il réussit à obtenir son parchemin, est-il sûr de pouvoir s'en servir avec profit ? On lui a appris au collège que la fortune sourit aux audacieux. Dans son voisinage, quelqu'un le lui a peut-être rappelé sous une forme plus réaliste. L'émigration aux États-Unis est en vogue. Le temps de préparer sa malle, il part. 

Pendant quelques jours, il erre dans les rues de Portland. Désabusé par le matérialisme américain, il retraverse la frontière et, de passage à Sherbrooke, s'engage comme commis de magasin. Au bout de deux semaines, son patron le met à la porte : "Vous êtes trop distrait, jeune homme !"


V

Au Séminaire, il avait rencontré Louis Fréchette, de deux ans son cadet. Rencontré, c'est bien le mot, car son émule en poésie ne s'attarda dans [aucun de nos collèges]. Je crois même qu'il les repassa [tous]. Voici que le hasard réunit de nouveau les deux amis, qui commencent ensemble leur cléricature chez Maître F.-X. Lemieux, un personnage : trois fois ministre sous l'Union, deux fois conseiller législatif (Maître Lemieux était l'oncle de Sir François). Fréchette et Le May piochent leur code, s'intéressent aux événements politiques. Mais, surtout, ils suivent le mouvement littéraire. [Comme le relate l'abbé H.-R. Gasgrain dans son ouvrage Octave Crémazie] : 

«Quel est le citoyen de Québec de 1860 qui ne se rappelle pas la librairie Crémazie, rue de la Fabrique, dont la vitrine, tout encombrée de livres frais arrivés de Paris, regardait la caserne des Jésuites, cette autre ruine qui, elle aussi, a disparu sous les coups d'un vandalisme que je ne veux pas qualifier ? 
[Note des Glanures : la "caserne" des Jésuites, collège au temps de la Nouvelle-France, était située sur l'emplacement de l'actuel Hôtel de Ville de Québec]. 

C'était le rendez-vous des plus belles intelligences d'alors : l'historien Garneau s'y coudoyait avec le penseur Étienne Parent ; J.-C. Taché discourait là avec son antagoniste Cauchon ; Fréchette et Le May y venaient lire leurs premiers essais ; Gérin-Lajoie avec Alfred Garneau s'y attardaient au sortir de la bibliothèque du parlement. Octave Crémazie, accoudé nonchalamment sur une nouvelle édition de Lamartine ou de Sainte-Beuve, tandis que son frère faisait l'article aux clients, jetait à de rares intervalles quelques réparties fines parmi les discussions qui se croisaient autour de lui, ou bien accueillait par un sourire narquois les excentricités de quelques-uns des interlocuteurs». 
Plaque commémorative apposée sur l'édifice où se trouvait
la librairie d'Octave Crémazie,  Côte de la Fabrique, à Québec.
VI 

Fréchette et Le May sont admis ensemble au Barreau. Avec leur tempérament, ils végéteraient sûrement. Mais, grâce à la protection de leur patron, les voici traducteurs au Parlement. C'est le pain quotidien assuré et leur Muse peut s'en donner à coeur joie. En 1865, Le May publie ses Essais, qui ne valent pas ceux de Montaigne... et il ajoute à son volume, pour le grossir, une traduction de l'Évangéline de Longfellow. 

En 1867 et 1869, il a triomphé dans deux concours de poésie organisés par l'Université Laval. Il exhibe ses médailles, gages de nouveaux succès. Ses concitoyens de Lotbinière le fêtent à bord de l'Étoile décoré de feuillage. Arrêt au quai de Cap-Santé. Le Platon avance sa pointe. Derrière, c'est la petite patrie, fière de son fils. Le May, qui avait dû transporter ses pénates à Ottawa en même temps que le Parlement y déménageait, est aujourd'hui conservateur de la bibliothèque de notre première législature provinciale. Il n'a que trente ans, et, dans un geste altier, secoue sa crinière et ses lauriers, en regardant les astres : "Vous aussi, un jour, je vous chanterai !" 
Pamphile Le May, vers 1875-1880.
VII

La maison [paternelle du rang] Saint-Eustache a passé en d'autres mains, et les Le May se sont installés à l'autre extrémité de la paroisse de Lotbinière, sur les bords de la rivière Du Chêne. Le poète, petit à petit, se rapproche de Deschaillons

J'ai oublié de vous dire que, depuis quelques années, il est marié. Mademoiselle Célima Robitaille, de Québec, n'a pas craint, à dix-neuf ans, d'entrer dans une famille où il y a déjà seize ou dix-sept personnes à table. En effet, elle reste à la campagne tant que son mari n'est pas transféré d'Ottawa à Québec. Là-bas, à la rivière Du Chêne, ce serait presque l'indigence sans ce fils bien arrivé qui assure la subsistance de ses parents, établit ses soeurs les unes après les autres et trouvera moyen, lui aussi, d'élever treize enfants après en avoir eu quatorze. Au douxième, il en est quitte pour adresser sa réclamation (en vertu de la loi pourvoyant à une allocation de cent acres de terre) au premier ministre du temps, son vieil ami Honoré Mercier

        J'ai douze enfants vivants, tous d'amour légitime,
        Et, s'il m'en faut encore pour avoir votre estime, 
        Et pour servir d'exemple à mes petits-neveux, 
        Jusqu'à Sainte-Anne, à pied, j'irai faire mes voeux. 

        Je songe à me tailler, ambitions humaines ! 
        Dans quelque forêt vierge, un de ces beaux domaines
        Qu'en vain les créanciers cherchent d'un oeil hagard.
        Oui, puisque mon pays montre un si grand égard
        Pour les foyers bruyants où le marmot fourmille,
        Puisqu'il se joint au ciel, pour bénir la famille
        Où l'amour conjugal dédaigne de tricher,
        Et qu'il lui donne un coin de sol à défricher, 
        Oui, je me fais colon...

        S'il vous plaît, mes cent acres ! 

Pamphile Le May
et son épouse Célima Robitaille
au temps de leur mariage
.
Pamphile Le May et son épouse Célima
avec certains de leurs enfants et petits-enfants.

VIII

Pendant le quart de siècle qu'il consacre à la bibliothèque du Parlement, Pamphile Le May met au monde encore plus de livres que d'enfants : en 1870, deuxième édition d'Évangéline ; en 1875, Les Vengeances, qui, en 1888, deviendront Tonkourou ; en 1876, Le Pèlerin de Sainte-Anne (roman) ; en 1878, Picounoc le Maudit (roman) ; en 1879, La chaîne d'or et Une gerbe ; en 1882, Fables canadiennes (à ce propos, Mgr Camille Roy écrivait, en 1918 : "On voit une fois de plus, à la lecture des apologues de Pamphile Le May, que les bêtes n'ont plus guère à dire depuis que La Fontaine les fit parler") ; en 1883, Petits poèmes ; en 1884, L'Affaire Sougraine, Petite fantaisie littéraire, Le Chien d'or, traduction du roman de Kirby ; en 1885, Les derniers seront les premiers ; en 1887, Hosanna ; en 1888, Par droit chemin et une nouvelle édition de Tonkourou ; en 1891, Rouge et bleu, comédie, et nouvelle édition des Fables ; en 1892, Agar et Ismaël.

Tout cela, naturellement, n'a pas la même valeur. Mais il faut mettre à part Tonkourou ou Les Vengeances, sorte d'épopée un peu confuse, qui renferme cependant de très jolis tableaux de la vie canadienne d'autrefois. Le May y chante le battage, le brayage du lin, les soirées de famille à la campagne, en prêtant pour cadre à son récit le pays natal :

        Que j'aime à vous revoir, forêts de Lotbinière... 



Édition de 1912 de la traduction par Le May du poème épique de
Longfellow, Évangéline, avec une dédicace au poète Nérée Beauchemin :
«À mon brillant confrère le Dr Beauchemin,
cet humble gage d'une grande estime.
Pamphile Le May
Deschaillons, 7 août 1912»
(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)
IX 

De 1867 à 1892, notre poète vit donc à Québec mais, aussi souvent qu'il le peut, il fuit à la campagne. S'il fallait placer une tablette commémorative devant toutes les maisons qu'il a habitées dans la vieille cité de Champlain, il y aurait un joli contrat de plaques à accorder. Son fils, M. l'abbé Edgar Le May, à qui je dois la plupart de ces renseignements inédits, me cite de mémoire la rue Saint-Jean, le chemin Sainte-Foy, l'avenue des Érables, la rue Burton (No 13), la rue de La Chevrotière, les Remparts, Sans Bruit, etc. Partout il faut qu'il y ait des arbres, une cour où se faire un jardin et un croquet. 

Le May aime aussi les amusements d'intérieur. Il dessine admirablement les jeux de Paradis, excelle naturellement dans les charades, monte des pièces [théâtrales] (l'honorable juge Rivard se rappelle-t-il avoir tenu le rôle de René Mural, dans Rouge et Bleu ?) La maison, où qu'elle soit, est toujours remplie. Louis Fréchette en est l'hôte le plus assidu, mais Napoléon Legendre, Adolphe Poisson, Ernest Myrand, Mgr Bégin, Mgr Mathieu, Mgr Camille Roy, sont aussi des amis de la famille, de même que Chapleau, un bleu pourtant, tandis que si mon héros a jamais été conservateur, c'est seulement de sa Bibliothèque [du Parlement]. 


En 1892, Le May cesse d'être fonctionnaire. Sa pension équivalent à son traitement antérieur, il ne se le fait pas dire deux fois pour reprendre le chemin de Lotbinière. Mais alors c'est à Deschaillons, dans la maison qu'il a achetée du Dr Poisson, qu'il transporte ses dieux Lares. Il y demeure cinq ans.
En 1897, voulant surveiller de plus près l'éducation de ses enfants, il revient dans la Vieille Capitale qu'il ne quittera plus qu'en 1910. Dans cet intervalle, il a sa résidence aux Remparts et se promène chaque soir sur les petites terrasses. Il y admire le beau fleuve et, pour avoir si souvent chanté les nids, ne se croit pas obligé d'appeler la police quand deux amoureux s'embrassent dans un coin sombre :

        Juchés sur leurs affûts, gueule béante, en l'air,
        Les vieux canons anglais s'échauffent à ces fièvres. 


XI  

Le poète ne reste pas inactif, le conteur non plus. Voici les dernières oeuvres publiées : 1898, Fêtes et corvées et Sonnets rustiques ; 1899, Contes vrais ; 1904, Les Gouttelettes ; 1912, nouvelle édition d'Évangéline ; 1914, Les Épis

Longtemps, longtemps encore les Contes vrais feront les délices de nos braves Canadiens français, heureux d'y retrouver, sous une forme simple, les légendes de jadis. Quant aux Gouttelettes, elles honorent le pays qui a produit un aussi délicat ciseleur de vers. Ces cent quatre-vingt douze sonnets n'ont pas tous une égale valeur, c'est entendu, mais que de saphirs et de diamants parmi les pierres moins rayonnantes. Le meilleur poème est-il, comme on l'a dit, Ultima verba, dont la strophe finale pourrait être signée d'un Pierre de Nolhac

        Ai-je accompli le bien que toute vie impose ?
        Mais l'espoir en mon âme repose, 
        Car je sais les bontés du Dieu que j'ai servi. 

Ou ces vers charmants dédiés à Jeanne-Marcelle Saint-Jorre, petite-fille du poète : 

       Que ta main rose joue avec ma barbe blanche,
        Je te tiens sur mon coeur, tu n'échapperas pas. 
        Et puis, ferais-tu bien toute seule deux pas ?
        Reste comme une fleur sur une vieille branche. 

À moins que vous ne préfériez — chacun son goût — le "Sanctus à la maison" : 

        Sanctus ! Sanctus ! Sanctus !... La jeune fille pose
        Le chou vert sur un banc, au clou le gobelet. 

        Sanctus ! Sanctus !... Avant que la cloche se taise. 
        Elle tombe à genoux et, les bras sur sa chaise,
        Elle incline la tête et dit son chapelet. 

"À un vieil arbre" à une péroraison bien émouvante : 

        Moi, je suis un vieil arbre oublié dans la plaine,
        Et, pour tromper l'ennui dont ma pauvre âme et pleine, 
        J'aime à me souvenir des nids que j'ai bercés. 

Tenez, je crois que je vais satisfaire les plus délicats. Ce sonnet est intitulé "Jeunes époux" : 

        Ils sont comme les fruits qu'on met dans le pressoir.
        Le soleil a cuivré leurs figures rougeaudes. 
        Lui, dans son champ qu'il bêche, heureux, il échafaude
        De modestes bonheurs qu'il faut parfois surseoir. 

        Elle, dans sa maison, arrange tout. Le soir, 
        Quant le marmot sommeille en sa couche bien chaude,
        Elle prend, au panier, les bas qu'elle ravaude, 
        Et vient près de son homme en souriant s'asseoir. 

        Ils parlent du jardin... Il faut qu'on le râtisse. 
        Ils parlent des agneaux, des laines qu'elle tisse,
        Et du grain qu'il va battre et porter au moulin. 

        Il tire de sa pipe une longue bouffée,
        Puis ils vont au berceau, d'une marche étouffée,
        Pour voir l'ange qui dort sous un voile de lin. 


XII

Les Gouttelettes ont paru en 1904, mais c'est l'oeuvre d'une vie entière. M. l'abbé Edgar Le May me rappelle que la plupart de ces sonnets sont nés au sein de la famille. Son père, presque toujours souffrant, ne prenait véritablement qu'un repas par jour, le midi. Il se levait de table avant les autres, et les enfants se disaient entre eux : "Il va nous chercher le dessert". Puis il s'enfermait dans son bureau et écrivait, debout. Après une demi-heure, il revenait : 

        — Si vous le voulez bien, je vais vous lire quelque chose... 

        — Du nouveau, papa ?

        — Oui. 

Tout le monde, naturellement, trouvait cela très beau. Parfois, quelqu'un osait une critique et, au dîner suivant, le poème revenait, "sauté" autrement. 
Édition originale (1904) des Gouttelettes, avec cette dédicace :
Nérée Beauchemin, au poète délicieux.
Un vieux rêveur, Pamphile Le May"
(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir).

XIII

Que M. l'abbé Le May a donc raison de vouloir rééditer, à l'occasion de ce centenaire, l'oeuvre capitale du vieux poète. Il y a ajoutera, nous dit-il, une quinzaine de poèmes inédits, tous les autres, publiés en 1904, ayant été revus et corrigés par l'auteur lui-même. Le volume, sur papier de luxe, sera illustré par M. Paul Richard (petit-fils de Le May), dont Québec a pu admirer récemment les magnifiques aquarelles. En attendant le monument de pierre sur la place du Parlement, pourquoi pas celui-là ? (Les Gouttelettes, éditions du centenaire, ont paru à Pâques 1937).

XIV 

Pamphile Le May, en 1910, quitte définitivement Québec. Il a vendu sa maison de Deschaillons, mais retourne dans le même village, plus près de l'église. Jusqu'à ses dernières années, il continue d'écrire, de reviser ses oeuvres. Chaque matin, il assiste à la messe, pratique à laquelle il est fidèle depuis cinquante ans, puis, quand il ne se sent pas une chanson en tête, il râtisse ou sarcle son jardin. 

Lui-même, coiffé d'une casquette, va chercher son lait à la beurrerie, causant en route avec ses bons amis ruraux. Il est devenu un vieillard très doux, pas trop expansif, universellement respecté. Son plus grand bonheur : amuser ses petits-enfants. 

Maison d'Ernest Saint-Onge, gendre de Pamphile Le May, 
au 951 route Marie-Victorin, à Deschaillons-sur-le-Saint-Laurent, 
où Le May vécut ses dernières années (Photo : Daniel Laprès).
Pamphile Le May, vers la fin de sa vie.

XV 

À sa dernière sortie, il choisit son lot au cimetière. Il y veut encore des arbres... 

Depuis juin 1918, c'est là que le barde de Lotbinière repose, enseveli dans l'habit de tertiaire, comme saint François, le frère des oiseaux. 

L'article qui précède est tiré de : Oncle Gaspard (pseudonyme de Jean-Marie Turgeon), Le dessus du panier, Québec, 1937, p. 258-268.

 Le lot et le monument funéraire de Pamphile Le May, tels qu'ils paraissaient au 
cimetière de Deschaillons-sur-le-Saint-Laurent jusqu'à ce que, conformément 
à la desséchante pratique quasi généralisée de vandalisme qui caractérise cette 
bête volonté qui sévit au Québec d'effacer toute trace de mémoire collective, 
le tout soit détruit pour être remplacé par le banal monument suivant, au bas 
duquel peut encore être lue une simple mention du poète, qui serait sans doute 
bien triste de découvrir que ses arbres chéris aussi ont été supprimés.  
(Photo : Daniel Laprès)

Plaquette d'oeuvres choisies parue en 1969. 
Buste de Pamphile Le May par Henri Hébert
(Collection Université Laval)
Édifice Pamphile-Le May, à Québec, qui abrite la
Bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec.