mardi 25 octobre 2016

"Un sceptique dans une foule de fanatiques": Jules Fournier vu par Rex Desmarchais

Source de la photo de Rex Desmarchais :
www.desmarchais.com

En feuilletant un des rares exemplaires restants (exemplaire trouvé au sympathique café-librairie L'Histoire sans fin, au Vieux Trois-Rivières) de la revue Les oeuvres d'aujourd'hui, dont un unique numéro a été l'objet d'un faible tirage à Montréal en 1938, je suis tombé sur ce que je n'hésiterai pas à qualifier de l'un des meilleurs et plus percutants essais à avoir été publiés au Québec du 20e siècle. Ayant pour titre Tentatives, cet essai réunissant quatre textes dont l'unité coule comme de source a pour auteur un écrivain dont on ne parle pratiquement plus depuis longtemps, Rex Desmarchais (1908-1974), bien qu'il ait publié des romans remarqués à son époque. 

Malgré le fait qu'elles soient demeurées depuis leur parution dans une totale obscurité, alors qu'en les lisant on s'étonne  on se scandalise devrais-je dire  qu'elles n'aient jamais été publiées dans un format qui leur aurait permis de traverser le temps et par conséquent d'être connues, ces Tentatives révèlent un esprit de très fort calibre dont le diagnostic qu'il pose sur la vie intellectuelle et culturelle québécoise (on disait "canadienne-française" dans le temps) est d'une sévérité certes implacable, mais toujours juste. Et dans la presque totalité de ses aspects, ce diagnostic reste d'une stupéfiante actualité, bien qu'il fut établi il y aura bientôt quatre-vingt ans. 

Chose certaine, ce Rex Desmarchais aura été un ennemi féroce de la médiocrité et de l'hypocrisie qui, à son époque autant que la nôtre, caractérisaient les papoteux ineptes qui s'accaparent les devants de notre scène médiatique et soi-disant intellectuelle. On peut ainsi se douter des raisons qui auront suscité l'oubli dans lequel cet auteur et ses oeuvres sont restés enfouis, car le lire interdit de se contenter de la médiocrité, et cela tant chez soi-même que chez les autres. On ne sort pas indemne de la méditation que force la lecture des Tentatives. C'est à une telle caractéristique que l'on reconnaît un ouvrage de génie. 

Ne laissons pas une telle lumière cachée plus longtemps sous le boisseau. Nos modestes Glanures se font donc un devoir de tirer de leur sommeil de près de huit décennies ces admirables, stimulantes, percutantes Tentatives de Rex Desmarchais, en en rendant de nouveau disponibles certains extraits substantiels. Ainsi, par la lecture que chacun de vous en fera, les pensées de cet auteu— qui mérite réellement le titre d'esprit libre  pourront reprendre vie et, qui sait, sauront vous éclairer, vous stimuler et vous inspirer, comme, pour avoir eu le privilège de m'y plonger, je l'anticipe fortement.

L'une des Tentatives de Desmarchais est consacrée à l'écrivain, journaliste et polémiste Jules Fournier, l'un des meilleurs esprits que notre peuple aura produits dans son histoire, mort à l'âge de 33 ans en 1918, victime de la grippe espagnole qui sévissait alors et qui a emporté également Paul-Émile Lamarche, un autre compatriote d'une trempe exceptionnelle auquel nos Glanures ont déjà dédié un article, et qui, pour le mieux-être de notre nation, était à notre scène politique ce que Jules Fournier était à nos Lettres. 

Dans le numéro de janvier 1938 de ses Pamphlets de Valdombre, l'écrivain Claude-Henri Grignon a signé un vibrant éloge des Tentatives de Desmarchais. Pour vous donner un avant-goût de la très haute considération dans laquelle le "Lion du Nord" tenait l'auteur des Tentatives, voyez : 

«Le véritable titre des pages que je viens de lire devrait être : Les Audaces d'un essayiste. Et c'est vrai. Je n'ai encore rien vu de plus violent, de plus amer, de plus dur à l'endroit des Canadiens-français, et cela présenté sous une forme douce, harmonieuse, presque chantante. L'auteur est sans pitié. Il scrute, il fouille, il fouaille et une fois en face de son sujet, il va jusqu'au fond. 

Si Desmarchais nous cingle de ses vérités, de ses ironies, de son sarcasme, c'est parce qu'il croit sérieusement remplir un devoir. Son devoir. Personne ne le contestera. Et parce que ce jeune homme a quelque chose à dire, nous pouvons nous passer de la poussière qu'agitent dans le vent certaines barbiches. Il y a plus d'idées dans trois pages de Desmarchais que dans trois cent vingt articles d'un vieux rossignol tel M. Héroux, pour ne citer que celui-là. (Note : Omer Héroux était l'un des plus importants journalistes du Devoir de l'époque). 

La première remarque que tout esprit sérieux et libre fera en lisant Tentatives, c'est qu'il s'agit bien de pages honnêtes, fières, parfois hautaines et empesées, toujours justes et frondeuses. Cela compte énormément dans un pays où presque tout le monde a peur, a peur de voir les choses telles qu'elles sont et a peur surtout de nous les montrer telles qu'on les voit. 

[...] Plusieurs critiques ont parlé du fameux journaliste, disparu à un âge où l'on se prépare aux durs combats. Jamais, pourtant, il ne nous aura été donné de lire une synthèse plus complète. On dirait même que Desmarchais a connu personnellement Fournier et qu'il a dégusté des absinthes en sa compagnie chez Kraussman ou chez le père Lafleur, de si réjouissante mémoire. 

[...] Et voilà qui explique la bonté de Tentatives, qui resteront les essais les plus personnels qu'un jeune critique de trente ans pouvait écrire pour sauver le Canada français de l'abîme de médiocrité où il s'enlise depuis au moins deux siècles». - Claude-Henri Grignon, Les Pamphlets de Valdombre, Janvier 1938, p. 78-79. 

Ainsi parlait le Lion du Nord. Donc, chers lectrices et lecteurs de ces Glanures, à votre tour maintenant de juger tout en découvrant la partie des Tentatives que Desmarchais a consacrée à Jules Fournier. Vous y constaterez, encore une fois, que les péteux de broue qui se flattent d'ânonner que la vie de l'esprit n'existait pas dans le Québec d'avant 1960 sont complètement englués dans les marécages visqueux de leur propre ignorance : 


JULES FOURNIER

par Rex Desmarchais 


I. L'esprit


Numéro unique de la revue
Les oeuvres d'aujourd'hui, Montréal, 1938

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir).

Je notais, en marge du "Pascal" de François Mauriac : "Quel noble emploi pour le talent que de nous conduire vers le génie, de nous hisser vers ces sommets d'une solitaire splendeur où nous n'atteindrons jamais par nos seules forces. C'est grâce à sa pente, aplanie à la mesure de notre faiblesse, que le talent nous rend accessibles les oeuvres de génie". Sans prétendre que Jules Fournier ait eu du génie, prétendant moi-même moins encore au talent, je voudrais toutefois inciter quelques personnes à lire Mon encrier

* * *

Jules Fournier déconcerte et scandalise les esprits lépreux, pris aux ornières de l'incurable médiocrité, hérauts inconscients du poncif, du préjugé et du lieu commun. Ces esprits empiriques de primaires adorent les divisions tranchées, les étiquetages. Pour eux, un écrivain se classe comme une fiole ou un pot de confitures. 

Les cerveaux à rayons rangeront vite l'oeuvre de Jules Fournier sur la tablette des poisons. Comment leur faire entendre que l'activité d'un écrivain complet se réalise pleinement dans un double mouvement d'admiration et de vitupération, qu'il est le fidèle prosterné devant la Beauté et la Grandeur, le pourfendeur de la Laideur et de la Bassesse ? 

* * *

Le milieu intellectuel, littéraire et artistique dans lequel Jules Fournier a vécu fut tel qu'il trouva plutôt à s'indigner qu'à louer. Sa vive intelligence, son goût exquis, sa faculté critique l'élevaient beaucoup au-dessus des pâturages maigres où la pensée franco-canadienne commençait à germer chétivement sous un ciel sans soleil. 

Fournier aimait la vérité qu'on nous a appris à détester. Il ne croyait pas, comme on s'est efforcé de nous le faire croire, qu'une réalité néfaste cesse de l'être parce qu'on l'enveloppe d'un onctueux silence. Il n'avait pas la foi très profonde que le mérite d'un homme se mesure rigoureusement aux titres qu'il arbore. Même il montra, à l'occasion, que certains bonzes, considérés comme des lumières de l'intelligence, en étaient tout au plus des fumerons.

Jules Fournier, dans un milieu qui respectait tout — et particulièrement la nullité décorative — commit le crime de ne respecter que ce qui était respectable. Il ne croyait pas qu'au Canada français toute personne et toute chose fussent dignes d'éloges sans mesure. Devant une politique incertaine et une littérature vagissante, il n'abdiqua point les droits de la critique au profit de l'extase. En 1904 comme en 1936, toute parole émanée de haut-lieu tombait parmi nous comme une révélation divine. Pas plus qu'aujourd'hui nous ne concevions qu'il put exister des usurpateurs, augures tantôt malhonnêtes, tantôt incompétents — s'ils ne cumulaient pas la malhonnêteté et l'incompétence. Au fond de notre vénération pour la parole des augures, de notre culte pour l'imprimé, il y a sans doute quelque chose de touchant et sûrement il y a la marque d'une débilité de l'esprit.

Jules Fournier, c'est le sceptique dans une foule de fanatiques. Le jour où il secouera certaines momies de notre hypogée intellectuelle, gare à lui ! Les sots nomment sacrilège la moindre manifestation de l'intelligence critique. Mais si cette manifestation prend la tournure de la raillerie, ils n'ont plus de mots pour la stigmatiser et leur rage ne connaît plus de limite.

[...] Exaspéré de vivre sous les signes jumelés de la Sottise et de l'Hypocrisie, Fournier réagit, non pas avec violence et injustice, mais avec cruauté. Il détenait l'arme essentiellement cruelle : la rapière fine et dure de l'ironie. Il engagea quelques polémiques qui fondèrent sa réputation et, dans la même mesure, desserviront la gloire de ses adversaires. La plupart décampèrent et se retirèrent pour saigner dans la forteresse du silence ; quelques autres répondirent par des finesses d'hippopotames aux provocations de la pointe d'acier.

En un pays tel le nôtre, l'écrivain ironiste court deux risques : ou on ne le comprendra pas, ou on lui répondra par des injures. Fournier obtint le silence des uns, les grossièretés des autres. Qu'importe ! Ne s'enivrait-il pas de ses propres jeux ? Arracher des hurlements à la Sottise et à l'Improbité par une spirituelle défense du Beau et du Vrai, quel homme ne trouverait pas à ce noble exercice la joie intime? La joie intime... celle qui procède de la fierté, de l'effort d'un homme libre dans la certitude qu'il exaspère le crétinisme, que son oeuvre le sauvera de l'oubli, qu'il sert une grande cause...

Un Jules Fournier flagorneur, sans doute, l'aurait-on honoré, lui eut-on confié une fonction officielle; secrétaire de Mgr Camille Roy, par exemple. Mais je crois qu'il préférait décidément à cet honneur le plaisir d'écrire tel article (dans Mon encrieren marge de l'effarante apologie dont Mgr Roy avait gratifié le pitoyable roman Au large de l'écueilCet article donne la mesure de l'ironie du critique, de sa finesse et de sa force. Il est à relire...

L'esprit de Jules Fournier, héritier direct de Rochefort et de Lemaître, fraye dans nos lettres la voie à une critique nouvelle; elle encourage l'intelligence à penser, le jugement à se formuler avec franchise; elle nous enseigne que les fausses idoles ont souvent des pieds d'argile, qu'il ne faut pas craindre de les attaquer, quelle que soit notre apparente faiblesse et leur apparente puissance.

Avant Fournier, il y eut chez nous des polémistes. Ce sont des "primitifs", leurs écrits sont aujourd'hui à peu près illisibles. Mais le pur français de Fournier, cette langue d'aérienne légèreté, demeure d'une lecture charmante. Il eut un compagnon de lutte, comme lui esprit pénétrant, écrivain d'une prose élégante et caustique : Olivar Asselin. Depuis, d'autres : Victor Barbeau (Cahiers de Turc), Henri d'Arles, Louis Dantin (celui-ci avec moins de vigueur) ont marché sur les mêmes traces. La veine n'est pas tarie. Récemment, C-H. Grignon a publié un vigoureux pamphlet : Autour d'Un homme et son péché.

Mais si, en ce moment, à l'aurore de notre littérature, l'esprit critique s'affirme, revendique ses droits, en use, saluons les deux pionniers de l'affranchissement : Jules Fournier et Olivar Asselin. Leur esprit de combat nous a montré la nécessité, la beauté du combat.


 II. L'oeuvre

Jules Fournier, dessin à l'encre d'Émile Vézina, 1909.
Tiré d'Albert Laberge, Peintres et écrivains d'hier et d'aujourd'hui, 1938, p. 121. 

De naïfs croient — ou semblent croire — qu'accumuler volume sur volume constitue un gage de survie. Leur dernier ouvrage n'est qu'un rabâchage du précédent. Ils dissolvent indéfiniment une pensée qui eut tiré son honneur de la concision. Mais, à un cerveau nébuleux une pensée concise est une injure. En littérature, en art, le sacrifice de la qualité à la quantité aboutit au déchet.

[...] Peut-être Jules Fournier eut-il su l'art de vieillir sans devenir gâteux ? On peut l'espérer. L'hypothèse est légitime que la série de Mon encrier se serait peu à peu augmentée, enrichissant les Lettres franco-canadiennes d'un monument comparable aux Causeries du Lundi de Sainte-Beuve, aux Oeuvres et les hommes, de J. Barbey d'Aurévilly, aux Contemporains de Jules Lemaître. La mince anthologie de ses articles, composée par un soin pieux et perspicace, assoit solidement cette hypothèse. 

* * * 

Cette anthologie, éditée en deux volumes (note des Glanures : partiellement rééditée en format poche, en 2015, dans la collection Bibliothèque québécoise), compte environ 400 pages. Elle se compose de courts articles qui illustrent la diversité de l'esprit de Fournier. Sa curiosité s'intéresse à tout. S'agit-il de politique ? Il débrouille un problème complexe, l'expose clairement, en tire la meilleure solution. S'agit-il de littérature, d'art, une culture étonnante chez un homme si jeune, un goût exquis du Beau, servent de sûrs critères à ses jugements. 

Fournier dédaigne la rhétorique. Aucune recherche de la métaphores, des effets de style. Objectives, ses études, mêmes les plus féroces, ne donnent jamais l'impression de la violence irréfléchie. Je ne me souviens pas qu'il emploie l'invective. Sa cruauté est intérieure, vraiment artiste, raffinée. Elle s'insère dans la manière de traiter un sujet, dans l'agencement des mots, dans l'ordre des phrases qui forment finalement une satire. 

Les Lettres franco-canadiennes comptent beaucoup d'aspirants pamphlétaires qui manifestent une touchante bonne volonté à être cruels. Notre journalisme des périodes électorales fourmille d'injures de charretiers. Par contre, nous avons fort peu de vrais ironistes. L'ironie est une fleur de haute civilisation, un des jeux les plus difficiles de la littérature. Si le mot spirituel jaillit spontanément, la formule ironique procède de la recherche patiente. Elle se construit, se cisèle comme un joyau. Il entre dans sa composition une colère refroidie de scepticisme, un vouloir conscient de rendre ridicule quelqu'un ou quelque chose. L'étude sur Mgr Roy et les deux articles intitulés : Chez M. L.-O. David et Un grand explorateur nous fournissent trois excellents modèles d'ironie française. Il serait fort intéressant d'analyser l'architecture de leur ensemble et celle de chacune de leurs phrases. Ces études, objectives quant au fond, satiriques quant à la forme, naissent de l'indignation d'un cerveau que révolte la sottise, d'un caractère que dégoûte l'hypocrisie.

Mais l'indignation de Fournier ne jaillit pas toute vive sous la plume comme elle jaillit par exemple chez Léon Daudet, chez Henri Béraud. Il cherche la pointe la plus acérée et le défaut de la cuirasse par où cette pointe pénétrera le plus avant. Il ne tient guère à érafler mais à produire une marque durable...

Nous, apprentis écrivains canadiens-français, si fumants que nous soyons de généreuses colères, combien de fois notre vocabulaire ne trahit-il pas notre pensée ! Combien de fois n'affaiblissons-nous pas par une outrance purement verbale des écrits que nous voudrions justiciers ! Le dompteur ne réduit pas les fauves en se lançant sur eux. Ils les domine par une attitude calme où ils pressentent sa force. Si Fournir mate les fauves de la Sottise et de l'Hypocrisie, c'est qu'il réserve son pouvoir, ne le dépense qu'à bon escient. 

Relisant Mon encrier, maintes fois j'ai vu apparaître à l'interligne ce conseil : "Tu ne seras pas un satiriste aussi longtemps que tu ne sauras rendre le plus cruel le mot le plus bénin". Docile à ce rigide conseil, j'exhumai de mes cartons quelque article que ma naïveté avait cru sanguinaire et je le brûlai. Ainsi, m'imposant une sévérité toujours plus grande envers moi-même, ces "relectures" m'auront rendu un important service. Je suis persuadé que la médication de cette forte prose ne rendrait pas un moindre service à plusieurs de mes confrères. 

Fournier ne savait pas que railler. La faculté des belles indignations dénote une sensibilité peu commune et il est rare que celui qui répugne à la laideur ne vibre pas à la beauté. Mais nos compatriotes qui ont faim de beauté doivent chercher leur nourriture à l'étranger. À l'exception des notes de voyage et d'un article en marge du Paon d'émail de M. Paul Morin, Mon encrier contient peu de pages laudatives ou simplement indulgentes. 

Dans la production dite littéraire au Canada français, les ouvrages de pseudo-critique occupent une place considérable. Il y a les innombrables recueils de bénédictions. Ces travaux ont au moins une perfection : celle de leur inutilité. Aux antipodes de ces proses écrites au saint chrême, des recueils d'engueulades, véritables outrages au bon sens. 

Sottise d'arrière-garde, sottise d'avant-garde, il n'y a aucune différence essentielle entre ces deux variétés de la même faiblesse de l'esprit. Dominant ce fatras, Mon encrier se classe comme la revendication du Discernement. À ce titre, il réconcilie nos Lettres avec la grande Tradition française. 
* * * 

"Comprendre n'est pas juste égaler", écrit Léon Daudet dans ses cahiers synthétiques. Axiome juste lorsque le critique commente un chef-d'oeuvre, tente d'éclairer les mobiles d'un homme de génie. Mauriac a pénétré dans la pensée de Pascal et de Racine sans que sa puissance égalât la leur. Il en va un peu différemment lorsque Jules Fournier pénètre dans la pensée de M. Basile Routhier ou de M. Henri Bourassa. Alors, comprendre et exposer, c'est assainir les voies intellectuelles, c'est préserver de certains écueils la pensée des hommes futurs, c'est leur enseigner l'art de penser et d'écrire en leur indiquant comment il faut ne pas penser et ne pas écrire. 

Lorsqu'il s'applique à l'analyse d'une idole, le critique donne la mesure de sa faculté de comprendre. Il doit éviter de prendre systématiquement la contre-partie de l'ambiance idolâtre, de molir parce que tous adulent. Afin de la rendre acceptable, il faut qu'il appuie la sévérité sur de solides raisons. Il ramène le demi-dieu à des proportions humaines. Les fumées de l'encens dissipées, la fausse idole descendue de l'autel, le fidèle se transforme en simple spectateur. Là où il voyait des miracles, il ne voit plus que des trucs, des tours de passe-passe. Le résultat est obtenu, l'ordre rétabli. 

Charles Maurras, dans un lumineux opuscule, Napoléon pour ou contre la France ?, a démontré combien Bonaparte, auréolé d'une surhumaine légende, avait en réalité desservi les intérêts profonds de la France. Les pages interrompues (trois fois hélas !) de Jules Fournier sur La faillite du nationalisme (voir dans Mon encrier cette pénétrante étude, malheureusement inachevée) pourraient s'intituler : Henri Bourassa pour ou contre le Canada ? Certes Bourassa ne fut jamais Bonaparte — bien qu'il s'estima beaucoup plus grand. Mais son verbe impérieux avait séduit un peuple-enfant, aussi capable de le suivre avec une enfantine générosité qu'incapable de discerner où le menait ce prodigieux logomache

Jules Fournier exposa dans un ordre savant les contradictions de ce grand homme et, du fait, marqua ses limites, prouva qu'on ne pouvait le suivre sans courir une périlleuse aventure. Ces réflexions sagaces  les ultima verba de Fournier  sur le chef du nationalisme de 1904 forment les pages les plus lucidement fécondes de la critique politique au Canada français. À les relire le regret nous empoisonne de la mort prématurée de leur créateur. Elles témoignent que nous avons subi en le perdant une irréparable perte. 

Aujourd'hui, chez nous, la race des critiques politiques est morte. Il n'y a plus que des flagorneurs et des détracteurs à la solde des partis. Ces messieurs ligotés de chaînes d'or, une taie d'argent sur les yeux, ne veulent plus, ne peuvent plus nous mettre en garde contre les plus funestes mensonges, nous montrer avec un froid courage la route austère de la Vérité. L'Argent a bouché les intelligences. Il a rendu amorphes les caractères. 

Quelques incorruptibles lancent encore aux échos du désert leur clameur. Il leur manque le coup d'oeil prophétique de l'avenir, et le terrible courage d'aller à l'extrême bout de leur pensée. Il leur manque cette impitoyable logique qui emporterait le suffrage de l'élite, et qui brille d'un métallique éclat aux pages 131 à 198 de Mon encrier

Jules Fournier, d'un geste souverain, déblayait le terrain ; nulle objection ne subsiste à son exposé, tout se résout à la chaleur de sa dialectique. Dans le silence parfait de toute dissidence vaincue, peut-être fut-il devenu le théoricien espéré du nationalisme canadien-français. Cet "Encrier", trop tôt répandu par la mort, laisse présager une haute destinée. 

III. L'homme
 
Jules Fournier

Jules Fournier mourut à trente-trois ans. L'ignominie du régime n'avait pas eu le temps de tenter de le corrompre. Il échappait à la morne suite des jours, aux sollicitations pressantes qui corrodent la volonté comme oxyde le métal. À l'âge où les autres entrent dans la vie, lui, il la quitte, nous laissant de sa personnalité une image exemplaire.

Ce que nous savons de la vie de Jules Fournier se résume en quelques lignes. Ces vies prématurément interrompues, quel magnifique tremplin pour l'imagination ! Elles appellent la biographie romancée. Mais, pour réussir ces biographies-là, il faut beaucoup d'âme, car c'est à notre propre mesure que nous recréons le héros choisi. Si nous jugeons horribles plusieurs de ces ouvrages, presque toujours la faute est au biographe, non à son modèle. Les morts glorieux, en qui se rencontrèrent la grandeur de l'âme et la profondeur de l'intelligence, ont le droit d'échapper aux éloges des cuistres et des sots. 

Mais le cuistre, par ses fonctions, se voit obligé de parler des hommes. Qu'il en parle avec respect, qu'il se contente de signaler leur gloire à ses auditeurs. Cependant, qu'il la signale ! Qu'il n'ensevelisse pas dans l'oubli leur mémoire par une criminelle omission ! (Un étudiant à la Faculté des Lettres — section canadienne-française — de l'Université de Montréal m'affirme qu'on ne lui a jamais révélé l'existence des dénommés Arthur Buies et Jules Fournier !) "Jules Fournier devant le silence haineux des cuistres et le refus des médiocres": quel départ pour un chapitre fulminant d'indignation et vengeur de la Justice ! 

* * *

Un désaccord irréductible entre sa valeur intellectuelle et la misère du milieu où il vécut, voilà le premier élément du drame de Jules Fournier. Il en existe un second, à mon sens plus important, parce qu'il éclaire la mort du jeune écrivain : un déchirement entre deux passions qui coexistaient en lui et qui, finalement, le détruisirent : la passion de la vie de bohème, la passion de l'ordre. Tendant passionnément à l'unité, la nature humaine fourmille pourtant de contradictions. Rejetée dans les ténèbres extérieurs depuis la Chute, elle rôde, inconsolable, devant la porte du Paradis défendu — ce royaume où régna l'ordre souverain. Notre âme est une implorante, une nostalgique qui se lamente de son exil. Elle s'insurge contre l'empire des sens et les sens s'insurgent contre son empire. Dans les natures ardentes ce duel ne finit qu'à la mort, et, parfois, il la hâte. 

La plupart des hommes, parce que leur âme a abdiqué dans un corps victorieux, ne vivent plus ce drame. Ils ont réalisé ce qu'ils nomment l'équilibre — et c'est l'anéantissement des aspirations élevées. Le vocable de "bourgeois" nous servira à désigner ces hommes raisonnables. Le bourgeois se réclame volontiers de la sagesse de Montaigne. Il l'adopte comme patron. Les médiocres, il est vrai, croient trouver dans les Essais une abondante nourriture. Mais le conseil de Montaigne est de vivre prudemment, non petitement. La prudence n'exclut ni le risque opportun, ni l'héroïsme réfléchi. 

Le sens du relatif, si vif chez Montaigne, ne nous convie pas à la petitesse ; il nous incite à un perpétuel usage de notre faculté de critique. L'abus de la critique aboutit au scepticisme. Les natures faibles demandent au scepticisme une justification de leur inertie. Les natures fortes ne se détournent pas de l'action pour avoir compris que toute action est d'une efficacité bien relative. La vie, lorsqu'elle est intense, se moque du scepticisme ; une vie réduite et craintive y trouve un commode retranchement. 

Un Jules Fournier, trop fin pour n'être point sceptique, est beaucoup plus près de Montaigne que du bourgeois obtus et timoré qui s'en réclame. Il n'a pas peur, il a soif d'action et de bataille. Comme toutes les natures très riches, Fournier découvre en lui-même le pire et le meilleur. Il aspire à établir l'ordre entre les éléments qui le divisent. 

Mais quel ordre ? L'équilibre bourgeois ? Son âme le méprise. L'équilibre plus haut de l'héroïsme ou de la sainteté ? Peut-être... Qui sait ?  Il appartient, par le feu intérieur, à la race de ceux qui n'acceptent pas les moyens termes. Il se détruit par désespoir de ne pouvoir atteindre à une vie supérieure. Il y aurait ici pour le biographe de Jules Fournier un chapitre discret et tragique à écrire : "Tentative d'adieu à la bohème". Ce serait dans les pages centrales de l'ouvrage — comme cette tentative fut, dans la vie de Fournier, le moment décisif. 

Ce jeune homme qui pensait avec justesse et noblement voulut mettre sa vie au diapason de sa pensée. Il n'y réussit pas. Son échec lui coûta la vie. Certains l'en jugent durement. Considérons plutôt que, si un grand nombre d'hommes réussissent sans trop de peine à élever leur vie à la hauteur de leur pensée, c'est que cette réussite n'exige pas qu'ils escaladent l'Himalaya.

Extrait de Tentatives, recueil d'essais de Rex Desmarchais paru dans la revue Les oeuvres d'aujourd'hui, Montréal, 1938, p. 90-97.

Jules Fournier a notamment dirigé le journal L'Action.
Source de l'illustration : Denis Saint-Jacques et Maurice Lemire (dir.), La vie littéraire au Québec, tome V (1895-1918), Québec, Presses de l'Université Laval, p. 198.
Pour en savoir plus : 

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Mon encrier ; 





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